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Enzo Cormann, en mai 2014

"L'histoire mondiale de ton âme" de Enzo Cormann (Partie 1)

52 min
À retrouver dans l'émission

Inédit - Création pour France Culture |Comment donc appréhender ce monde augmenté, accéléré, intensifié, démesuré d'après la modernité ? En français, le verbe « appréhender » exprime autant d'inquiétude que d'entendement appréhender le monde est affaire de regard intranquille. Ce monde étrange s'éloigne un peu plus à chaque instant.

Enzo Cormann, en mai 2014
Enzo Cormann, en mai 2014 Crédits : NACHO GALLEGO - Maxppp

Enzo Cormann a entrepris, en 2017, d'écrire 99 pièces de théâtre de 30 minutes chacune, en trois mouvements, pour trois interprètes.  Le service des fictions de France Culture, fidèle à l’écrivain dramaturge, a entrepris très vite en 2018 de soutenir cette œuvre monumentale en lui passant une commande de 10 pièces de plus, inédites jusqu'à ce jour. Les Solitaires intempestifs ont entre-temps publié un premier tome de 18 pièces en 2019. Cette œuvre dramatique de Enzo Cormann, véritable somme théâtrale,  n’a pas encore été représentée en France. Nous avons choisi, dans un premier temps,  de créer à la radio quatre pièces -  trois inédites issues de la commande de France Culture et une publiée.  Chacune de ces pièces a été enregistrée et réalisée par Pascal Deux à la manière de fictions radiophoniques, en décors naturels. France Culture s’étant fortement engagée dans cette aventure artistique aux côtés de Enzo Cormann, il est prévu de diffuser quatre nouvelles pièces inédites à l’hiver 2021. 

Blandine Masson, conseillère de programmes pour la fiction

Comment donc appréhender ce monde augmenté, accéléré, intensifié, démesuré d'après la modernité ? En français, le verbe "appréhender" exprime autant d'inquiétude que d'entendement : appréhender le monde est affaire de regard intranquille. Ce monde étrange (auquel nous sommes) s'éloigne un peu plus à chaque instant — et ce faisant, nous emporte avec lui. En tant qu'êtres-au-monde, nous ne nous connaissons plus. Nous ne savons plus ce que signifie d'être au monde, et nous vaguons en panique d'une représentation préfabriquée à l'autre, soucieux de ne pas perdre pied dans l'emballement général. Tombés hors du monde, nous le regardons comme une terre étrangère. Il advient que cette étrangeté culmine avec la sidération face à l'innommable — l'innommable saloperie dont l'histoire humaine paraît si facilement s'accommoder. Entre le monde et moi, s'invente une histoire inavouable, ineffable, invivable, tressant les faits et les rêves, les événements et les chaînes causales, le gigantesque et le microscopique, l'intime et le politique... Tout un théâtre, en somme!              
L'histoire mondiale de ton âme, c'est l'histoire d'un désastre — pas seulement l'histoire ou la chronique d'une catastrophe (shoah, nakba...), mais le tableau d'un naufrage ontologique : portrait d'un être-au-monde qu'on dirait exilé — et égaré — en terre étrangère. L'histoire de ce qui a été perdu, et d'un manque qui nous hante.              
Enzo Cormann (extrait de "Lignes de fuite", postface à L'Histoire mondiale de ton âme, Les Solitaires intempestifs)

