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La fresque du collectif Art représentant Danièle Obono, l'entrée principale du Studio Théâtre de Stains et Marjorie Nakache, directrice artistique du STS en répétition, à Stains, en novembre 2020.

À Stains, la culture résiste au Covid

55 min
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Pas de librairie, plus de théâtre ni de cinéma... À Stains, banlieue populaire de la Seine-Saint-Denis où l'on compte 22% de chômage et une clinique à flux tendu, le lien d'ordinaire vivace entre les habitants et la culture existe toujours. Tant bien que mal.

La fresque du collectif Art représentant Danièle Obono, l'entrée principale du Studio Théâtre de Stains et Marjorie Nakache, directrice artistique du STS en répétition, à Stains, en novembre 2020.
La fresque du collectif Art représentant Danièle Obono, l'entrée principale du Studio Théâtre de Stains et Marjorie Nakache, directrice artistique du STS en répétition, à Stains, en novembre 2020. Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Centre-ville de Stains, en Seine-Saint-Denis. Dans les rues, bordées de petits immeubles, c’est calme. Le café de la mairie, les restaurants et le salon de coiffure sont fermés. Les rares Stanois que l’on croise, masqués. Tout semble au repos. Comme le Studio Théâtre de la ville, ce grand bâtiment moderne et arrondi que l'on repère de loin. Mais ne vous fiez pas aux apparences. Car derrière les grilles de l'entrée, dans l'ombre, on répète. Une adaptation des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Quand il raconte son enfance. 

Marjorie Nakache, directrice artistique du Studio Théâtre de Stains, en pleine répétition, novembre 2020
Marjorie Nakache, directrice artistique du Studio Théâtre de Stains, en pleine répétition, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

Pourquoi ce choix ? “Parce que Rousseau est un transfuge de classe” rappelle Marjorie Nakache, directrice artistique du STS et metteuse en scène. Parce qu’aussi le nom de Jean-Jacques Rousseau, se souvient-elle, était régulièrement cité dans les manifestations de "gilets jaunes" et que le postulat de l’auteur, “l’homme nait naturellement bon, c’est la société qui le corrompt” peut faire réfléchir, faire débat : 

On peut être pour, comme on peut être contre. En tout cas, on peut en discuter et je pense qu'on peut en discuter d'autant plus quand on est sur un territoire comme celui-ci. Je veux dire la propriété privée, qu'est-ce que c'est ? La solidarité, la souveraineté populaire ? Ce sont des choses qui ont une grande résonance en banlieue, partout bien entendu mais ici encore plus (…) Plein de jeunes d'ici peuvent complètement s'identifier ou en tout cas se poser la question : et moi ? C'est toujours ça qui m’intéresse, parce que à chaque fois qu'on fait des représentations scolaires, il y a toujours une discussion après, un échange, un débat démocratique. Un débat pour faire avancer. C'est accumuler de la connaissance, c'est créer un esprit critique et c'est devenir un citoyen.

Ce spectacle, intitulé “Rousseau et Jean-Jacques" devait être présenté à partir de la fin du mois à Stains. Les habitants, qui se seraient précipités, Marjorie Nakache en est certaine, en seront privés jusqu’au 1er décembre au moins. 

Répéter sans relâche dans un théâtre pensé comme une "maison"

Privés aussi de leurs cours, car en temps normal, le Studio Théâtre accueille artistes en résidence et pas moins de 24 ateliers par semaine, près de 500 élèves de tout âge, de tout milieu, tout horizon, en éloquence, rhétorique, improvisation, danse ou trapèze. Le tout à un prix accessible, 180 euros par an pour les Stanois. Et pour ceux qui ne peuvent pas, "on s’arrange" nous confie-t-on…

Le but : la scène AVEC tous dans cet endroit qui ne ressemble pas à un théâtre ordinaire. On est ici dans une ancienne baraque foraine devenu cinéma, le Central, de fait en plein centre ville. Ce qui a tout de suite plu à Marjorie Nakache qui s’efforce depuis un peu plus de trente ans de transformer le lieu en "maison" dit-elle. La sienne et celle des habitants : “L'idée est que n'importe qui puisse y entrer, même si on ne parle pas la langue, même si on n'en a pas les moyens, même si on pense qu'on est un “teubé” parce qu'on est en banlieue, même si on pense tout ça, non ! Que ça ne soit pas une frontière infranchissable, la porte d'un théâtre”. Pas une frontière non plus pour le garçon qui se met à graffer un jour sur la porte d’entrée du théâtre. "On l’a surpris en flagrant délit" raconte Marjorie, "on lui a proposé d’entrer. C’est resté notre régisseur pendant plus de vingt ans". Le résultat résume-t-elle, c'est : "le théâtre dans une ville et une ville dans le théâtre”.

