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Illustration inspirée de "Un roi sans divertissement"
Épisode 7 :

La brodeuse

24 min
À retrouver dans l'émission

C’est à table que, pour la seule fois de ma vie, j’ai vu un visage souffreteux à Langlois. Et savez-vous pour quoi faire? Pour nous dire cette chose idiote : Est-ce que vous n’auriez pas besoin d’une bonne brodeuse? »

Une auberge
Une auberge Crédits : Heritage Images - Getty

Un matin, nous sommes partis en bogey : Mme Tim, Langlois et moi, Saucisse. C’était le printemps. Il pleuvait. C’est lui qui conduisait, Mme Tim assise à côté de lui et moi à côté de Mme Tim. Tous les trois sur la même banquette, face à la route. Je ne savais pas où il nous menait. Je croyais que Mme Tim le savait. Mais quand, après Clelles, nous avons pris la première traverse à gauche vers les bois, elle m’a regardée d’un air interrogateur. Je lui ai fait comprendre que moi non plus. Deux lieues à travers des arbres qui frottaient la capote et dans des ornières qui nous pilaient les uns contre les autres. On a débouché sur la route forestière. On a pris du côté de Menet. J’ai compris que la traverse que nous venions de passer avait servi à éviter Chichiliane. J’avoue que, dans la petite pluie fine, serrés tous les trois l’un contre l’autre, le souffle des odeurs fraîches et surtout pas un mot, c’était exquis. Nous passons du côté du Diois. Il ne pleuvait plus. Les nuages étaient en paille hachée. Nous descendions. Au bout d’une heure les montagnes avaient repris leur place en l’air et nous, en bas, à nous faufiler entre, jusqu’au village. Langlois arrête devant l’auberge. Nous nous serions fait tuer, Mme Tim et moi, plutôt que de dire un mot. D’un clin d’œil nous nous sommes regardées et nous l’avons regardé. Du même mouvement nous avons pris nos petits sacs à main pendant qu’il débouclait le tablier. Et nous avons mis pied à terre. C’était un bel homme, vous savez ! Peut-être pas un de ceux qui plaisent aux filles : un de ceux auxquels pensent les femmes. Il ne faisait pas beaucoup de courbettes mais la main qu’il tendait était ferme. Et, j’aimais beaucoup qu’il soit préoccupé de plus que moi, comme on le voyait à ses yeux. Mais que, malgré tout, il consente à nous prêter son bras et son épaule pour descendre de voiture donnait à ce bras et à cette épaule une valeur sans prix. C’était aussi l’opinion de Mme Tim. Que je meure sur place si ce jour-là je n’ai pas pensé la première : « C’est dommage ! » De quoi ? Je ne savais pas. Je savais seulement que c’était dommage. Et je suis sûre de l’avoir pensé la première car, au moment où je le pensais, Mme Tim n’y pensait certainement pas encore puisqu’elle demanda si on allait manger. C’étaient les premiers mots qu’un de nous trois prononçait depuis le départ du matin. C’est à table que, pour la seule fois de ma vie, j’ai vu un visage souffreteux à Langlois. Et savez-vous pour quoi faire? Pour nous dire cette chose idiote : Est-ce que vous n’auriez pas besoin d’une bonne brodeuse? » 

Adaptation et réalisation Laure Egoroff
Conseillère littéraire Emmanuelle Chevrière
Avec : Jean-Yves Berteloot, Liliane Rovère, Fred Ulysse, Marcela Obregon, Elise Arpentinier
Création sonore : Floriane Pochon
Bruitages : Elodie Fiat et Sophie Bissantz
Prise de son, montage, mixage : Bernard Lagnel, Matthieu Le Roux
Assistantes à la réalisation : Louise Loubrieu et Romane Chibane

Une nouvelle édition d’Un Roi sans divertissement, de Jean Giono, paraîtra le 12 mars aux éditions Gallimard, dans la bibliothèque de la Pléiade

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