Note d'intention du réalisateur Pascal deux
Dans L’histoire mondiale de ton âme, Enzo Cormann, nous propose des pièces courtes d’une trentaine de minutes qui  chacune à sa manière et dans un genre littéraire qui lui est propre, travaillent la question de l’intranquillité : intranquillité collective mais aussi individuelle et intime. Toutes différentes, singulières et en rupture les unes au regard des autres, ces pièces ont  pourtant  en commun de poser la question de l’être au monde. Elles nous confrontent à des situations  qui, tout en étant plausibles et parfois même  très ancrées dans le réel, sont toutefois légèrement décalées et  finissent toujours par nous prendre  à contrepied, par nous désarçonner. Ces pièces écrites pour le théâtre, pour le plateau, étaient pour moi formidablement stimulantes à transposer en fictions radiophoniques; d'autant plus que cette fois ci il ne s’agissait pas de donner une vie sonore  à une pièce de théâtre qui avait déjà été jouée, comme j’ai pu le faire en d’autres occasions,  mais de créer à partir d’un texte de théâtre une œuvre radiophonique, ce qui est tout à fait différent. Ici j'étais totalement libre de la mise en scène et cet espace immense de liberté à partir de tels textes était un bonheur et un défi. Les vertiges qui saisissent l’âme des personnages sont au cœur de ces textes. Aussi était-il primordial d’obtenir des  comédien.ne.s  une interprétation  très incarnée, très physique, sous haute tension. Pour commencer il fallait que je trouve  les lieux adéquats. Une part de mon  travail de direction d’acteurs passe par ce choix minutieux du lieu (décors naturels ou studios) dans lesquels inscrire les comédien.ne.s,  leurs personnages et le tournage lui-même.  Si j’utilise le mot tournage de préférence à celui d’enregistrement, c’est parce que justement dans le mot tournage j’entends quelque chose d’un mouvement en train de s’effectuer quand dans celui d’enregistrement j’entends la fixation sur un support de quelque chose  de déjà programmé. Pour donner à entendre, mais aussi à  ressentir et voir,  cette intranquillité consubstantielle au texte,  j’ai  opté pour un tournage en décors naturels.  Je n’ai pas cherché des décors réalistes correspondant  de façon littérale aux diverses scènes comme je peux  le faire sur d’autres fictions. Mais j’ai cherché des décors qui par leur atmosphère allaient me permettre, en m'appuyant sur eux,  de  créer  des espaces, des mises en scènes et en situation, à même de projeter les acteurs dans les climats tourmentés des textes de Cormann. Pour renforcer chez les comédien.ne.s  le sentiment d’instabilité , l’état de nervosité, de fébrilité, de tension que je souhaitais,  j’ai essayé de faire surgir pendant le tournage et de différentes manières, du dérangement, de l’inattendu,  en laissant  par exemple  les aléas du réel s’inviter sur le plateau. Un autre point essentiel sur lequel j’ai  particulièrement travaillé dans cette mise en ondes, c’est le silence. Car au-delà des dialogues, je voulais  faire entendre les regards, les temps suspendus, la parole qui s’élabore, ce qui ne se dit pas mais qui doit s’entendre, la tension physique entre les personnages.  Au théâtre, quand un acteur est silencieux sur une scène, sa seule présence est expressive et le temps de ce silence peut durer longtemps car il est justement chargé de la présence du corps de l’acteur sur le plateau. À la radio évidemment, ce n’est pas le cas. Ma manière de faire exister le silence, et donc le corps des comédiens, c’est  de travailler sur le rythme, exactement  comme en musique. C’est pourquoi plus encore qu’à mon habitude, j’ai travaillé la parole comme une partition musicale, de manière très précise tant au tournage qu’au montage, espérant ainsi donner corps aux personnages mais aussi au sens et à la part secrète de ces textes si passionnants de L’histoire mondiale de ton âme.
Pascal Deux

  • On a gagné !

Au cours des années 1970, les services secrets du Chili, de l'Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l'Uruguay ont mené conjointement une campagne de répression et d'assassinats des opposants aux dictatures d'Amérique Latine. En Argentine, près de 5 000 opposants à la junte militaire ont ainsi « disparu » lors de leur incarcération dans les nombreux centres de détention alors en activité. Ce 21 juin 1978, le capitaine de corvette Rafael Pereyra, plus généralement connu sous le nom d'El Lobo (le loup), met en scène une séance d'interrogatoire dans une salle de torture.
Avec : David Ayala, Melissa Barbaud, Ariane Ascaride, Yan Tassin et Bruno Abraham Kremer 

  • Monument public

Dans le Musée d'Art Contemporain où ils se sont rendus ce dimanche après-midi, Brice et Béatrix pénètrent dans une salle qui accueille une installation : une cinquantaine de personnes sont assises sur des gradins de théâtre et dévisagent en silence les visiteurs.
Avec Marc Citti, Anne Cantineau, Norbert Ferrer, Charlie Nelson, Hélène Pierre, Johanna Nizard
Monument Public a été enregistré au théâtre Antoine Vitez à Ivry Sur Seine

Musique originale : Dominique Massa
Contrebassiste : Jérémie Decottignie
Guitariste : Antoine Fresson
Trompettiste : Martin Saccardy
Piano : Dominique Massa
Bruitage : Elodie Fiat
Prise de son, montage, mixage : Bastien Varigault et Djaisan Taouss
Assistante à la réalisation : Romane Chibane

Enzo Cormann est un écrivain, metteur en scène, performeur, enseignant... auteur d'une quarantaine de pièces de théâtre et de textes destinés à la scène musicale, traduits et joués dans de nombreux pays. En France, ses pièces et ses essais sur le théâtre sont publiés aux Éditions de Minuit et aux Solitaires Intempestifs. Il a également publié plusieurs romans aux Éditions Gallimard. Maître de conférences en Études Théâtrales, il a notamment enseigné à l'École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT), à Lyon, au sein de laquelle il a créé en 2003 le département d’écriture dramatique, qu'il a dirigé durant une quinzaine d’années, jusqu’à sa retraite, en 2019.Il a reçu en 2020 le Grand Prix Théâtre de l'Académie Française pour l'ensemble de son œuvre.

Ecoutez Enzo Cormann, au micro de Blandine Masson, il revient sur la genèse de sont projet L'histoire mondiale de ton âme

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6 min
Entretien Enzo Cormann au micro de Blandine Masson
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