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L'acteur Gérard Philipe répétant le rôle du Prince de Hombourg avec le metteur en scène Jean Vilar sur la scène du Théâtre national populaire de Chaillot en 1951.
Épisode 4 :

L’éternel horizon

6 min
À retrouver dans l'émission

Après la mort de Jean Vilar en 1971, le théâtre populaire qu'il avait fait vivre à Chaillot pendant douze ans perd son statut de théâtre national et déménage à Villeurbanne près de Lyon. Cependant, le signe TNP subsiste, comme un symbole... Mais aujourd'hui, qui se réclame encore de l'épithète ?

Le Roi Lear, de William Shakespeare mis en scène par Olivier Py, Festival d'Avignon, juillet 2015.
Le Roi Lear, de William Shakespeare mis en scène par Olivier Py, Festival d'Avignon, juillet 2015. Crédits : Jean-Marc ZAORSKI/Gamma-Rapho - Getty

Peu après la mort de Jean Vilar en 1971, le théâtre populaire qu'il avait fait vivre à Chaillot pendant 12 ans perd son statut de théâtre national et déménage à Villeurbanne dans la banlieue de Lyon. Cependant le signe TNP subsiste, comme un symbole, et si Roger Planchon, Patrice Chéreau ou Georges Lavaudant, les metteurs en scène qui se succèdent à sa direction, concilient toujours recherche artistique et séduction, ils cessent de se réclamer du populaire. Aujourd'hui, deux héritiers de Jean Vilar, Olivier Py et Christian Schiaretti renouent avec ce vocabulaire.

Ce n’est pas le spectaculaire, le divertissement qui font le théâtre populaire, c’est la pensée. Chaque fois que nous proposerons au public une nouvelle aventure vers le sens, les questions formelles deviendront obsolètes et les barrières artistiques dépassées. Pour repenser la culture populaire, on doit oublier les démagogies vieillies, le paternalisme intellectuel, l’idée d’éducation des masses. On doit aussi apprendre à réfuter les fausses équations qui opposent exigence artistique et salles pleines. Le théâtre s’adresse à la fois à une société atomisée et uniforme où la silhouette du prolétaire celle du bourgeois s’est perdue dans les brumes. L’ensemble de la société est culturellement uniforme face à cette uniformité toute forme d’agencement intellectuel compose des tribus sans fin, ayant chacune, à défaut de mythe universel, des mythes d’inclusion et donc d’exclusion. Le théâtre ne peut donc plus être univoque ni penser s’adresser à un groupe social défini. Il n’est pas dans une position de résistance, mais d’insistance. Il ne combat pas la mondialisation ni les autoroutes télévisuelles. Il se contente d’être ce qu’il est parce qu’il faut que cela soit. Il n’a pas besoin d’autre légitimité. On lui demande parfois d’être de l’art, il peut se contenter d’être du théâtre.  
Olivier Py, 2010

Christian Schiaretti, directeur du TNP de Villeurbanne depuis 2002, remet radicalement le peuple au coeur du dispositif théâtral. Pour lui, l'oeuvre dramatique ne peut s'accomplir que si elle est entendue par un public profondément hétéroclite, représentatif du peuple au sens le plus ouvert. C'est ce qu'il appelle la "contradiction de la salle" et sur elle que repose sa définition du théâtre populaire dans toute sa noblesse.

Je suis persuadé qu'il existe une constante dans l'art du théâtre, une définition du dispositif minimum, la salle et la scène, l'art de la bouche et de l'oreille, leurs responsabilités réciproques : l'achèvement de l'œuvre par la salle. Pour que la salle achève l'œuvre, il y a deux possibilités : soit la salle achève l'œuvre en étant elle-même une identité sélectionnée qui n'apportera pas de contradiction à l'œuvre, mais plutôt une prolongation, un raffinement (tension d'essence aristocratique ou religieuse : nul n'entre ici s'il n'est aristocrate, cultivé ou de telle confession). On pourrait dire qu'on purifie ici la salle en raison d'une sorte d'idéal d'adhésion ou d'unité de la représentation. D'ailleurs cette définition ne s'applique pas qu'à un théâtre du raffinement mais peut aussi s'appliquer au «gros théâtre». Soit on estime que l'achèvement de l'œuvre se fait par la salle, grâce à la contradiction effective de la salle : l' œuvre est alors confrontée à une tension nécessairement démocratique, où la pluralité sans résolution de l'audience se fait entendre. Cette donnée est inscrite dans la vocation du théâtre national populaire. Et ce, dès la préface de Marion Delorme en 1830. Le théâtre national populaire relève de cette acception souvent mal lue. On peut la prendre pour une faiblesse intellectuelle. Un manque d’exigence. Ou pire la confondre au travers de la tempérance qu’elle demande avec un geste caritatif mélangeant alors l’émancipation et la charité, conception réductrice qui sévit souvent dans le théâtre contemporain.
Christian Schiaretti, 2011

Cette définition d’un théâtre populaire conçue comme le rassemblement d’un public contradictoire nous ramène à Victor Hugo, rêvant d’un théâtre vaste et simple, un et varié, national et populaire.

Trois espèces de spectateurs composent ce qu'on est convenu d'appeler le public : premièrement, les femmes ; deuxièmement, les penseurs ; troisièmement, la foule. (...) La foule demande surtout au théâtre des sensations ; la femme, des émotions ; le penseur, des méditations. Tous veulent un plaisir ; mais ceux-ci, le plaisir des yeux ; celles-là, le plaisir du cœur ; les derniers, le plaisir de l'esprit. De là, sur notre scène, trois espèces d'œuvres bien distinctes : l'une vulgaire et inférieure, les deux autres illustres et supérieures, mais qui toutes les trois satisfont un besoin : le mélodrame pour la foule ; pour les femmes, la tragédie qui analyse la passion ; pour les penseurs, la comédie qui peint l'humanité. (...) Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur les trois sortes de spectateurs dont nous venons de parler, il est évident qu'elles ont toutes les trois raison. (...) De cette évidence se déduit la loi du drame. (...) Le drame tient de la tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l'art, comprenant, enserrant, et fécondant les deux premières.
Victor Hugo, Préface de Ruy Blas, 1838

Texte lu par Francine Bergé, Marc-Henri Boisse et Mouss Zouheyri

  • Production : Judith Sibony
  • Réalisation : Michel Sidoroff
  • Prise de son, montage et mixage : Jehan-Richard Dufour et Emilie Pair
  • Assistant à la réalisation : Guy Peyramaure
Intervenants
L'équipe
Conseiller(e) littéraire
Avec la collaboration de

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