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Jeune ouvrier pendant des travaux à Alep en juillet 2020. Plus de 50% des infrastructures de la capitale économique syrienne ont été détruites durant la guerre.
Épisode 3 :

Syrie : la fiction de la reconstruction

58 min
À retrouver dans l'émission

10 ans après le début de la guerre civile, la Syrie est à genoux. La majeure partie de ses villes, de ses infrastructure, ainsi que ses principaux secteurs économiques a été emporté dans les bombardements, menés principalement par le régime. Mais comment reconstruire un pays encore en guerre?

Jeune ouvrier pendant des travaux à Alep en juillet 2020. Plus de 50% des infrastructures de la capitale économique syrienne ont été détruites durant la guerre.
Jeune ouvrier pendant des travaux à Alep en juillet 2020. Plus de 50% des infrastructures de la capitale économique syrienne ont été détruites durant la guerre. Crédits : AL-ZAHRAA - AFP

Depuis les années 1970, la Syrie est dirigée d'une main de fer par la famille alaouite [minorité chiite] des Al Assad, qui maintient, sous sa domination, l'ensemble de l'appareil politique, économique, militaire et social du pays.

Issu du parti Baas, à tendance socialiste, Hafez Al Assad (1970-2000) entame des réformes agraires et industrielles favorables aux intérêts des travailleurs pauvres, qui vont alors être remis en cause au moment de l'arrivée au pouvoir de son fils Bachar, qui va privilégier un agenda économique néolibéral de privatisations qui va contribuer à l'augmentation des inégalités, de la corruption et de la captation des ressources du pays par une minorité proche du régime.
Alors que plus de 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté, les questions socio-économiques vont constituer un des principaux carburants du déclenchement de la révolution syrienne de mars 2011, dans le contexte général des Printemps arabes. 

C'est véritablement avec l'arrivée de Bachar el-Assad qu'on note une accélération des politiques de libéralisation et de privatisation. L'économie syrienne est ainsi contrôlée à 75% par le secteur privé en 2010. Comme dans d'autres pays du Moyen-Orient, cette politique a permis de favoriser les secteurs de l'immobilier de luxe, du tourisme,  des services et de la finance, au détriment de l'action publique en faveur des écoles et de l'économie productive, comme l'agriculture et l'industrie. Joseph Daher 

Cependant, la brutalité de la répression menée par le régime contre ces manifestations, qui réclamaient plus de démocratie et de justice sociale, va contribuer à une militarisation croissante de la révolution ainsi qu'à la multiplication des groupes armés (kurdes, EI, ...) et des ingérences étrangères, au sein d'une guerre civile sanglante dont le bilan s'élève aujourd'hui à plus de 500 000 morts, 5,6 millions de refugiés et 1,5 millions d'invalides. 

Cette catastrophe humanitaire est en grande partie liée aux campagnes de bombardements menées principalement par le régime syrien, qui n'hésite donc pas à détruire des villes entières pour assurer sa propre survie politique et surtout pour annihiler l'ensemble des capacités de l'opposition à apparaitre comme une alternative crédible dans les territoires qu'elle contrôle. La destruction est aussi une arme stratégique pour les forces loyalistes en vue d'assurer une pression continue, une mainmise à distance sur l'ensemble de la population et ainsi montrer qu'Al Assad dispose de capacités de nuisance et d'une puissance politique et militaire quasi illimitée. Les partisans du régime l'avait d'ailleurs dit dès le début du conflit : "Assad ou l’on brûle le pays". 

Cette stratégie de la destruction via le bombardement aérien et le bombardement d'armes non conventionnelles par des hélicoptères vise principalement des quartiers d'habitation afin que leur pouvoir de destruction soit décuplé. La destruction permet ainsi au régime, d'une certaine manière, de contrôler de nombreux territoires que ses seules forces terrestres ne pourraient absolument pas faire. Cependant, au fil du conflit, cette stratégie de la destruction devient aussi une façon d'empêcher toute constitution de gouvernance alternative dans les territoires qui sont tenus par des groupes d'opposition et surtout de punir les populations qui sont associées à ces groupes armés, et donc considérées comme traîtres au régime. Leila Vignal 

Résultat : 90% des villes sont détruites, ¼ des écoles et 60% des hôpitaux ne fonctionnent plus, ⅔ de la population n’a plus accès à l’eau potable et subit des coupures fréquentes d’électricité, le PIB s'est contracté de plus de 65% et la production pétrolière [clé de voute de l'économie du pays] de 95%. 

