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Photo extrait du magazine "L'Illustration" du 20 Avril 1918, Potse de secours entre Amiens et Montdidier
Épisode 3 :

La chance d'être blessé

24 min
À retrouver dans l'émission

« J'ausculte mon corps, je le tâte dans l'ombre. Je rencontre ma main gauche qui ne répond plus à ma pression, dont les doigts ne peuvent serrer. Du poignet coule un liquide tiède. "Bon! Je suis blessé, j'ai le droit de partir!" »

Photo extrait du magazine "L'Illustration" du 20 Avril 1918, Potse de secours entre Amiens et Montdidier
Photo extrait du magazine "L'Illustration" du 20 Avril 1918, Potse de secours entre Amiens et Montdidier Crédits : DEA / BIBLIOTECA AMBROSIANA - Getty

Réalisation  et adaptation Michel Sidoroff
Conseillère littéraire Emmanuelle Chevrière

Gabriel Chevallier, que l’on reconnaît sous les traits de son narrateur Jean Dartemont, raconte dans La Peur la guerre de 14-18 telle qu’il l’a vécue et subie, alors qu’il n’avait que vingt ans. Le quotidien des soldats – les attaques ennemies, les obus, les tranchées, la vermine – et la Peur, terrible, insidieuse, « la peur qui décompose mieux que la mort ».                  
« Ce livre, tourné contre la guerre et publié pour la première fois en 1930, a connu la malchance de rencontrer une seconde guerre sur son chemin. En 1939, sa vente fut librement suspendue, par accord entre l’auteur et l’éditeur. Quand la guerre est là, ce n’est plus le moment d’avertir les gens qu’il s’agit d’une sinistre aventure aux conséquences imprévisibles.                  
On enseignait dans ma jeunesse - lorsque nous étions au front – que la guerre était moralisatrice, purificatrice et rédemptrice. On a vu quels prolongements ont eu ces turlutaines : mercantis, trafiquants, marché noir, délations, trahisons, fusillades, tortures ; et famine, tuberculose, typhus, terreur, sadisme. De l’héroïsme, d’accord. Mais la petite, l’exceptionnelle proportion d’héroïsme ne rachète pas l’immensité du mal. D’ailleurs, peu d’êtres sont taillés pour le véritable héroïsme. Ayons la loyauté d’en convenir, nous qui en sommes revenus.                  
La grande nouveauté de ce livre, dont le titre était un défi, c’est qu’on y disait : j’ai peur. Dans « les livres de guerre » que j’avais pu lire, on faisait bien parfois mention de la peur, mais il s’agissait de celle des autres. L’auteur était un personnage flegmatique, si occupé à prendre des notes qu’il faisait tranquillement risette aux obus.                  
L’auteur du présent livre estima qu’il y aurait improbité à parler de la peur de ses camarades sans parler de la sienne. C’est pourquoi il décida de prendre la peur à son compte, d’abord à son compte. Quant à parler de la guerre sans parler de la peur, sans la mettre au premier plan, c’eût été de la fumisterie. On ne vit pas aux lieux où l’on peut être à tout instant dépecé vif sans connaître une certaine appréhension.                  
Le livre fut accueilli par des mouvements divers, et l’auteur ne fut pas toujours bien traité. Mais deux choses sont à noter. Des hommes qui l’avaient injurié devaient mal tourner dans la suite, leur vaillance s’étant trompée de camp. Et ce petit mot infamant, la peur, est apparu, depuis, sous des plumes fières.                  
Quant aux combattants d’infanterie, ils avaient écrit : « Vrai ! Voilà ce que nous ressentions et ne savions exprimer. » Leur opinion comptait beaucoup… »

