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L'acteur Gérard Philipe répétant le rôle du Prince de Hombourg avec le metteur en scène Jean Vilar sur la scène du Théâtre national populaire de Chaillot en 1951.
Épisode 3 :

Populaire : le grand absent

7 min
À retrouver dans l'émission

Directeur du Théâtre National Populaire de 1951 à 1961, Jean Vilar a revendiqué non seulement ce dernier adjectif mais aussi sa mise en actes. Or par la suite, si de nombreux metteurs en scène ont continué de défendre l'idée d'un théâtre accessible à tous, le mot populaire a disparu des discours.

Vue du Théâtre National Populaire de Villeurbanne
Vue du Théâtre National Populaire de Villeurbanne Crédits : JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP - Sipa

Directeur du Théâtre National Populaire de 1951 à 1961, Jean Vilar a défendu non seulement la beauté de cette formule mais aussi sa mise en actes. Or par la suite, si les hommes ont continué de défendre l'idée d'un théâtre accessible à tous, le mot populaire a totalement disparu des discours. Ainsi brille-t-il par son absence dans la déclaration de Villeurbanne écrite en mai 1968 par le philosophe Francis Jeanson, et signée notamment les metteurs en scène Jean Dasté, Roger Planchon, Georges Wilson, Hubert Gignoux, Marcel Maréchal et Patrice Chéreau. 

Jusqu’à ces derniers temps, la culture en France n’était guère mise en cause par les non-cultivés que sous la forme d’une indifférence dont les cultivés, à leur tour, se souciaient peu. Cà et là, toutefois, certaines inquiétudes se faisaient jour, certains efforts étaient entrepris avec le désir de s’arracher à l’ornière, de rompre avec le rassurant souci d’une plus équitable répartition du patrimoine culturel. Car la simple « diffusion » des œuvres d’art, même agrémentée d’un peu d’animation, apparaissait déjà de plus en plus incapable de provoquer une rencontre effective entre ces œuvres et d’énormes quantités d’hommes et de femmes qui s’acharnaient à survivre au sein de notre société mais qui, à bien des égards, en demeuraient exclus : contraints de participer à la production des biens matériels mais privés des moyens de contribuer à l’orientation même de sa démarche générale. En fait, la coupure ne cessait de s’aggraver entre ces exclus et nous tous qui, bon gré mal gré, devenions de jour en jour davantage complices de leur exclusion. D’un seul coup, la révolte des étudiants et la grève des ouvriers sont venues projeter sur cette situation familière, et plus ou moins admise, un éclairage particulièrement brutal. Nous le savons désormais, et nul ne peut plus l’ignorer : la coupure culturelle est profonde, elle recouvre à la fois une coupure économico-sociale et une coupure entre générations. Il y a d’un côté le public, notre public, et peu importe qu’il soit, selon les cas, actuel ou potentiel (c’est-à-dire susceptible d’être actualisé au prix de quelques efforts supplémentaires sur le prix des places ou sur le volume du budget publicitaire). Et il y a, de l’autre, un "non-public" : une immensité humaine composée de tous ceux qui n’ont encore aucun accès ni aucune chance d’accéder prochainement au phénomène culturel sous les formes qu’il persiste à revêtir dans la presque totalité des cas. (...) A cette impasse radicale dans laquelle se trouve aujourd’hui la culture, seule une attitude radicale peut en effet s’opposer avec quelque chance de succès. (...) Il est maintenant tout à fait clair qu’aucune définition de la culture ne sera valable, n’aura de sens, qu’au prix d’apparaître utile aux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire dans l’exacte mesure où le "non-public" y pourra trouver l’instrument dont il a besoin. Elle devra par conséquent lui fournir – entre autres choses – un moyen de rompre son actuel isolement, de sortir du ghetto, en se situant de plus en plus consciemment dans le contexte social et historique, en se libérant toujours mieux des mystifications de tous ordres qui tendent à le rendre en lui-même complice des situations qui lui sont infligées."
Francis Jeanson, Déclaration de Villeurbanne,1968

Populaire, un mot devenu tabou ?

Trente ans après Mai 1968, le jeune Stanislas Nordey promet une révolution artistique et sociale lorsqu'il prend la direction du Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis. Mais là encore, les mots peuple et populaire sont absents de son manifeste.

Au lieu de la dizaine habituelle de propositions de spectacles, c'est désormais à une trentaine de propositions que nous vous convierons chaque année une plus grande diversité, donc une liberté accrue pour le spectateur. Quant aux artistes, cet outil que l'on nous confie, nous désirons le parta­ger plus équitablement avec eux (...) Assez d'un théâtre trop cher, assez d'un théâtre fermé la moitié de l'année, assez d'un théâtre pour quelques-uns, assez d'un rapport de consommation au théâtre. Pour nous, le théâtre est un îlot de résistance. Stanislas Nordey, Manifeste Pour un théâtre citoyen, janvier 1998

En 2002, des metteurs en scène comme Alain Françon, Frédéric Fisbach, Robert Cantarella ou Ludovic Lagarde ont fondé le collectif Sans cible. Celui-ci permet peut-être d'éclairer le refoulement du mot populaire dans le théâtre contemporain car si ce groupe met le public au centre du travail de création, il entend bien dénoncer la tyrannie de l'audimat, populaire serait synonyme de nivellement par la facilité, tout le contraire de l'idéal révolutionnaire qui fut prôné par les défenseurs du théâtre du peuple.

J’affirme la volonté de travailler pour un public. Je veux construire un espace public dans une durée publique pour une assemblée de spectateurs. Ma responsabilité se pense à partir de cette détermination de produire un sens partagé. Ces convictions donnent forme à mon travail. 
Robert Cantarella, Frédéric Fisbach, Alain Françon, Ludovic Lagarde, Gildas Milin, Marie-José Mondzain, Gilberte Tsaï, pour le collectif Sans cible, 2002

Textes lus par Francine Bergé, Marc-Henri Boisse et Mouss Zouheyri

  • Production : Judith Sibony
  • Réalisation : Michel Sidoroff
  • Prise de son, montage et mixage : Jehan-Richard Dufour et Emilie Pair
  • Assistant à la réalisation : Guy Peyramaure
Intervenants
L'équipe
Conseiller(e) littéraire
Avec la collaboration de

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