Studio Théâtre de Stains, novembre 2020
Studio Théâtre de Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

Et sa fierté ce sont les soirs de spectacle où l’on peut voir, dans la salle, assis côte à côte sur les mêmes sièges en velours rouge et à la même table ou au même bar après la représentation des personnes qui ne se seraient, a priori, jamais croisés : "Je vais beaucoup au théâtre, c’est toujours la même catégorie de population, toujours la même couleur, toujours le même milieu socio professionnel. Quand vous comptez le nombre de Noirs ou d'Arabes dans une salle de spectacle à la Comédie-Française, il y en a très peu. Ici, ce n'est pas la même chose”. 

Fazya Oulmi est ici comme chez elle. Elle est élue à la culture et à la jeunesse à la mairie de Stains et élève au Studio Théâtre depuis une dizaine d’années. Faire de la scène, son rêve d’enfant. Trouver un Studio Theâtre comme celui de Stains, une chance : "Dès que je vais pouvoir le faire, je vais revenir. Pour moi, c'est vital. C'est devenu vital…si vous avez la possibilité de venir un jour ou il y a une représentation ici, vous allez voir le public ! C'est intergénérationnel, ça va du petit de 8 ans à la grand mère de 80 ans qui arrive avec ses béquilles ou sa canne, c'est formidable !" C’était formidable, "mais ça le redeviendra" lance Marjorie Nakache infatigable. Pas de répit. Elle continue de travailler en sous marin, en coulisses et promet : "Ce spectacle sera présenté un jour ou l’autre, les habitants de Stains le méritent". 

Ces habitants qui, confinement ou pas, viennent toujours frapper à la porte de l’établissement. Et, confinement ou pas, Kamel Ouarti, le directeur administratif descend régulièrement de son bureau : “Quand ça sonne, je descends, j’ouvre la porte. Je ne suis pas dans ma tour d’ivoire, fermée à double tour !”. 

Et ça sonne d’après lui. A la porte mais aussi au téléphone qu’il ne cesse, dit-il, de décrocher :  

Je n'ai jamais eu autant de demandes. Depuis septembre, se suis obligé de refuser des gens qui veulent venir ici et qui veulent étudier ou en résidence ou en résidence, ou des gens qui veulent étudier ou venir en résidence ou des spectateurs lambdas ou des lycéens ou des mamans qui me disent “inscrivez mon enfant, il n'a pas l’âge mais s'il vous plaît, prenez le !”. Il y a une demande inouïe de sortir du quartier, de sortir des appartements, de se dire qu’on va à la rencontre de l'autre. Et ce lieu a toujours été construit dans ce sens. Ils disent “maintient des services publics”, mais moi j'ai toujours considéré qu’on en était un ! Et je ne vois pas pourquoi. Nous, on est fermé. je sais que je connais beaucoup de territoires, beaucoup de pays qui aimeraient avoir des Studios théâtres de Stains !

Ce lieu qui n’offre pas que de monter sur scène. Quand les élèves, les spectateurs et les autres reviendront ici, ils pourront aussi, pourquoi pas, de nouveau se plonger dans les livres du Studio Théâtre. Ces dizaines de bouquins - Modiano, Maupassant, Dickens ou Rabelais - empilés dans le hall à la disposition des gens de passage. 

