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Les femmes détenues représentent 3,5% de la population carcérale en France.

Femmes en prison : en finir avec la double peine

56 min
À retrouver dans l'émission

Les femmes représentent 3,5% de la population carcérale en France. Extrêmement minoritaires, elles sont depuis longtemps lésées concernant leurs conditions de détention et leur réinsertion. Dans le quartier femmes des Baumettes, certaines inégalités persistent mais la mixité hommes-femmes progresse.

Les femmes détenues représentent 3,5% de la population carcérale en France.
Les femmes détenues représentent 3,5% de la population carcérale en France. Crédits : Laura Dulieu - Radio France

C'est la rentrée pour tout le monde en ce lundi matin, y compris pour Chérine et Azia qui retrouvent la salle de classe après des mois sans école ni activité. Cette salle de classe, c'est celle du quartier "femmes mineures" des Baumettes à Marseille. Le quartier "femmes" des Baumettes compte 136 détenues pour 174 places. Dans les bâtiments "hommes", ils sont près de 900. Du propre aveu de Chérine, être une femme en détention n'a rien à voir avec la situation d'un homme : "Une femme en prison, c'est mal vu. Quand je sortirai, je dirai que j'étais à Cancun, je ne dirai pas que j'étais aux Baumettes ! Ça sera toujours plus choquant une femme en prison qu'un homme".   

Elles étaient 2 033 détenues au 1er juillet 2020, soit 3,5% de la population carcérale. Dans ce quartier pour mineures, elle ne sont actuellement que quatre pour 11 places. En plus des trois heures d'école obligatoires quotidiennes elles disposent, comme les majeures, d'une bibliothèque, d'une salle informatique, d'une salle de sport, et même d'une salle de coiffure, très importante selon les deux surveillantes Fatime et Annie. "Cela leur permet de se détendre un peu, explique Fatime, de ne pas oublier qu'on est des femmes, il faut être belle même si on est en prison !" s'exclame-t-elle. "Même les détenues qui sont rentrées un peu masculines, renchérit Annie, avec le temps elles y ont pris goût". Pour elle, si surveiller des hommes et des femmes ne fait aucune différence sur le papier, en pratique il y a des différences: "L'échange est différent. Avec un homme, on va parler différemment qu'avec une femme. (...) Je trouve que les femmes vont être plus dans le caprice, et les hommes plus dans la séduction en général."  

Les femmes, surveillées par des femmes

Les deux surveillantes reconnaissent également que le fait d'être des femmes leur permet de tisser plus facilement une relation avec les détenues qu'elles surveillent. En France, les femmes ne peuvent être surveillées que par des femmes. Concrètement, une femme surveillante peut exercer son métier dans les quartiers "hommes" et dans les quartiers "femmes". En revanche, un homme surveillant n'a pas le droit de se rendre dans un quartier "femme", sauf s'il est gradé ou membre de la direction. Une inégalité qui date du XIXe siècle et qui est liée à la ségrégation entre hommes et femmes en détention. Corinne Rostaing est enseignante-chercheure à l'université Lyon 2, et sociologue spécialiste des questions de genre en prison. 

Après la Révolution française, hommes et femmes étaient incarcérés ensemble, parfois même avec les enfants. En 1824, on a commencé à séparer les enfants des personnes adultes. Ensuite, on a décidé de différencier les gardiens : on a proposé de créer un corps de gardiennes, (...) mais on n'arrivait pas à trouver suffisamment de femmes qui acceptaient ce travail, en dehors souvent des épouses de gardiens. On a donc choisi de faire appel à des religieuses, en 1840. En 1905, les gardiennes civiles ont repris leur place, mais les religieuses ont continué a occuper d'autres postes, ce qui a eu pour effet une certaine moralisation des femmes que n'ont pas connu les hommes. - Corinne Rostaing

Concernant le fait que seules les femmes peuvent surveiller les détenues femmes, Corinne Rostaing évoque les constats de "nombreux viols et des cas de grossesse", mais s'interroge sur le fait qu'aujourd'hui, "des hommes pourraient très bien travailler dans les mêmes conditions".   

Même traitement sur le papier, des différences en pratique

Les hommes sont donc rares en détention chez les femmes. Parmi eux, il y a le gradé Jean-Claude Perjois, premier surveillant, chef de poste dans le quartier "femmes". Pour les questions de sécurité, il assure qu"un détenu reste un détenu, la sécurité est la même chez les hommes et chez les femmes. Il n'y a aucune distinction". En revanche, le chef de poste note des différences de comportement entre les détenus hommes et femmes : "Les femmes sont moins demandeuses. Quand elles demandent à voir un chef, c'est qu'elles ont un vrai problème. Les hommes, eux, sont plus pleurnichards." Jean-Claude Perjois assure envoyer "deux fois plus de mails qu'avec les hommes" : "Elles continuent de gérer l’extérieur depuis l'intérieur" : leur maison, leurs enfants, tout le quotidien.  

Quand elles ne sont pas en activité, au parloir ou en rendez-vous, les détenues occupent leurs cellules neuves et désormais équipées de douches, ce qui n'était pas le cas dans les anciennes Baumettes. Problème : certaines donnent sur le voisinage. Après les fortes protestations des voisins à cause du bruit l'année dernière, des fenêtres très spéciales ont été installées sur les deux derniers étages du bâtiment. Désormais, la fenêtre est divisée en deux, une partie est vitrée avec derrière des barreaux, mais condamnée : il n'y a pas de poignée. C'est la petite partie à droite que l'on peut ouvrir, mais elle est bouchée par un dispositif censé étouffer les décibels. Depuis, ce dispositif est très critiqué par les détenues comme Fatoumata : "Les trous ont la taille des cigarettes. L'oxygène ne rentre pas dans la cellule. L'année dernière, je n'ai plus supporté la fenêtre, je l'ai enlevée, j'ai fait vingt jours de cachot. Il m'arrive de saigner du nez par rapport à ça, et je fais des crises d'angoisse tout le temps. Dans la cellule, je suis l'ombre de moi-même."  

