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Tartuffe de Molière

2h
À retrouver dans l'émission

Molière à la radio par Michel Sidoroff, réalisateur Molière à la radio. La chose n'est pas si courante qu'elle ne mérite une explication de la part du metteur en ondes. Car il ne s'agit cette fois ni de se faire l'écho d'une proposition théâtrale extérieure à la radio et à spécificité, ni d'enregistrer l'exécution d'une pièce patrimoniale par une troupe considérée habituellement comme interprète légitime de ce répertoire. Le *Tartuffe , puis le Misanthrope* , deux comédies sérieuses parmi celles qui virent Molière se confronter aux questions, aux moeurs et aux luttes de son temps. Notre mémoire revient souvent aux voix de Louis Jouvet et de Fernand Ledoux, heureusement conservées par le disque. Par ailleurs, elle associe les répliques les plus célèbres de ces pièces à des mises en scène qui ont fait date, aux plus beaux jours du théâtre subventionné : nul n'oubliera la machinerie céleste du Tartuffe mis en scène et interprété par Roger Planchon, qui suggérait fortement la manipulation des individus par les institutions, en l'occurrence l'alliance du clergé et de la monarchie en cette fin de dix-septième siècle. Mais, curieusement, très peu de productions radiophoniques dans ce répertoire, du moins depuis la période de défrichage et d'expérimentation qui a accompagné et suivi le Club d'essai, après 1945. L'école, en revanche, par l'étude et la récitation de ces classiques, a su faire partager à des millions de Français les émotions des personnages de Molière. Et ce souvenir est d'abord auditif. Faire entendre le Tartuffe** à la radio est un projet qui ramène à des questions et à des constatations tantôt simples, tantôt complexes, qui toutes partent du texte pour se projeter dans l'espace radiophonique. Ce personnage de « faux dévot », mais qui n'est faux qu'en tant que l'on dit qu'il est faux (quant aux vrais, on ne fait qu'en mentionner l'existence, comme pour donner un os à ronger au parti dévot), n'entre en scène qu'au troisième acte, après que tous en ont longuement parlé et disputé. Sa présence dans la famille d'Orgon n'est due qu'à l'extravagant entêtement de ce père de famille tyrannique et malgré tout fort aimé. L'obstination d'Orgon est relayée par la bigoterie de sa mère, Madame Pernelle, son seul soutien face à une famille décidée à défendre des principes de bonheur et de plaisir. Toute la conception morale de Molière apparaît ici, non sans risque, on le sait, pour l'auteur : une morale mondaine qui refuse les tentations du sublime et de la grandeur parce qu'elle tient à affirmer la primauté du corps sur l'esprit. Le personnage de Tartuffe n'existe que par la fantaisie et la volonté d'Orgon, et non par une quelconque démonstration de sa vertu sur laquelle on eût pu se tromper. Dès son entrée en scène, il s'emploiera à démontrer clairement sa pudibonderie et son avidité, donc son hypocrisie. Comment ne pas songer à ces maîtres à penser d'aujourd'hui, publicistes prescripteurs d'opinion dont la vertu sait si bien se faire rétribuer, et qui ne doivent leur pouvoir qu'aux besoins de certaines couches sociales, et non à la production d'une quelconque oeuvre philosophique, au demeurant inexistante ? C'est là une résonance qui nous a incité à traiter le personnage d'Orgon plus comme un fanatique inquiétant par sa naïveté et son besoin de croire que comme un benêt coléreux et ridicule. Sa créature, Tartuffe -- mais une créature qui lui échappe --, nous offre le vivant tableau d'une impossibilité fondamentale : faire coexister sans hypocrisie la dévotion chrétienne avec l'appétit sexuel et le désir de richesse. Loin de la caricature de l'hypocrite patelin, ou de celle du glouton porcin, il nous fallait affirmer celle d'un homme très charnel, un homme dans le regard duquel - c'est-à-dire la voix, à la radio - les femmes s'inscrivent et se mettent à vibrer. En nous efforçant de travailler le vers dans le sens de son unité, nous avons tenté de souligner combien le langage même de la pièce est d'abord le lieu de cette contradiction entre l'homme et le dévot. Ecrite en prévision de certains effets visuels particuliers, connus depuis longtemps, comme l'épisode du mouchoir sur le sein de Dorine ou celui de la scène de dépit amoureux entre Marianne et Valère, la pièce propose quelques problèmes d'espace intéressants à résoudre à la radio, comme cette autre scène où Orgon et Dorine s'affrontent autour d'une Marianne décidément muette... Là encore, l'écoute du texte nous a paru donner les clés de la situation : nous avons utilisé, pour la mise en espace sonore, le reproche fait par Dorine à Orgon de nier l'existence de sa fille. Aussi les deux protagonistes ont-ils joué autour d'un vide sonore où sont venues s'inscrire peu à peu les respirations de Marianne. Rapide dans le déroulement de son action, le Tartuffe propose, par la vertu de l'alexandrin, une grande densité de pensée. Au moment où le parti dévot met en place le redoutable