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L'acteur Gérard Philipe répétant le rôle du Prince de Hombourg avec le metteur en scène Jean Vilar sur la scène du Théâtre national populaire de Chaillot en 1951.
Épisode 1 :

Une évidence révolutionnaire

7 min
À retrouver dans l'émission

En matière de spectacle vivant, un soupçon pèse sur le mot populaire. Comme si un théâtre populaire ne pouvait qu'être démagogique, incompatible avec la création, soumis à la loi du marché. Or le théâtre est justement cet art qui a besoin du public le plus ouvert possible.

En 1794, l'un des principaux arrêtés du Comité de Salut public en matière de culture, concerne la transformation de la Comédie française en théâtre du peuple.
En 1794, l'un des principaux arrêtés du Comité de Salut public en matière de culture, concerne la transformation de la Comédie française en théâtre du peuple. Crédits : De Agostini - Getty

Dans la Grèce antique qui fut son berceau en Occident, non seulement les représentations étaient gratuites pour les plus pauvres, mais on leur remboursait leur journée de travail pour qu'ils puissent assister aux représentations d'Eschyle, Sophocle, ou d'Aristophane. Sans remonter si loin mais il suffit de se fier aux Lumières et à la Révolution française pour voir comment le théâtre et le peuple se nourrissent l'un l'autre. Dans sa lettre à d'Alembert, Rousseau rêvait même de confondre les deux dans une même fête.

N'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur ; qui les tiennent craintifs - et immobiles dans le silence et l'inaction ; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne, qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles. Vous en formerez un vous-même, le plus digne qu'il puisse éclairer. (...) Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis.  
J.J. Rousseau, Lettre à d'Alembert, 1758

En 1794, l'un des principaux arrêtés du Comité de Salut public en matière de culture, concerne la transformation de la Comédie française, théâtre bourgeois par excellence, en théâtre du peuple. C'est par conséquent la Révolution française qui donna naissance au premier projet officiel d'un théâtre populaire.

Quand théâtre populaire rimait avec espérances révolutionnaires

Théâtre populaire va de pair avec espérance révolutionnaire, comme le souligne Victor Hugo juste après la révolution de juillet. La chute de Charles X apporte autant l'émancipation populaire que la libération littéraire explique l'écrivain en 1831 dans la préface de Marion de Lorme, un texte qui réunit pour la première fois les mots théâtre, national et populaire.

Des personnes affirment que la révolution de Juillet a été nuisible à l’art. Il serait facile de démontrer que cette grande secousse d’affranchissement et d’émancipation n’a pas été nuisible à l’art, mais qu’elle lui a été utile ; qu’elle ne lui a pas été utile, mais qu’elle lui a été nécessaire. Et en effet, dans les dernières années de la restauration, la censure murait le théâtre. Or la censure faisait partie intégrante de la Restauration. L’une ne pouvait disparaître sans l’autre. Il fallait donc que la révolution sociale se complétât pour que la révolution de l’art pût s’achever. Un jour, juillet 1830 ne sera pas moins une date littéraire qu’une date politique.
Maintenant l’art est libre : c’est à lui de rester digne.
Ajoutons-le en terminant. Le public, cela devait être et cela est, n’a jamais été meilleur, n’a jamais été plus éclairé et plus grave qu’en ce moment. Les révolutions ont cela de bon qu’elles mûrissent vite, et à la fois, et de tous les côtés, tous les esprits. Dans un temps comme le nôtre, en deux ans, l’instinct des masses devient goût. Pour l’artiste qui étudie le public, et il faut l’étudier sans cesse, c’est un grand encouragement de sentir se développer chaque jour au fond des masses une intelligence de plus en plus sérieuse et profonde de ce qui convient à ce siècle, en littérature non moins qu’en politique. C’est un beau spectacle de voir ce public, harcelé par tant d’intérêts matériels qui le pressent et le tiraillent sans relâche, accourir en foule aux premières transformations de l’art qui se renouvelle, lors même qu’elles sont aussi incomplètes et aussi défectueuses que celle-ci. On le sent attentif, sympathique, plein de bon vouloir, soit qu’on lui fasse, dans une scène d’histoire, la leçon du passé, soit qu’on lui fasse, dans un drame de passion, la leçon de tous les temps. Certes, selon nous, jamais moment n’a été plus propice au drame. Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion. Poètes dramatiques, à l’œuvre ! Elle est belle, elle est haute. Vous avez affaire à un grand peuple habitué aux grandes choses.
Victor Hugo, préface de Marion de Lorme, 1831

Textes lus par Francine Bergé, Marc-Henri Boisse et Mouss Zouheyri

  • Production : Judith Sibony
  • Réalisation : Michel Sidoroff
  • Prise de son, montage et mixage : Jehan-Richard Dufour et Emilie Pair
  • Assistant à la réalisation : Guy Peyramaure
Intervenants
L'équipe
Conseiller(e) littéraire
Avec la collaboration de
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