Rayon culture du Carrefour de Stains, interdit d'accès, novembre 2020.
Rayon culture du Carrefour de Stains, interdit d'accès, novembre 2020. Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Pas de librairie ni de rayon livres au supermarché mais des médiathèques actives 

D’habitude, à Stains, c’est aussi à l’hypermarché de la ville, à quelques kilomètres de là que l’on trouve des livres. Au premier étage. Voilà le rayon, en face des cafetières, encore protégé par de hautes barrières, caché sous une grande bâche bleue de chantier. Une multitude d’ouvrages que l’on ne peut pas toucher : "C’est absolument aberrant.” soupire un retraité du bâtiment, rencontré là par hasard, "Pourquoi les cafetières ne sont pas fermées et ça c'est fermé ? Et est-ce que ça va être vraiment un apport pour les petits commerçants ? Ici, à Stains, on a aucun libraire (ndlr : ni maison de la presse) ! On est un peu sinistrés". De son portefeuille, il sort une liste de livres, comme une liste de courses. C’est notamment ici que d’habitude il se fournit : 

Pierre Loti, Erwan Bergot, Jean Hougron, Sylvain Tesson, Henry Miller… Tout ce qui est voyage, la route de la soie, j'ai pratiquement tout lu ! (…) Vous n'avez pas les moyens d'aller en Chine ? Vous lisez des bouquins sur la route de la soie et vous vous traversez des pays extraordinaires sans bouger de votre fauteuil. Qu'est-ce qu'il va nous rester ? Bientôt, on va nous empêcher de sourire ! Déjà qu’avec ça (ndlr : il montre son masque)… Mais je ne sais pas où on va là…

Pourquoi pas à la Médiathèque ? Il y en deux à Stains. Notamment l’immense et hyper moderne Médiathèque Louis Aragon, 50 000 documents. Ouverte mais impossible d’y entrer vraiment ou de monter à l’étage. On peut en revanche consulter à l’entrée une sélection de livres, cd, dvd ou venir chercher ceux que l’on a réservé sur internet. Le click and collect. Dont Daouda et ses copains n’ont manifestement pas entendu parlé. Ils sont venus pour “lire et s’amuser sur les ordinateurs”, ils repartent les mains vides. Et les chiffres de fréquentation de la Médiathèque sont en chute brutale. Pas de statistiques officielles mais on estime qu’une dizaine de visiteurs seulement passent la porte par heure contre 2 000 environ en temps normal. Qu’importe, “on y va !” insiste Florence avec son collègue à l’accueil. Comme au Studio Théâtre, à deux pas, le même engagement. Coller des stickers dans les rues pour informer les habitants, envoyer des newsletters, réactualiser la page Facebook, rester au poste : "On en parlait juste avant que vous arriviez et on se disait tous les deux, à chacun son niveau, on était contents d'être là, confinés, mais contents d'être là". Et si les Stanois ne viennent pas aux livres, les livres iront aux Stanois promet-on à la médiathèque Louis-Aragon, qui pourrait reprendre l'air comme pendant le premier confinement. Bibliothèque ambulante ! Se rendre les valises chargées de livres dans les PMI, les services de protection maternelle et infantile, les centres sociaux, les centres de loisirs. “On le fait parce que de toute façon, à un moment donné, ça portera ses fruits”. 

"Si tu ne viens pas à la culture, la culture ira à toi !"

La démarche de Zahia Ziouani est la même. On la rencontre à l’espace Paul Eluard, installé au rez-de-chaussée même d’un grand immeuble d’habitation, un logement social qui fait partie de la cité jardin de Stains, construite dès les années 20. Une des fiertés de la ville : espaces verts, jardinets, pavillons coquets, immeubles en briques comme celui-ci. C’est ici que Zahia Ziouani, cheffe d’orchestre, qui se produit partout en France et à l’étranger, a choisi de poser ses valises avec son orchestre symphonique, Divertimento, 70 musiciens. "Nous aussi, on fait partie de la Ligue des Champions quelque part !" sourit-elle. Même si son équipe ne joue plus. Comme partout ailleurs, fini les concerts classiques à Stains. Les 500 places de l’espace Paul Eluard, les 140 sièges de l’auditorium Xenakis juste à côté restent vides. "Et quand on a une date, ils sont pleins", assure Zahia Ziouani. 

La cheffe d'orchestre Zahia Ziouani, Stains, novembre 2020
La cheffe d'orchestre Zahia Ziouani, Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

Qui se déplace aussi, elle en a l’habitude, hors les murs : "Il n’y a pas une semaine sans qu’on intervienne dans une école" explique-t-elle. Il y a quelques jours encore une violoncelliste était en primaire à Clichy-sous-Bois, autre ville de Seine-Saint-Denis. Bientôt, c’est promis, Divertimento ira de nouveau à la rencontre des élèves de sa ville : 

Aujourd'hui, tous les enfants ont le droit de pouvoir écouter une mélodie belle, jolie, et personne n'y est insensible. Je n'ai jamais rencontré un enfant qui s'est bouché les oreilles en me disant "Zahia, ça ne m'intéresse pas". Je trouve qu’on n'a pas le droit de décider à leur place de ce qu'ils ont droit de découvrir ou pas.

