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L'économie en proverbes
Épisode 5 :

"Le temps c'est de l'argent"

57 min
À retrouver dans l'émission

Le rapport qu'entretiennent les individus au temps est une des questions les plus fondamentales de la philosophie, de l'Antiquité à nos jours. Etant donné que l'expérience du temps est constitutive de l'expérience humaine, la théorie économique a donc aussi cherché à comprendre ses liens avec lui.

Benjamin Franklin est le premier à avoir popularisé l'expression "le temps c'est de l'argent"; mêlant véritablement la philosophie à l'économie.
Benjamin Franklin est le premier à avoir popularisé l'expression "le temps c'est de l'argent"; mêlant véritablement la philosophie à l'économie. Crédits : tazytaz - Getty

"Time is money”. Lorsque Benjamin Franklin écrit cette phrase en 1748, il créé pour la première fois un lien fondamental entre le temps et l'argent; qui apparaissent alors comme deux notions substituables. 

Depuis le début de l'histoire de la pensée humaine, au moment où l'Homme conscientise sa propre finitude et son passage éphémère dans les dynamiques du monde, le temps a été au cœur de ses principales interrogations philosophiques. Ainsi, selon Saint Augustin, "l’expérience du temps est enivrante parfois, douloureuse, souvent tragique et, à la fin, inéluctable. Faire face à Chronos a toujours été à l’ordre du jour des différents groupes sociaux".   

On peut repartir de ce verset de l'Évangile de Luc qui dit "prêter sans rien attendre en retour". Il s'agit ici de la base de l'attitude chrétienne par rapport au temps et à l'argent, puisque prêter en attendant quelque chose en retour, c'est justement s'approprier le temps qui ne vous appartient pas, puisque le temps appartient à Dieu. Cela revient donc à prendre quelque chose qui ne nous appartient pas, pour en tirer avantage. François Hartog

De par son importance dans la compréhension de la condition humaine, l'économie a aussi investi le champ du temps pour comprendre ses propres logiques et ce qui animent les processus de décisions de ses acteurs. Irving Fisher est le premier, dans la Théorie de l'intérêt (1930), à considérer le temps comme une variable prise en compte par les agents économiques dans leurs choix de consommation. En se projetant dans le futur, les individus sont invités à maximiser l'utilité intertemporelle de leurs actions et donc à éviter de consommer l'intégralité de leurs revenus sur une période donnée. Recourir à l'épargne reflète ainsi la prise en compte et l'influence du temps dans ses choix économiques; d'autant que l'avenir est souvent associé à l'incertitude dans l'imaginaire collectif. 

Fisher inaugure le développement d'études qui analysent de plus en plus les cycles économiques, qu'ils soient longs ou courts. Bien qu'ils ait été repérés au milieu du XIXème siècle, il faut attendre les années 1930 pour que les études statistiques s'intéressent spécifiquement aux facteurs qui conduisent à ces évolutions cycliques, à l'image du taux d'intérêt. Le changement des taux d'intérêt modifie les niveaux d'investissement futurs des entreprises, le taux d'épargne des ménages et donc la disposition de capital. Ainsi, pour de nombreux économistes, notamment ceux issus de l'école autrichienne, le taux d'intérêt est l'élément fondamental. François Gardes

Le temps est aussi dorénavant pleinement considéré comme une ressource économique à part entière étant donné qu'il apparait comme un élément qui structure les différents moments de vie, les différentes activités des individus. Le "temps de travail", le "temps de repos", le "temps consacré aux loisirs", ...  sont bien la preuve, selon l'économiste Gary Becker, que le temps peut être appréhendé comme une quantité disponible pouvant être valorisée.  

Analyser comment les individus allouent leur temps, c'est comprendre leur rapport intime à l'univers économique. Combien de temps consacrent-ils au travail? À la consommation? sont autant d'informations précieuses permettant de mieux connaitre leurs choix en terme d'allocation de ressources. 

