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Cycle Musset "Lorenzaccio"

1h59
À retrouver dans l'émission

D’après l’adaptation de Gérald Garutti

Réalisation : Michel Sidoroff

Lorenzaccio « …dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volon . »

Ainsi s’achève, à deux répliques près, la très longue et très riche scène 3 de l’acte III de Lorenzaccio. Centre de gravité de la pièce, cette magnifique confrontation entre Philippe Strozzi, seigneur républicain de Florence, et Lorenzo de Médicis, ennemi de sa propre famille, et en particulier d’Alexandre, représentant cruel et débauché du Saint Empire romain germanique. Dans ce dialogue en pleine rue, qui suit l’arrestation de Pierre et de Thomas, fils de Philippe Strozzi, et qui précède l’assassinat de Louise Strozzi, Musset revient sur l’origine du projet d’assassinat politique de Lorenzo et donne à voir la détermination, l’extraordinaire volonté de Lorenzo. Musset met enfin à nu la vérité de son personnage, qui s’est identifié à son patriotisme au point d’avoir juré, vingt ans auparavant, de « tuer l’un des tyrans de sa patrie ». Dressant l’amer bilan d’une vie perdue dans la débauche et le mensonge dans le seul but de gagner la confiance d’Alexandre, Lorenzo est désormais convaincu que son geste n’entraînera pas de soulèvement du côté des familles républicaines, pourtant lourdement réprimées par les Médicis. Il est aussi convaincu d’être désormais incapable d’abandonner les plaisirs épicés auxquels il a trop souvent goûté . Il apparaît ainsi dans sa solitude volontaire et désespérée, dans une vérité dramatique propre à hanter les rêves de tout jeune homme un tant soit peu révolté. L’acte de Lorenzo, bien au-delà d’un contenu « existentiel », est l’aune à laquelle se mesurera la valeur de ses contemporains. Et Musset opposera le courage de la jeunesse à l’impuissance bavarde des notables républicains.

Dans un double mouvement dont seule la construction dramatique peut rassembler les aspects contradictoires, Musset, si proche des étudiants de sa pièce, règle ses comptes avec la bourgeoisie de 1830, révolutionnaire en paroles mais vite soumise à Louis-Philippe, et invente ce personnage de solitaire incompris, décalé, mélange de libertin et de héros romantique qu’il développera dans la « Confession d’un enfant du siècle ». Il y a donc au départ et à l’arrivée une exigence de vérité qui mêle dans un mouvement impétueux vérité politique et confession, qui est un désir de dépassement de soi chez Musset. L’action devait en être nécessairement longue et complexe, révélant tour à tour les aspects les plus contrastés de la société florentine revue par Musset ainsi que les ascensions et les descentes de l’âme tourmentée de Lorenzo. Ainsi le spectateur est-il rapidement transporté à travers les espaces les plus variés, sans souci du « coût de production ». Mais aussi dans une temporalité transformée, concentrée : George Sand, qui fournit -- sublime cadeau – l’argument de la pièce à Musset, avait déjà ramené à quelques jours une action s’étalant sur quinze ans dans les « Chroniques » de Varchi…

Jamais la pièce ne fut représentée dans son intégralité, et l’on se demande si les décideurs sont par là restés fidèles au principe du « spectacle dans un fauteuil » (Musset ne croyait pas à une possible représentation de Lorenzaccio) ou s’ils ont suivi le geste castrateur des directeurs de théâtres obligeant Musset à défigurer nombre de ses pièces… Assez curieusement, ce sont les scènes politiques (complot de la marquise de Cibo, manifestation des étudiants, discussions entre notables impuissants après l’assassinat du Duc) qui eurent à souffrir des coupes pratiquées dans une pièce souvent jugée bavarde, mais à tort selon nous, par le milieu théâtral.

L’adaptation de Gérald Garutti, si elle se plie au format, actuellement le moins étroit, des deux heures de diffusion, réussit le tour de force de ne couper pratiquement aucune scène de la pièce et d’en préserver ainsi les multiples facettes, charme essentiel de Lorenzaccio. Elle souligne la construction vigoureuse de ce théâtre politique intime qui nous a tous deux si violemment émus.