Gabriel Chevallier, extrait de la préface à La Peur

Note d’intention de l’adaptateur

La Peur, de Gabriel Chevallier appartient à cette famille de romans dont on ne peut dire qu'ils célèbrent le militarisme et le patriotisme. Publié en 1930, après la parution des "Croix de bois", de Roland Dorgelès, de "À l'Ouest, rien de nouveau", d'Érich-Maria Remarque, et du "Feu", d'Henri Barbusse, "La Peur" se distingue par son esprit caustique, son apparent cynisme et son rejet tranquille de l'autorité militaire.  Récit à la première personne d'une plongée dans l'infâme boucherie de 14-18, un jeune homme, Jean Dartemont, féru de littérature, en aucun cas ennemi du peuple allemand, mais qui était, après tout, curieux de voir à quoi pouvait bien ressembler la guerre, "La Peur" nous emmène à la découverte horrifiée des techniques d'extermination de la Première guerre inter-impérialiste. Pour les survivants, c'est le désenchantement absolu, le vieillissement accéléré et amer d'une jeunesse qui était pourtant en droit d'espérer en l'avenir.  Le travail d'adaptation a consisté à choisir des scènes mémorables entre toutes et à maintenir, malgré le petit nombre d'épisodes, le fil d'une action où l'on suit l'évolution morale du jeune Dartemont, des scènes révoltantes de patriotisme dans Paris au conseil de révision, à la découverte de la boucherie et de la peur, à la blessure qui sauve, à l'hôpital, au retour au front puis à l'armistice. Gabriel Chevallier a placé, dans les scènes d'hôpital, de puissants dialogues avec un personnage haut en couleur, le sergent Nègre, inventeur du général de Poculote. L'adaptation rend compte de cet aspect à la fois truculent et bouleversant du roman, dont l'esprit sarcastique annonce le futur Clochemerle, grand succès de Gabriel Chevallier. Au titre du sarcasme, Chevallier ne manque pas de flétrir la sinistre prose des écrivains bellicistes à la Claudel. Là aussi, l'adaptateur s'est fait un plaisir de permettre la mise en scène de ce passage, fidèle au sort qu'il réservait à l'auteur de l'"Ode au maréchal Pétain" dans son scénario "Un homme dans la brèche".  Le choix fut fait, dans l'adaptation comme dans la réalisation, d'une fidélité à la haute tenue des narrations, fort nombreuses, et à la truculence, toujours émouvante, des dialogues du roman. Fidélité aussi aux plans serrés dans lesquels l'auteur cadre ses personnages, permettant de mêler description et émotion dans les situations les plus violentes ou les plus précaires. Ainsi, plus qu'à des foules de soldats ("reconstituer" les combats eût été vain et même douteux), le travail de réalisation s'attache à la présence obsédante de la boue, des corps meurtris ou épuisés, des respirations possédées par la peur face au moloch industriel de la guerre.  La structure en mosaïque de l'adaptation, avec de nombreuses ellipses, rendait d'autant plus nécessaire la présence d'un univers musical, dialoguant avec le bruitage. Hans Werner Henze, qui mêle dans ses symphonies sombres ambiances et ironies du jazz, me parut tout indiqué. Le fait qu'il soit Allemand et, qu'enrôlé de force dans les jeunesses hitlériennes, il ait combattu toute sa vie pour la paix, en artiste engagé, me parut un beau symbole. Une rémanence, à la fin du dernier épisode, vient sourdre dans sa musique, dans deux vers de l'Internationale: "S'ils s'obstinent, ces cannibales, à faire de nous des héros, ils verront bientôt que nos balles sont pour nos propres généraux".

Gabriel Chevallier est né le 3 mai 1895 à Lyon. Fils de clerc de notaire, il entre aux Beaux-Arts à 16 ans. La guerre interrompt ses études. Mobilisé en 1914 dans l’infanterie, blessé en 1915 en Artois, il termine néanmoins les combats en première ligne en 1918. De retour à la vie civile, il exerce de nombreux métiers : journaliste, dessinateur, représentant, petit industriel, etc. En 1929, il publie un premier livre, Durand, voyageur de commerce, et l’année suivante La Peur. En 1934, avec Clochemerle, son quatrième titre, il connaît le succès. Gabriel Chevallier peut dès lors se consacrer entièrement à l’écriture. Il publiera jusqu’en 1968 une vingtaine d’ouvrages. Il est mort le 5 avril 1969 à Cannes, à l’âge de 73 ans.

La Peur est publié aux éditions Le Dilettante

Avec
Stanislas Perrin   ( Jean Dartemont)
Baptiste Dezerces   ( Bertrand)
Théo Comby-Lemaître   ( Bougnou)
Zacharie Lorent   ( Un caporal)
Johann Proust   (un jeune prêtre)
Et les voix de Jean-Charles Delaume, Loïc Hourcastagnou, Simon Larvaron, Matyas Simon

Bruitage : Bertrand Amiel
Prise de son, montage et mixage : Olivier Dupré, Lidwine Caron
Assistante à la réalisation : Laure Chastant

Bibliographie

La peur

La peurGabriel ChevallierDilettante, 2008

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