Et dans les écoles, Zahia n’y va pas qu’avec sa baguette, les musiciens pas qu’avec leurs instruments sous le bras. Ils apportent aussi avec eux l’histoire de la musique et celle de ses auteurs : "Si je prends l'exemple de certains de nos compositeurs comme Georges Bizet ou Camille Saint-Saëns, Bizet a écrit un opéra très célèbre, Carmen, qui s'inspire de la culture espagnole et Camille Saint-Saens dans son opéra aussi très célèbre Samson et Dalila s'inspire de la culture algérienne. C'est important parfois, alors qu’on s'interroge sur notre identité ici en France, de se rappeler que des œuvres parmi les plus emblématiques de notre histoire, de notre culture, ont été inspirées de cultures étrangères à la France". 

Dire aussi par exemple qu’une fille peut faire de la trompette, un garçon de la harpe et souligner que les femmes ne représentent que 4% des chefs d’orchestre en France et que Zahia Ziouani, d’origine algérienne, qui a grandi à Pantin, dans le même département, fait partie de ces femmes-là. 

A l'entrée de l'espace culturel Paul Eluard de Stains, novembre 2020
A l'entrée de l'espace culturel Paul Eluard de Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

Mais attention, elle fait tout ce travail, elle le précise bien, sans perdre de vue que c’est la culture son domaine, pas le social. Zahia et son orchestre ont beau favoriser la réflexion, la connaissance, leur métier, au départ, est la musique. Leur mission première : donner accès à cette musique. Plus que le lien social c’est ce lien culturel qui est actuellement quasiment rompu à Stains. Mais vu de l’extérieur, cela ne va pas être aussi clair craint la cheffe d’orchestre : 

Parfois, on me dit "la ville de Stains en Seine-Saint-Denis c'est un territoire qui est populaire, il y a des quartiers prioritaires, donc ça relève de la politique de la Ville". Sauf que moi, quand je fais ici un concert avec une symphonie Beethoven à l’espace Paul-Éluard de Stains ou un programme de danse symphonique, le même programme que j'ai fait il y a quelques mois ici et qu'on va donner à la Philharmonie de Paris, eh bien ce sont les mêmes musiciens, on est habillés de la même façon, on a les mêmes partitions et les oeuvres restent aussi belles et aussi complexes qu'on les joue à Stains ou à la Philharmonie de Paris. Et du coup, parfois, les projets qu'on fait ici sont assimilés à de la “politique de la Ville”, alors que ce qui se fait dans les grandes salles de concert, c'est de la “Culture”. Et tant qu'on fera cette différence, les gens se sentiront différents aussi. 

"Comprendre que l'on fait du culturel et pas du socio-culturel"

"Je ne suis ni psy, ni assistance sociale" ajoute Marjorie Nakache au Studio Théâtre de Stains, "Je suis metteuse en scène". Même si elle a l’habitude de créer des spectacles avec les habitants de la ville où l’on compte par ailleurs environ 80 nationalités différentes. "Priver les gens de culture dans une banlieue comme la nôtre" soupire-t-elle "va être assimilé à une rupture socio-culturelle et pas culturelle tout court". Une grosse erreur qui selon elle ne date pas du confinement et qui risque de s’aggraver : 

Si vous n'êtes pas une institution, un centre dramatique national ou la MC 93 à Bobigny, si vous êtes artiste à Stains et que votre travail se fait avec les gens et il est revendiqué comme tel, il est dans  le “socio-culturel” (…) C’est pour ça que constamment, je me bagarre aussi parce que très souvent je suis dans les journaux à la page “société et pas à la page culturelle. (…) C’est-à-dire qu'on catalogue aussi des gens comme n'étant pas aptes à être des spectateurs, des gens cultivés. (…) C’est vraiment un système de pensée qui considère qu'il y a des lieux au ban de la ville, en “banlieue”, en dehors de Paris. Même si on en a de grands discours qui prêchent le contraire, dans la réalité ce n'est pas vrai. On considère qu'il y a des lieux de culture avec un grand C et d'autres où c'est du socio culturel.