Fatoumata est en détention depuis plusieurs années. Pour elle, ces fenêtres (installées presque uniquement chez les femmes) sont une inégalité de traitement parmi d'autres. La sociologue Corinne Rostaing dresse aussi ce constat de manière globale pour les activités en milieu carcéral : "Les femmes étant moins nombreuses et souvent placées à côté de détentions masculines, _elles ont beaucoup moins accès à la diversité des activités proposées aux hommes, ou alors sur des créneaux très restreints_, ou alors elles sont carrément confinées dans leur quartier."

Une réinsertion inégale

Les inégalités ne s'arrêtent pas forcément à la détention : elles concernent aussi la réinsertion. Emilie Lefort est conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation auprès des femmes détenues aux Baumettes. Là aussi, les différences sont notables : "On dit souvent qu'un dossier femme équivaut à trois dossiers homme. Dès le début, elles sont très demandeuses d'activités, de formations, de permissions de sortir et de contacts.

Emilie Lefort note plusieurs points sur lesquels les femmes sont discriminées : Aux Baumettes, elles n'ont pas de quartier de semi-liberté et n'ont pas accès à la structure d'accompagnement à la sortie. Il s'agit d'un quartier dédié au projet professionnel et à la formation : les hommes peuvent aussi passer l'examen du code de la route et préparer le permis. Or la loi interdit par principe toute communication entre les détenus hommes et les détenus femmes, ce qui explique cette inégalité selon le directeur du centre pénitentiaire des Baumettes, Yves Feuillerat : "Nous n'avons pas de bâtiment de détention qui permettrait de les isoler. Mais on devrait y réfléchir, pour le mettre en place prochainement."  

La mixité hommes-femmes progresse aux Baumettes

Pour mettre hommes et femmes à égalité, Yves Feuillerat s'attache à développer les activités mixtes, et voudrait l'instaurer également pour la formation professionnelle. La mixité existe et progresse donc aux Baumettes. Elle est autorisée depuis 2009 à titre exceptionnel pour certaines activités, "sous réserve du maintien du bon ordre et de la sécurité des établissements et à titre dérogatoire", d'après la loi pénitentiaire.  

Le directeur du centre pénitentiaire de Marseille Baumettes, Yves Feuillerat.
Le directeur du centre pénitentiaire de Marseille Baumettes, Yves Feuillerat. Crédits : Laura Dulieu - Radio France

Plusieurs établissements ont alors franchi le pas, dont les Baumettes, où quelques activités rassemblent désormais hommes et femmes détenus. C'est le cas de Radio Baumettes la radio de la prison, mixte depuis deux ans, ou encore le Media Lab, dont fait partie ce détenu qui se réjouit de la mixité : 

On fait le journal de la prison. On s'est rendu compte que les filles n'étaient pas forcément d'accord avec les hommes et inversement. Maintenant, ça marche mieux parce qu'on est ensemble, on crée des trucs ensemble et on se met d'accord tout de suite. 

La bibliothèque des Baumettes est également mixte. Blandine Schierer, bibliothécaire, trouve cela naturel : "Ça se passe très bien, il y a quand même cette volonté de partager des moments avec le sexe opposé. Cela apporte une autre dynamique, et ils ne sont pas moins attentifs à ce qui se passe dans la bibliothèque".  

L'idée de mélanger hommes et femmes commence donc à faire son chemin. Pour autant, le chef de poste Jean-Claude Perjois est un peu plus réservé. "Je ne suis pas trop pour. On nous interdit que les détenus se croisent, et après on accepte qu'ils soient en activité mixte. C'est un peu contradictoire." 

Une mixité nécessaire pour aller vers l'égalité

Pourtant, c'est même parfois nécessaire. Par exemple, pour des situations particulières comme la crise sanitaire, les ateliers des Baumettes ont dû fournir rapidement des masques en tissu. Frédérique Cianelli, responsable de ces ateliers, n'a pas tergiversé : "On ne s'est pas posé la question, _on a surtout regardé les compétences_". Un homme couturier de métier a été recruté, ainsi que plusieurs autres femmes détenues. Isabelle coud des masques au côtés des hommes. Pour elle, c'est le travail avant tout : "Ça ne m’intéresse pas, on n'est pas là pour trouver un mari, moi je suis là pour travailler".   

Le centre pénitentiaire des Baumettes affirme vouloir développer les activités et le travail mixtes. Vue l'écrasante majorité des hommes en détention, il est incontournable d'en passer par là pour que les femmes ne soient plus lésées selon Corinne Rostaing. 

On voit bien que c'est un système un peu à bout de souffle. Dans la société civile, nous sommes en mixité. On ne comprend pas bien pourquoi aujourd'hui un hôpital est mixte et propose les mêmes soins aux hommes et aux femmes, et pourquoi on ne proposerait pas la même chose en prison. On ne propose pas encore des cellules mixtes, mais au moins qu'on propose les mêmes activités et le même traitement ! Car aujourd'hui encore, on voit bien qu'on a fondamentalement pas les mêmes objectifs pour les hommes que pour les femmes. - Corinne Rostaing

Intervenants
  • maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris-VIII, chercheuse au CRESPPA-CSU
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