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Illustration inspirée de "Un roi sans divertissement"
Épisode 3 :

L’homme de Chichiliane

25 min
À retrouver dans l'émission

On avait passé novembre et décembre sans drame. Paisiblement, janvier s'aligna jour après jour, très lentement. Pendant certaines obscurités de tempête on n’osait pas respirer. On commença février.

Tronc d'un hêtre dans le brouillard
Tronc d'un hêtre dans le brouillard Crédits : Hector Prada - Getty

Un matin, Frédéric II entendit du bruit dans le hêtre. Naturellement le hêtre était entièrement effacé par la brume. On en voyait le tronc énorme; tout le reste était complètement perdu. Frédéric II écouta: ça n'avait l'air de rien; c'était du bruit. On était bien incapable d’imaginer quoi que ce soit avec ce bruit-là. On ne pouvait absolument rien voir. A l'endroit où se produisait le bruit c'était le blanc parfait. Il lâcha tout doucement le loquet et il s'approcha. A trois, quatre mètres du tronc du hêtre il y avait un buisson de ronces (il y est toujours). Frédéric II était derrière ce buisson depuis peut-être une demi-minute, bouche ouverte et l’oeil rond, quand le bruit ressembla à celui que ferait quelque chose, ou quelqu’un, ou une bête, un serpent qui glisserait contre des branches, de l'écorce; et, de la brume comme d’une trappe, se mirent à descendre un pied chaussé d'une botte, un pantalon, une veste, une toque de fourrure, un homme! Qui descendait lentement le long des deux mètres cinquante de tronc qui était visible et posa ses pieds par terre. Qui c'était, ce type-là ? Naturellement, il faisait face au tronc et il tournait le dos à Frédéric II. Il n'avait pas d'allure connue. Il glissa dans un taillis, fit quatre ou cinq pas et disparut dans la brume. Qu'est-ce qu’il foutait là-haut dedans?
Frédéric II s'approcha du hêtre et il s’aperçut que, dans le tronc, plantés de distance à distance, de gros clous de charpentier faisaient comme un escalier. Et il commença à monter. C'était facile: les clous étaient placés de telle façon que les pieds et les mains y allaient tout seuls. Voilà mon Frédéric II sur l'enfourchure du tronc, à l'endroit d’où partaient les branches maîtresses. Et en plein brouillard. Il ne voyait plus le sol. Tout se fit très vite. Il était comme sur quelque chose qui brûlait. Il était, à ce moment-là, sans le savoir, tellement prévenu, tellement dédoublé, fendu en deux comme à la hache par l’appréhension que ses mains étaient verrouillées sur les clous et que ses bras étaient raides comme des clefs de maçonnerie. C'est pourquoi il resta solidement arrimé quand son visage arriva, à travers le brouillard, à trois travers de doigt d’un autre visage, très blanc, très froid, très paisible et qui avait les yeux fermés. Un visage très blanc, très paisible, les yeux fermés apparu

Adaptation et réalisation Laure Egoroff
Conseillère littéraire Emmanuelle Chevrière

Avec Vincent Viotti, Jean-Yves Berteloot, Marc Bodnar
Et les voix de Charles-Antoine Sanchez, Pierre Mignard, Adrien Melin, Etienne Launay, Alois Le Noan Corniste : Antoine Morisot
Création sonore : Floriane Pochon
Bruitages : Elodie Fiat et Sophie Bissantz
Prise de son, montage, mixage : Bernard Lagnel, Matthieu Le Roux
Assistantes à la réalisation : Louise Loubrieu et Romane Chibane

Une nouvelle édition d’Un Roi sans divertissement, de Jean Giono, paraîtra le 12 mars aux éditions Gallimard, dans la bibliothèque de la Pléiade

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