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Ariel Garcia Valdès, dans La Rose et la hache, de Carmelo Bene, mis en scène par George Lavaudant en 2004 au Théâtre de l'Odéon à Paris

"La Rose et la hache", de Carmelo Bene

1h06
À retrouver dans l'émission

D'après "Richard III ou l'horrible nuit d'un homme de guerre" de Carmelo Bene, à partir de William Shakespeare.

Ariel Garcia Valdès, dans La Rose et la hache, de Carmelo Bene, mis en scène par George Lavaudant en 2004 au Théâtre de l'Odéon à Paris
Ariel Garcia Valdès, dans La Rose et la hache, de Carmelo Bene, mis en scène par George Lavaudant en 2004 au Théâtre de l'Odéon à Paris Crédits : Pidz

Mise en scène : Georges Lavaudant

Réalisation : Blandine Masson

Traduction: Jean-Paul Manganarro et Danielle Dubroca

Avec : Astrid Bas, Babacar M’baye Fall, Ariel Garcia Valdès, Georges Lavaudant et Céline Massol. 

"Il y a, dans Richard III, l'une des scènes les plus inoubliables de tout le théâtre : celle où Richard séduit Lady Anne en pleine voie publique. A croire que Shakespeare l'a écrite pour résoudre le problème suivant. Soit d'une part un être hideux à tous égards, d'âme et de corps, un égorgeur brutal et cynique, bossu et pied-bot, aussi sanguinaire que répugnant, comparé tour à tour à un chien, un loup, un tigre, un sanglier, ou à une araignée, un hérisson, un porc, un crapaud : Richard, duc de Gloucester. Soit d'autre part Lady Anne, une belle, noble et vertueuse jeune femme. Soit enfin toutes les circonstances aggravantes susceptibles de transformer le dégoût de l'une pour l'autre en haine inexpiable : Richard a tué le mari, puis le beau-père d'Anne, qui est précisément en train d'accompagner son corps jusqu'à sa dernière demeure. Cela posé, mettons que le tueur fasse arrêter en pleine rue le convoi funèbre et affronte la veuve éplorée dans l'intention déclarée d'obtenir sa main. Telles sont les données du problème. En voici l'énoncé : conduire la scène qui s'ensuit de telle sorte qu'Anne et Richard soient fiancés à l'issue de leur rencontre. Autrement dit, faire en sorte que l'inconcevable ne soit pas pour autant impossible, et rendre visible - sensible - cette distinction. Solution, d'une élégance impeccable : elle intervient dès la scène 2 du premier acte de Richard III. Cette scène, où se donnent à voir comme nulle part ailleurs les noces d'une rose et d'une hache (Lavaudant a emprunté le titre de son spectacle à Cioran, qui résumait ainsi, dans l'un de ses aphorismes, le théâtre shakespearien), a parfois été critiquée pour son invraisemblance. Mais le souci de Shakespeare n'est évidemment pas d'être vraisemblable. Et tous les spectateurs qui assistent à cette scène le savent bien : elle n'est pas un tableau réaliste mais un feu d'artifice, une fête. Car le "réel" qui est ainsi produit ne peut l'être qu'en scène ; ou si l'on veut, la scène est un dispositif, une machine qui permet de porter la "réalité" à un état (au sens où l'on parle d'états de la matière) inouï, inanticipable.

Interpréter un tel rôle passe forcément par une réinvention. A l'égard de Shakespeare, dit Bene, l'infidélité est un devoir. A l'égard de Bene, on peut et on doit en dire autant. En matière d'art, et notamment au théâtre, n'est pas infidèle qui veut : cela réclame un travail de longue haleine. Et si la fidélité artistique à Shakespeare implique de le traiter en scène comme combustible théâtral, alors Carmelo Bene, avec Richard III, aura choisi une pièce qui s'y prête particulièrement bien. Chez Shakespeare, en effet, Richard met ses qualités proprement théâtrales au service de la construction de soi comme figure royale ; une fois produite cette figure, elle se défait comme d'elle-même. Mais chez Bene, ainsi que l'a observé Deleuze, tout l'appareil du pouvoir qui sous-tend la pièce de Shakespeare a été soustrait. Bene s'est taillé dans l'étoffe shakespearienne un Richard naissant/mourant à même le théâtre, et dont le corps même se décompose en accessoires. A la place de Richard, et par lui, se tient désormais l'acteur : celui qui joue de "Richard" comme Gloucester jouait des situations, pour les affoler et les consumer tout en s'y précipitant soi-même. Ariel Garcia Valdès a fait de ce rôle l'une des légendes du Festival d'Avignon, lorsqu'il y joua Richard III.

Mais son personnage avait pris corps quelques années plus tôt, dans le secret de la création de La Rose et la hache. C'est-à-dire dans un montage qui dégage et concentre l'un des aspects les plus jubilatoires de l'oeuvre originale : son histrionisme onirique et pervers, son élégance vénéneuse et sublime. C'est peut-être ce qui explique son désir, plus de vingt ans après, de revenir à Richard via Carmelo Bene. Du coup, en s'appuyant sur son montage-réécriture pour y élaborer à leur guise leur propre vision du phénomène Richard (en s'inspirant de Bene comme lui-même le fit de Shakespeare), Georges Lavaudant et Ariel Garcia Valdès n'ont pas seulement réussi à provoquer une magnifique rencontre entre un interprète et son rôle, comme le théâtre seul en permet : ils ont aussi rendu à un créateur qu'ils admirent tous deux un hommage d'artistes. Car si le Richard de Bene est conçu pour ses interprètes, il revient à chacun d'entre eux de recréer pour la scène "l'infidélité" qui reste due à celui qui leur ouvrit la voie, et dont Lavaudant a pu dire un jour qu'il lui avait donné "la force d'oser"."

Daniel Loayza

Enregistré en public le 25/11/2004 au Théâtre de l'Odéon - Ateliers Berthier. Les œuvres complètes de Carmelo Bene sont publiées aux éditions P.O.L.

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