réseau de la Compagnie du Saint-Sacrement, battant en brèche la politique gallicane et centralisatrice de Louis XIV, Molière écrit sa pièce la plus politique. Toute la bataille pour le Tartuffe, qui s'étale de 1664 à 1669, à travers les différentes versions, les réécritures, les interdictions alternant avec les autorisations royales, toutes ces péripéties laissent voir un Molière manoeuvrant courageusement pour défendre auprès de Louis XIV une conception politique appuyée sur la tolérance et la connaissance. Nous avons donc tenu -contrairement à d'autres interprétations- à assumer pleinement l'intervention de l'Exempt, qui nous apparaît annoncer l'espoir d'une monarchie éclairée, avec presque un siècle d'avance. L'alexandrin permettait par définition à Molière de rassembler un grand nombre de conceptions dans un espace mesuré, qui produisît alors un charme sur le spectateur. La musicalité et la cadence endiablée de la pièce eurent probablement auprès de Louis XIV cet effet désarmant que les ennemis de Molière savaient lui reconnaître. Si le vocabulaire, à quelques exceptions près, ne donne aucun problème aux auditeurs d'aujourd'hui, la syntaxe, en revanche, pourrait, par les inversions découlant des contraintes de la versification, présenter quelques difficultés. Il nous a semblé que cela fournissait un argument supplémentaire en faveur du respect de l'unité du vers, forme porteuse du sens, jusque dans des jeux sonores renforçant ou illustrant la pensée de tel personnage. S'il est tentant, et bien des écoles théâtrales des trente dernières années ont cédé à cette tentation, de se croire obligé de privilégier un prétendu sens contre le vers, la démarche de l'auditeur risque de se perdre dans un travail de reconstitution de la mesure, c'est-à-dire du vers, comme il le fait en musique quand la mesure est manquante. Imparfait dans son résultat, ce travail radiophonique sur le Tartuffe tente de s'approcher d'un principe que nous souhaitons voir mis en oeuvre pour ces pièces que leurs auteurs ont choisi de composer en alexandrins rimés : accorder sa confiance au vers. Avec le Misanthrope , nous avons continué ce travail de resserrement de la diction du vers, avec un texte dont la versification est encore plus réussie que celle du Tartuffe. La langue occupe la première place dans cette pièce, pratiquement dépourvue d'intrigue. L'action y consiste en diatribes, polémiques et discussions. Les enjeux amoureux y sont secondaires, au point que la pièce n'a réellement pas de dénouement : après avoir fait à Célimène la proposition, qu'il sait irréaliste, de le suivre dans son « désert », c'est-à-dire loin de Paris, Alceste part s'enfermer dans sa solitude, mais son ami Philinte propose à Eliante, dans une ultime réplique, de l'empêcher de mettre en oeuvre sa triste décision. Avec son commencement se référant à une conversation mondaine que Philinte vient à peine d'achever, le Misanthrope semble une tranche découpée dans l'enchaînement plus vaste de discussions provoquées sans cesse par l'intransigeance d'Alceste. C'est là une réussite sans pareille du débat moral offert à la réflexion du spectateur. Il faut entendre le mot « moral » dans un sens qui englobe les préoccupations esthétiques (la scène 2 de l'acte I, où Alceste défend sa conception de la poésie face à Oronte) et les questions politiques (la discussion avec Arsinoé à propos de la cour, à la scène 5 de l'acte III). Le débat n'a pas lieu dans un monde vraiment clos : la vie extérieure n'est jamais loin, à force d'être évoquée dans cette maison de Célimène, où l'on passe et repasse. Cela et l'absence de véritable fin donnent une allure étonnamment moderne à cette pièce , où l'on peut s'abandonner à la réflexion, ainsi qu'à une certaine rêverie mélancolique, autre aspect moderne du texte. Le vers s'y rapproche un peu plus de la poésie, rendant sa diction resserrée plus nécessaire encore. Les personnages du Misanthrope résument les grands débats de l'époque dans leurs propres débats. Le salon de Célimène apparaît comme la projection mentale de ce monde en émoi. L'espace du jeu nous est apparu comme étant d'abord celui du vers. La respiration du comédien est certes plus physique dans cette approche, mais elle permet, selon nous, de rendre son efficacité à la rhétorique de l'époque et d'en éviter les clichés. En travaillant sur la musicalité du vers, nous avons eu le sentiment d'approcher les nuances et les subtilités de pensée dont fourmille la pièce, afin d'offrir à l'auditeur tous les éléments du débat déclenché par la rigueur (à peine excessive selon nous) d'Alceste. Michel Sidoroff Avec: Francine Bergé (Mme Pernelle), Marc-Henri Boisse (Orgon), Thibaud de Montalembert (Tartuffe), Patricia Jeanneau (Elmire), Sophie Bouilloux (Dorine), Alain Rimoux (Cléante), Mathieu Genet (Valère), Jean-Christophe Dollé (Damis), Amandine Dewasmes (Marianne), Sylvain Clément (Monsieur Loyal), Michel Sidoroff (L'Exempt) Réalisation : Michel Sidoroff

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