Au moment où d’autres empires, plus ou moins saints, étendent leurs ravages en Europe, il m’a paru opportun d’éclairer par le son une pièce qui va bien au-delà des mots : comme le souligne Bernard Masson dans ses analyses du théâtre de Musset, tout se passe avant et après les paroles échangées, dans une attente fiévreuse des choses , de l’événement. Mes choix d’interprétation furent guidés par cette conviction. L’assassinat d’Alexandre, si rapide dans le texte de Musset, nécessitait une concrétisation sonore intense dans le jeu des interprètes et le bruitage, un mélange repoussant de précision physiologique et d’émotion qui suspende le mouvement du temps et s’approche de la poésie de l’instant, vérité essentielle du poète que fut Musset. Une dilatation de la pensée qui ouvre enfin sur une dilatation de l’espace, lorsque Lorenzo s’abandonne, son acte enfin commis, à la contemplation des toits de Florence. Mais la préparation de l’assassinat, vers lequel tous les interprètes et l’équipe furent tendus, et ses conséquences tragiques pour la jeunesse révoltée de Florence et Lorenzo lui-même, cette vaste respiration de la pièce de Musset, tous ces mouvements ne pouvaient pour moi s’incarner que dans un cinéma pour l’oreille où bruitages, ambiances et musique tantôt s’intègrent au texte, tantôt l’absorbent. Musset était hanté par Hamlet . Hanté par la musique que Chostakovitch composa pour le Hamlet de Kozintsev, je l’ai détournée , en hommage à ce cinéaste, et pour souligner le lien – et non l’identité – qu’il y avait pour Musset entre les deux personnages.

Gérard Desarthe, qui fut Hamlet au théâtre, mais aussi un très jeune Lorenzaccio, interprète à présent Philippe Strozzi. Thibault Vinçon, Lorenzo, est familier du personnage. Il en incarne la force de décision et la fragilité feinte. Quant à Guillaume Durieux, il restitue l’énergie animale du Duc et sa puissance de séduction. Tous les rôles, fort nombreux et parfois si météoriques, ont su déclencher la passion chez leurs interprètes.

Puisse le règlement de compte de Musset avec les bourgeois de 1830 résonner avec les inquiétudes et la révolte de ceux qui espèrent aujourd’hui être menés à la victoire contre forces de l’oppression. Puisse Lorenzaccio redonner le goût d’un théâtre hors normes à une époque trop formatée.

Michel Sidoroff

Avec :

Thibault Vinçon – Lorenzaccio

Guillaume Durieux – le Duc Alexandre

Gérard Desarthe – Philippe Strozzi

Dominique Guihard – Cardinal de Cibo

Marie Cariès – Catherine Ginori

Maud Rayer – Marie Soderini

Isabelle Gardien – Marquise de Cibo

Bernard Lanneau – Marquis de Cibo

Benoît Marchand – Pierre Strozzi

Vincent de Bouard – Léon Strozzi

Olivier Chauvel – Thomas Strozzi

Audrey Meulle – Louise Strozzi

Bruno La Brasca – Cardinal Baccio Valori

Igor de Savitch – Sire Maurice

Jean-Marie Galey – Bindo Altoviti

Michel Sidoroff – Palla Ruccellai

Jean-Christophe Parquier – Maffio

René Renot – l’Orfèvre

Pierre-Yves Desmonceaux – le Marchand

Clément Hervieu-Léger – Tebaldeo

David Geselson – Julien Salviati

Jean-Luc Debattice – Giomo le hongrois

Martin Amic – Côme de Medicis

Laurent Orry - Scoronconcolo

Bourgeois et gentilshommes :

Emmanuelle Lemire

Roch Leibovici

Lionel Robert

Gaël Delamorinière

Miguel Peraudeau

Jérôme Chappatte

Enrico di Giovanni

Laurent Lederer

Benjamin Lavernhe

Les Bannis :

Pierre Forest, Bruno Allain, Sofian Khammes, Barthélémy Meridjen

Les Dames de la Cour :

Nathalie Baunaure, Annabelle Hettmann, Pauline Koehl, Myren Astrée

Et :

Michel Derville

Eric Hémon

Olivier Guilbert

Henry-David Cohen

Jackie Berger

Natacha Gérritsen

Charles Templon

Franck Kronovsek

Alain Félicie

Gaël Zaks

Sacha Petronijevic

Daniel Krellenstein

Jean-Gilles Barbier

Thomas Rivière

Yordan Goldwaser

François Deblock

Marc Léonian

Avec la participation de Noé Pieri

Bruitages : Bertrand Amiel

Prise de son, montage et mixage : Rémy Fessart, Nicolas Slimani

Assistante de réalisation : Solène Saleur

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