Ainsi, pour Zahia, Marjorie et tous les autres artistes que nous avons rencontré à Stains, l’accès à la culture hyper présent en temps normal dans la commune est en quelque sorte et de manière systémique dévalorisé. Ce qui n’aide pas pour convaincre les personnes les plus réfractaires ou les plus défavorisés. Surtout quand le Covid rôde. A Stains, la clinique de l’Estrée, où l’on recense près de 80 hospitalisations, est toujours à flux tendu. On est loin du pic des 155 lits occupés lors du premier confinement, mais à Stains, un tout petit moins de 40 000 habitants, décrit parfois comme un village, le virus reste pour certains une obsession. Comme pour cette dame qui “ne sort plus” dit-elle, “quand je vais acheter le pain, j’y vais vite fait, je ne touche rien même pas les murs parce que j’ai peur”. Pour elle, c’est clair : "Il n’y a plus que la santé qui compte". Et quand ce n’est pas le virus, c’est basculer vers le bas qui peut faire peur. Les Restos du Coeur restés ouverts à Stains expliquent être assaillis. Ils servent 5 000 repas par semaine, "énorme" nous disent-ils. Pas assez de lait, plus de couches. En 2017 déjà, d’après l’Insee, 37% des habitants de Stains vivaient sous le seuil de pauvreté. Quant au taux de chômage, il dépasse les 20%, c’est plus de deux fois au dessus de la moyenne nationale. Et avec le Covid, cela ne risque pas de s’arranger. 

Azzedine Taïbi, maire de Stains, novembre 2020
Azzedine Taïbi, maire de Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

"On a besoin de culture, point barre !"

Des réalités dont le maire de Stains, Azzédine Taïbi, communiste - tradition dans cette banlieue dite de la ceinture rouge - a bien conscience mais malgré la crise sanitaire et la crise économique, il le martèle : "La culture pour moi, ici, elle est essentielle !". Il en veut pour preuve le budget de la commune alloué à la culture depuis qu’il occupe son poste, depuis 2014 : il n’a pas baissé, il a même légèrement augmenté nous dit il pour atteindre 10 millions par an. Et il rappelle par exemple l’inauguration il y a moins de trois ans de la médiathèque Louis Aragon ou celle du studio d’enregistrement Nina Simone l’année dernière, au coeur de la cité du Clos Saint-Lazare. Parce que la culture, il parait que ça soigne : "C'est un très bon remède dans des situations de crise sanitaire et de crise sociale, ça donne de la force, ça donne un sens collectif !". Et qu’il n’y a pas de paradoxe d’après lui à réclamer à la fois plus de lits et plus de livres : "J'estime que la culture dans nos quartiers populaires est un droit et doit être totalement inscrit dans le droit commun, un droit fondamental, tout comme l'éducation, tout comme la santé".

De la culture pour se protéger contre les maux de la société "comme l’obscurantisme par exemple" note le maire, "mais en fait contre les violences toutes confondues". Et à Stains, il y a du travail. 

Je rappelle qu'à Stains, aucun incident n'a eu lieu parce que j'estime que au travers de cette fresque, au travers de cette œuvre artistique, on peut justement exprimer un désaccord, exprimer une opinion, une colère. Pour moi, la culture est un moyen d'expression surtout parce qu'elle permet de ne pas passer à l'acte. Quand il n'y a plus de possibilité de s'exprimer au travers de l'art et, d'une manière générale, au travers de la culture, malheureusement, il y a de forte chance que l'expression se traduise un moment donné en acte physique, en violence physique et ca je ne peux pas l'accepter. 

Bagarres de bandes récurrentes dans un des lycée de la ville, parfois à coups de barre de fer ou de marteau, règlements de compte sanglants… La ville et notamment le Clos Saint-Lazare n’ont pas été épargnés ces dernières années. Le bureau de Poste de la cité n’a pas rouvert depuis l’agression d’un de ses agents en décembre dernier. Et là, forcément, avec le maire de Stains, nous reparlons de la fameuse fresque qui a tant fait parler d’elle au mois de juin dernier. On y voit les visages d’Adama Traoré et de Georges Floyd surmontés de cette phrase : "contre le racisme et les violences policières". Signée du collectif Art où l’on retrouve notamment Swen, artiste reconnu, un des pionniers du graff en Seine-Saint-Denis. L’oeuvre ne plait pas du tout au syndicat de police Alliance ni au ministre de l’Intérieur de l’époque Christophe Castaner. Le ton monte. Cela aurait pu dégénérer. Cela n’a pas été le cas. Azzédine Taïbi y tient. 