La question est aussi de savoir si on peut légitimement mesurer une "valeur monétaire" au temps. Gary Becker, dans A Theory of the Allocation of Time (1965), est le premier à développer un "coût d'opportunité du temps" qui se fonderait sur le fait que la valeur du temps (d’une heure gagnée ou perdue) correspond au taux de salaire marchand net de l’agent. À partir de ce postulat, des études, menées en France, au Canada et aux États-Unis, ont semblé montrer que la valeur du temps correspond approximativement à la moitié du salaire net que les individus obtiennent sur le marché. Elle peut aussi s'appuyer sur le total des revenus gagnés par l’individu au cours de tout son cycle de vie, qui s'élève à plus de 3 millions de dollars dans les pays développés.
Cependant, la valeur du temps est tributaire de différentes caractéristiques des individus étant donné qu'elles reflètent le plus souvent des choix subjectifs et surtout une satisfaction qui varie selon différents critères. 

Si vous prenez en compte la valeur de la production domestique, elle représente au moins 50% du PIB domestique, ce qui est considérable. L'économie informelle représente elle, généralement, entre 5 à 10% du PIB. On constate donc que le calcul actuel du PIB assez imprécis étant donné qu'il n'indique que 50% de la vraie richesse. Gary Becker a fait un pas fondamental car il s'est autant intéressé à la contrainte de temps qu'à la contrainte monétaire dans l'analyse du PIB. Selon lui, il ne faut donc pas seulement prendre en compte le cout monétaire d'une activité, par exemple le coût d'essence lorsqu'on parle des transports, mais aussi son coût temporel, qui correspond, dans cet exemple, au temps passé au transport multiplié par la valeur que vous donnez à ce temps. Il appelait cela "le prix complet" d'une activité économique. François Gardes 

À l'heure actuelle, le temps disponible des individus semble avoir largement diminué. Depuis une trentaine d’années, celui-ci s’est réduit de par la multiplication des activités des individus, notamment dans des sphères autres que celles du travail. La "libération de temps" induit par une diminution globale du temps de travail a donc conduit, paradoxalement au premier abord, à une diminution du temps disponible.
De plus, ce paradigme est aussi lié au fait que la littérature économique prend de plus en plus en compte les activités non marchandes dans la prise en compte du temps disponible. Le travail domestique, le temps consacré à l'éducation des enfants, voire le temps de sommeil sont maintenant pleinement considérées comme des données qui participent aux besoins fondamentaux des individus et à leur capacité au sein de l'appareil productif. 

Le "temps c'est de l'argent" conduit donc nécessairement à se questionner autour de la valeur monétaire et philosophique qu'un individu accorde au temps et à son influence sur ses choix au sein de l'univers économique. 

Nous voyons, notamment depuis le début de l'anthropocène que les durées auxquelles nous faisons face sont immenses. Les temporalités de la Terre elle-même s'exprime à la fois en direction du passé et du futur, qui s'escomptent alors en milliards d'années. Etant donné que nous nous situons au milieu, simplement munis de notre petit présentisme, nous sommes absolument perdus. Par ailleurs, ce futur est d'autant plus compliqué à penser étant donné que nous savons aujourd'hui qu'il est en partie joué, de par les dégâts climatiques irréversibles produits. Je crois que l'humanité n'a jamais été confrontée à un tel problème cognitif et à une telle difficulté de se représenter le futur; ce qui en dira beaucoup sur nos futurs choix économiques. François Hartog 

Pour nous éclairer sur la signification fondamentale de ce proverbe, nous avons le plaisir de recevoir François Gardes, professeur émérite à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, Membre Associé de Paris School of Economics et François Hartog, historien et directeur d'études à l'EHESS. 

Références sonores

  • Extrait scène d'ouverture du film Time Out, Andrew Niccol (2011)
  • Lecture d'Une théorie de l'allocation du temps de Gary Becker (1965) par Tiphaine de Rocquiny
  • Ma sorcière Bien aimée : La valorisation du travail domestique de par le temps passé aux tâches ménagères 
  • Lecture, La Peau de Chagrin, Honoré de Balzac (1831) par Tiphaine de Rocquiny
     

Références musicales 

Time of the Season - Zombies (1967)

Chroniques
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3 min
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Anthropocène ou capitalocène ?
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