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Leslie Kaplan, une écrivaine de la condition ouvrière
Épisode 6 :

L'économie selon... Leslie Kaplan

58 min
À retrouver dans l'émission

"La fiction, cette expérience du possible, est une des façons de sortir de l’aliénation, de l’enfermement, de ce ressassement malheureux et misérable qu’est le seul souci de soi". Au travers de cette phrase, Leslie Kaplan montre que le roman constitue un porte-voix collectif contre les injustices.

Leslie Kaplan, une écrivaine de la condition ouvrière
Leslie Kaplan, une écrivaine de la condition ouvrière Crédits : Hélène Bamberger - Radio France

Née en 1943 à New-York, Leslie Kaplan se construit au travers d'une histoire familiale plurielle et ouverte sur le monde. De ses grands-parents juifs polonais immigrés aux Etats-Unis à un père résistant resté en France durant la guerre, la future autrice finira par retourner en France à l'âge de trois ans. Un véritable déracinement pour celle qui voyait l'Amérique comme une terre d'abondance et de tous les possibles. 

Au moment de ses études supérieures, cette jeune fille se construit au travers de l'ébullition politique et culturelle des années 1960, marquées par de nouveaux horizons littéraires, cinématographiques, sociaux et idéologiques. C'est à cette période que Leslie Kaplan, alors profondément opposée au conflit en Algérie, découvre la lecture de Marx ou de Rosa Luxembourg, qui vont alors profondément influencer sa vision des rapports sociaux et du fonctionnement du système économique et productif.

Pour moi, les années 1960, c'était l'expansion de la consommation. Cependant, je dois dire qu'on critiquait déjà, en tous cas dans le milieu étudiant où j'étais à l'époque, qu'on critiquait beaucoup cette évolution. On parlait de l'aliénation dans et par la consommation ainsi que de la réification des choses. Le marché n'avait donc déjà pas très bonne presse étant donné qu'on avait l'impression qu'il nous détournait des choses importantes. Leslie Kaplan 

Les années 1960, c'était aussi la fin de la guerre d'Algérie, soit un moment qui m'a permis de renforcer ma conscience politique et sociale, notamment au regard de la torture pratiquée durant ce conflit. C'est aussi l'époque de la guerre du Vietnam qui pose alors véritablement la question de l'indépendance et de l'émancipation; deux éléments que l'on alors retrouve pleinement dans la question sociale. Leslie Kaplan

 Membre de l'Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes, elle décide, pour des raisons politiques, d'intégrer le monde l'usine, dans l'idée de favoriser un mouvement de convergence entre les mouvements étudiants et les ouvriers. Au travers de son expérience dans une unité de production de la banlieue parisienne, elle déconstruit sa vision idéalisée de l'usine en se confrontant à la réalité concrète et complexe du monde du travail industriel.   

Face à la vision quotidienne de l'aliénation du "travailleur-machine" contraint de passer l'essentiel de son temps à des taches répétitives, chronométrées, Leslie Kaplan prend conscience que la vie à l'usine reste pleinement différente par rapport aux descriptions et aux modèles qu'elle avait cru pleinement comprendre au travers de ses lectures et son engagement militant. 

Je me suis très rapidement rendu compte du caractère dépersonnalisant, aliénant de l'usine. Le "Je" des travailleurs devenait un "Je" vide étant donné qu'ils ne pouvaient pas, qu'ils ne pouvaient plus habiter leur subjectivité en faisant un travail aussi répétitif à longueur de journée. Leslie Kaplan 

Cependant, les occupations d'usines sont apparues, pour elle, comme les moyens permettant à l'ouvrier de se réapproprier son lieu de travail, son temps, ses capacités de se construire une réflexion politique sur sa propre condition et de créer des liens avec les autres. Dans l'Excès usine  (1982), Leslie Kaplan reviendra sur ce moment où la grève lui est apparue comme le principal instrument de mobilisation collective offrant aux travailleurs la possibilité de s'exprimer, de se rencontrer, de se mobiliser et surtout de lutter contre un système capitaliste profondément injuste, voire autoritaire qui les prive de leur liberté de disposer du temps pour vivre, créer et espérer.  

Pendant la grève, tout s'ouvre. On circule, on sort de son atelier, de son poste. On se parle entre hommes et femmes, entre français et immigrés. L'usine se transforme véritablement en quelque chose d'autre. C'est cela qui m'a durablement marqué, parce que je me suis rendu compte qu'il pouvait y avoir un réel renversement là où rien n'était possible. Quelque chose se passe [...] dans l'espérance et la joie. Leslie Kaplan 

S'opposer à un rythme de travail répétitif qui use la vie humaine et la détache de toute singularité et expressivité et à un système économique qui conçoit les rapports humains qu'au travers de logiques de production et de consommation sont donc les principaux combats que Leslie Kaplan reprendra au travers de sa nouvelle arme de lutte : la littérature. 

Dans une poétique mêlant l'absurde à l'engagement, le questionnement à la dénonciation, ses ouvrages apportent un regard éclairé sur les excès et les violences dont elle a pu être témoin à l'usine et sur les mouvements de révoltes qui accompagnent la volonté d'en finir avec un système aussi déshumanisant. Combattre les inégalités, renverser le système, s'inscrire dans l'histoire par la lutte, construire une pensée s'opposant à toute forme d'injustices, d'oppression et d'exploitations. C'est ainsi que se définit la littérature de Leslie Kaplan, au travers d'une écriture attachée à décrire, dénoncer et dépasser la réalité des choses et la violence concrète du monde.   

L'essence du mode de production capitaliste c'est véritablement de rendre les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Il y a beaucoup de défaites et de reculs mais j'estime qu'il est toujours important de continuer à essayer de changer les choses. Le fait que l'argent soit devenu une fin en soi, on le voit dès la naissance du capitalisme avec les rendements du XIXème siècle. Stendhal, Balzac et Zola en parlaient déjà dans leurs romans. Leslie Kaplan 

Dans la continuité de ceux et celles qui l'ont inspiré, comme Marx, Zola ou Arendt, Leslie Kaplan place donc son univers littéraire et économique au service des autres et de causes qui se rejoignent autour d'un profond attachement à la dignité humaine. 

Leslie Kaplan, une rencontre, Classiques Garnier (2016)

Blog de Leslie Kaplan

Page de Leslie Kaplan chez l'édition P.O.L 

La fête à l'usine, intervention de Leslie Kaplan dans "Par les temps qui courent", France Culture, avril 2018  

Références sonores

  • Lecture d'un extrait de Manhattan Transfer de John Dos Passos (1925) par Tiphaine de Rocquiny 
  • L’écriture et l’expérience du réel  : un hommage à Maurice Blanchot, France Culture, 29 septembre 1971 
  • Simone Signoret dans les grands magasins, documentaire de William Klein, 1964
  • Lecture d'un extrait de l'Excès-Usine de Leslie Kaplan (1982) par Tiphaine de Rocquiny 
  • Lecture d’un extrait de Désordre de Leslie Kaplan (2019) par Tiphaine de Rocquiny 
  • Lecture d'un extrait de l'Aplatissement de la terre de Leslie Kaplan (2021) par Tiphaine de Rocquiny 

Références musicales 

Choix de l'invitée :

Blowing in the wind  - Bob Dylan (1963)

Nobody knows the Trouble I've Seen - Louis Armstrong (1962)

Trop de peine - La Femme (2021)

The Melting Of The Sun - St. Vincent (2021)

Chroniques
14H54
3 min
Le Pourquoi du comment : Économie & Social
Pourquoi l’euro est-elle une monnaie incomplète ?
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