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Une rue de Prague, les Tchèques se sont mobilisés pour coudre plusieurs millions de masques.

Coronavirus : les Tchèques montrés en exemple

55 min
À retrouver dans l'émission

Sur les cartes de progression de la Covid-19, la République tchèque apparaît particulièrement vertueuse. Un confinement décidé très tôt, un déconfinement déjà presque achevé, très peu de victimes. Pourquoi une telle réussite ? Quelles leçons en tirer ? Direction Prague, pour tenter de comprendre.

Une rue de Prague, les Tchèques se sont mobilisés pour coudre plusieurs millions de masques.
Une rue de Prague, les Tchèques se sont mobilisés pour coudre plusieurs millions de masques. Crédits : Nicolas Mathias - Radio France

Peu de cas rapportés à la population, encore moins de victimes, 15 fois moins de morts par million d'habitant qu'en France par exemple... Nous avons souhaité humer l’atmosphère dans cette Europe qui s’est très tôt murée et semble avoir contenu la pandémie bien mieux que les pays de la vieille Europe.

Nous étions mi-mai, le pays venait de rouvrir ses terrasses, musées et cinémas. Nous sommes allés voir ce qui nous attendait peut-être demain puisque Prague, en avance sur Paris dans son déconfinement, pourrait nous montrer la voie à suivre, pourrait aussi nous inspirer pour nous préparer à affronter une éventuelle deuxième vague à l'automne.

Une véritable expédition

Mais déjà faut-il entrer en République tchèque. Et en ce printemps la libre circulation n'est pas encore redevenue la règle. D’abord, le pays reste hermétiquement fermé aux touristes étrangers. Depuis fin avril, les Européens en voyage d’affaires peuvent venir mais pour 72h maximum, avec une invitation officielle et un test Covid négatif vieux de moins de 4 jours.

Pour entrer en République tchèque en ce mois de mai 2020, il faut montrer patte blanche : un test Covid négatif.
Pour entrer en République tchèque en ce mois de mai 2020, il faut montrer patte blanche : un test Covid négatif. Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Toute une expédition, un peu un voyage dans le temps, on avait un peu oublié les frontières au sein Europe, les formalités à la douane, le frisson qui vous parcourt quand le douanier regarde votre passeport et vous scrute… Le soulagement quand il vous ouvre le passage… 

Tout ce qui était simple, anodin, presque imperceptible est redevenu barrière mais nous avons donc pu la franchir l’espace de 72h…

Ici comme ailleurs, la Covid-19 a fermé les frontières, vidé les places et ruelles, imposé le monolinguisme… Sur le pont Charles reliant la vieille ville au quartier du Château, on parlait chinois, italien, russe, ukrainien, allemand, espagnol, anglais… tout sauf la langue tchèque… On ne pouvait s’y frayer un chemin… Il n’appartenait plus à ses habitants… Et voilà qu’aujourd’hui, il est désert. Les Praguois se le réapproprient progressivement.

Le célèbre Pont Charles quasiment désert depuis la fermeture des frontières
Le célèbre Pont Charles quasiment désert depuis la fermeture des frontières Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

En ce 16 mai, nous retrouvons des Tchèques qui profitent de leur récente liberté d'aller en terrasse, au cinéma ou au musée. Un petit air de liberté souffle sur la capitale, même si le port du masque dans l'espace public est encore obligatoire pour quelques jours. Ils sont en avance sur nous. Tout comme ils l'ont été pour fermer leurs frontières.

Une rue de Prgue à l'heure du déconfinement
Une rue de Prgue à l'heure du déconfinement Crédits : Nicolas Mathias - Radio France

De bonnes décisions au bon moment

C'est sans doute l’explication majeure, la République tchèque a fermé ses frontières dès le mois de mars, avant même d'enregistrer une première victime du Covid. Prague a aussi adopté des mesures strictes de confinement et de distanciation. Tout cela a joué, le pays est également comme ses voisins sans doute un peu moins globalisé, donc moins au cœur des échanges mondiaux qui ont contribué à la propagation du virus Mais il dispose aussi d’atouts bien spécifiques que nous explique le biochimiste Jan Konvalinka, également vice recteur de la prestigieuse université Charles. En premier lieu, une population qui s'est montrée à la hauteur. 

Jan Konvalinka, vice recteur de l'université Charles : "Au moment où le gouvernement était totalement incapable de réagir rapidement, il y a eu de nombreuses initiatives de la part de la population. Ce qui a aidé à contenir la pandémie
Jan Konvalinka, vice recteur de l'université Charles : "Au moment où le gouvernement était totalement incapable de réagir rapidement, il y a eu de nombreuses initiatives de la part de la population. Ce qui a aidé à contenir la pandémie Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Les Tchèques, et sans doute d’autres nations dans cette partie de l’Europe, sont culturellement habitués à suivre les règles, c’est peut-être aussi le cas des Allemands et des Autrichiens. Même si nous n'apprécions pas les décisions qui sont prises, globalement nous les respectons, nous obéissons.

C’est assez étrange, poursuit-il, ici, d’un côté les gens sont donc habitués à obéir aux règles mais dans le même temps ils ne font pas confiance aux autorités, et ils savent qu’au bout du compte ils ne pourront compter que sur eux-mêmes.