La fresque représentant Danièle Obono signée du collectif Art, Stains, novembre 2020
La fresque représentant Danièle Obono signée du collectif Art, Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

La fresque, elle, qui ne souffre pas du confinement. Accès direct à la population, juste derrière la mairie. Enfin, la nouvelle fresque. Car l’ancienne oeuvre a disparu en septembre dernier au profit d’une autre, bleu blanc rouge. Elle représente Danièle Obono, députée La France insoumise (LFI) de Paris - dépeinte en esclave, fer au cou dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles cet été - portant un bonnet phrygien sur la tête, le poing levé et cette inscription : "la République c’est aussi nous !".  

Azzédine Taïbi n’est pas naïf. Les artistes que nous avons rencontré à Stains non plus. Ce n’est pas une fresque qui va tout régler. Mais tous nous l’ont dit : il y a dans cette ville, une "puissance culturelle" qui ne doit pas faiblir. Alors ils entretiennent la flamme et rappellent que la commune est encore un vivier d’artistes. Le photographe Konte Rast par exemple, enfant de Stains, a ouvert une galerie, Tâches d’Art, en plein centre juste avant le confinement au mois de mars. Les acteurs Yacine Belhousse, Kheiron ou Rod Paradot, césar du meilleur espoir masculin 2016, sont passés par les planches du Studio Théâtre de Stains.

Rochdy Haoues aussi, qui se souvient des livres qu’il a eu entre mains, des textes qu’il a joués, des spectacles qu’il a vus. Aujourd’hui, il est journaliste à Stains Actu, le journal municipal, et reste en lien étroit avec le milieu culturel de sa ville qu’il veut voir déconfiné : 

Ça me donne envie de vomir (…) Aujourd’hui, on a le droit de quoi ? On a le droit d'aller travailler, donc de produire, de produire encore plus. Mais on n'a pas droit de lire, on n'a pas le droit d'aller au cinéma, on n'a pas le droit d'aller au théâtre ! Et du coup, ça questionne, puisqu'en fait, toutes ces choses là, c'est ce qui permet d’avoir une réflexion. Alors, je pose la question de manière un peu provocatrice, mais c'est-à-dire qu'il faut qu'on arrête de penser ? Qu’on continue à regarder la télé, les chaînes d'information en continu ? Si on passe son temps à regarder ces chaînes là, on ne peut qu'avoir peur de ce qui se passe dehors, peur de l’autre ! C’est d'une tristesse.

Rochdy Haoues, devant les locaux du journal municipal de Stains, novembre 2020
Rochdy Haoues, devant les locaux du journal municipal de Stains, novembre 2020 Crédits : Radio France - Radio France

"Le plus grand virus, ce n'est pas le Covid, c'est la méconnaissance !"

Et l’urgence est la même chez Marjorie Nakache derrière les grilles de son théâtre. Convaincue, conclue-t-elle, que l’art est le seul lieu possible de réconciliation : 

Il n'y a que par le geste artistique, que par le medium de l’art que des gens qui n'ont rien à voir entre eux, que tout oppose, trouvent une langue commune. Il n'y a que pour ça qu'on peut y arriver (…). Là, avec Rousseau sur scène, on parle de quoi ? On parle de la souveraineté du peuple, on parle de la notion de liberté, on parle de l'intérêt général, on parle de l'utilité publique ! C'est un auteur du siècle des Lumières et aujourd'hui, on est en train d'éteindre les lumières. Je  ne comprends pas qu'on puisse pas de son bureau du sixième arrondissement de décider de fermer les théâtres, décider que ça puisse être des lieux de contamination. Mais ça, c'est de la contamination culturelle ! Mais ouvrez-les, ouvrez-les en grand, c'est ici qu'on doit être. Le plus grand virus ce n'est pas le Covid, le plus grand virus, c’est la méconnaissance, c’est ça le plus grand virus ! Plus vous êtes dans la merde et plus il faut du beau, plus il faut du gai et plus il faut de la réflexion.

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Intervenants
  • sociologue et urbaniste, elle enseigne à l'Université Nanterre Paris-Ouest - la Défense
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