Suite à l'intervention russe aux cotés du régime à partir de 2015, ce dernier a réussi à reprendre le contrôle de plus de 70% du territoire syrien, lui permettant ainsi de se présenter comme le seul et véritable vainqueur de la guerre, après dix années d'affrontements. Bachar Al Assad n'hésite donc plus à parler de reconstruction du pays. Il multiplie donc les projets immobiliers [dans un pays où plus de 3 millions de logements ont été détruits], gaziers ou miniers à destination de ses principaux alliés comme la Russie et l'Iran, d'entreprises privées, voire même de certains pays occidentaux.  

Cependant, alors que le pays est encore en guerre et que les projets de logements semblent principalement bénéficier aux plus aisés, le régime utilise, instrumentalise la question de la reconstruction en vue de renforcer sa propre légitimité, sa propre pérennité politique, d'enrichir ses cercles proches et surtout d'affaiblir davantage toute forme d'opposition à son autorité au sein de la société. Une reconstruction comme leurre économique et fiction politique, mais qui cherche surtout à maintenir les structures fondamentales de cet "Etat mafieux" et à bâtir une Syrie nouvelle, débarrassée de toute contestation.   

Le régime n'est pas du tout dans une perspective de changer, d'agir sur ce qui a été, finalement, la source du soulèvement populaire en 2011, c'est à dire les inégalités sociales ou l'absence de démocratie. Au contraire, il semble même approfondir ces problèmes. Cela s'illustre, notamment, au travers du projet urbain de Marotta City à Damas, qui est donc réservé à une petite minorité de personnes ayant la capacité d'acheter des appartements à 500 000 dollars, ce qui concerne une extrême minorité de syriens et de syriennes. [...] Au contraire, [cette reconstruction] semble simplement permettre au régime de consolider son pouvoir économique, politique et militaire. Joseph Daher 

On parle comme s'il y avait une économie à reconstruire avec un Etat qui serait compétent et efficace, alors que celui-ci apparait véritablement comme une fiction. Il n'a, à l'heure actuelle, plus aucune compétence technique, administrative ou économique pour réellement procéder à une reconstruction du pays. Cependant, pour rétribuer l'ensemble des groupes économiques qui gravitent autour de lui, ce qui s'apparente véritablement à une coalition d'intérêts, soit à une mafia, le régime leur donne libre accès aux marchés publics ou au foncier. Le régime rétribue ainsi ses soutiens via cette économie de la reconstruction qu'il promeut.  Leila Vignal 

Pour comprendre ce conflit contemporain déterminant pour l'avenir du Moyen-Orient et du monde, nous avons le plaisir de recevoir en studio Leila Vignal, géographe, professeure à l’Ecole Nationale Supérieure (ENS) et Joseph Daher, chercheur à l’Institut universitaire européen (EUI) de Florence, professeur à l’Université de Lausanne et spécialiste de la Syrie  en report-it. 

Références sonores 

Références musicales 

Ara - Khebez Dawle (2021)

Wartorn : the unmaking of Syria (2011-2021), Leila Vignal, Hurst 

Chroniques
14H54
4 min
Le Pourquoi du comment : économie et social
Pourquoi peut-on malheureusement toujours douter des bulles ?
Intervenants
  • géographe, maîtresse de conférences à l'université Rennes 2, spécialiste de la Syrie et du Moyen-Orient, coordinatrice du Pôle Europe, Think-Tank Terra Nova
  • professeur affilié à l'Institut européen de Florence, projet Wartime and Post conflict in Syria.
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