Une société civile mobilisée, une réinvention permanente

Il y a donc eu de nombreuses initiatives privées. Du jour au lendemain, le gouvernement a rendu les masques obligatoires. il n'y en avait pourtant pas de disponible... Qu'à cela ne tienne, les Tchèques ont retrouvé les réflexes d'antan, lorsque sous le communisme ils avaient appris à se débrouiller en cas de pénurie, et ont ressorti leurs machines à coudre. Par millions des masques "faits maison" sont apparus sur les visages. Initiatives privées, dans les familles mais aussi les entreprises. Ce fut la même chose sur le plan clinique. laboratoires et instituts de recherche, notamment à l'initiative de M. Konvalinka, ont mis leurs efforts en commun pour réaliser un nombre de plus en plus importants de tests, pour trouver une solution 100% à la pénurie de réactifs, de respirateurs ou de masques FFP3, les plus protecteurs

Dans le métro de Prague
Dans le métro de Prague Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

"Tout cela, insiste Jan Konvalinka, n’a pas été organisé d’en haut. Ce sont les gens qui s’y sont mis eux-mêmes. Et maintenant c’est très utile au gouvernement. Mais il faut bien comprendre qu’au départ ce sont des volontaires qui ont décidé d’aider bénévolement leur pays alors qu’il était dans une situation critique."

L'acteur du Théâtre national Igor Orozovic et son groupe Cabaret Calembour
L'acteur du Théâtre national Igor Orozovic et son groupe Cabaret Calembour Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Chacun se réinvente. Durant le confinement les artistes ont multiplié les interventions sur les réseaux sociaux, les chaînes Youtube. C'est le cas notamment d'Igor Orozvic, acteur du théâtre national. Il a aussi monté un groupe de musique Cabaret Calembour. dans ce pays aux centaines de scènes, il a été particulièrement sensible à une initiative du Théâtre national. Le Théâtre national a initié une grande discussion avec tous les théâtres du pays pour voir comment aider financièrement les autres salles dont certaines pourraient disparaître. Cette pandémie, espère-t-il, pourrait voir la coopération entre les théâtres remplacer l'affrontement habituel.

Dans l'office de tourisme désert de la vieille ville. "Il faut désormis cibler la clientèle tchèque"
Dans l'office de tourisme désert de la vieille ville. "Il faut désormis cibler la clientèle tchèque" Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Nous sommes aussi allés entendre les inquiétudes des offices de tourisme, du secteur de la restauration, tellement dépendants des visiteurs étrangers et aujourd'hui bien désertés.

Chacun tente d'anticiper la rentrée et une éventuelle deuxième vague. C'est notamment le cas de Tomas Portlik, maire adjoint du 9e arrondissement de Prague qui entend développer les centres de tests pour toute la population afin à l'avenir d'éviter un deuxième confinement aussi drastique qui paralyse le pays et mettrait son économie à genoux. 

Bientôt des centres de tests Covid dans toute la capitale, ici dans le 9ème arrondissement de Prague
Bientôt des centres de tests Covid dans toute la capitale, ici dans le 9ème arrondissement de Prague Crédits : Nicolas Mathias - Radio France

Le virus, nous dit-il, il va falloir apprendre à vivre avec.

"Le virus, il va falloir apprendre à vivre avec" Tomas Portlik, maire adjoint de Prague 9
"Le virus, il va falloir apprendre à vivre avec" Tomas Portlik, maire adjoint de Prague 9 Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Echo d'un autre temps

Nous avons parfois retrouvé l'écho d'un autre temps pas si lointain, celui de l'occupation soviétique, synonyme aussi de fermeture des frontières. Le claveciniste Filip Dvorak s'est souvenu de ces rues vides lorsqu'il était enfant quand passaient les soldats, de la peur aussi, des scènes de l'époque se rappellent au souvenir des plus anciens comme Eva. Mais bien sûr tous en conviennent : si les signes extérieurs, la fermeture des frontières, le repli sur soi, la méfiance vis-à-vis de son voisin rappellent une autre époque, cette fois ci, tous en conviennent c'était la bonne décision pour lutter contre la pandémie. Et d'ailleurs le Premier ministre Babis, conspué il y a un an, soupçonné de détournement de fonds européens, est aujourd'hui au faîte de sa popularité.

Le claveciniste Filip Dorak a organisé des concerts fenêtres durant le confinement
Le claveciniste Filip Dorak a organisé des concerts fenêtres durant le confinement Crédits : Marie-Pierre Vérot - Radio France

Si personne aujourd'hui ne remet en cause la fermeture des frontières contre le virus, des inquiétudes pointent cependant. Quand se lèveront-elles ?, s'inquiète l'historien Jan Rychlik, et certains dirigeants ne vont-ils pas profiter de la pandémie pour maintenir un état d'exception et des pouvoirs étendus? Cette Europe enfin sortira-t-elle profondément modifiée de la pandémie? Déjà la carte semble se redessiner. Les égoïsmes nationaux révélés par la crise, notamment en Europe de l'Ouest ne sont pas de nature à rassurer les populations d'Europe centrale. Une Europe qui a aussi montré ses faiblesses face à la domination chinoise.

Des questions qui agitent nos interlocuteurs et que nous aborderons aussi avec notre invité : Jacques Rupnik, historien et politologue.

Intervenants
  • historien et politologue, directeur de recherche au CERI Sciences-Po
L'équipe
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