LE DIRECT
Le nord Sénégal, là où commence la grande muraille verte

La grande muraille verte, clef de l'avenir de l'Afrique

55 min

C'est une bande de plus de 7 500 kilomètres qui traverse l'Afrique, du Sénégal à Djibouti. On l'appelle la grande muraille verte. Un projet fou lancé à la fin des années 2000 qui prévoit de planter des arbres pour freiner l'avancée du désert, mais aussi les djihadistes dans toute la région du Sahel.

Le nord Sénégal, là où commence la grande muraille verte
Le nord Sénégal, là où commence la grande muraille verte Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

L’idée de la grande muraille verte serait née dans les années 80. On la doit à l’ancien leader politique du Burkina Faso, Thomas Sankara. Mais dans les faits, c’est en 2009 qu’elle va voir le jour sous l’impulsion de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade. Son principe : une bande verte, une sorte de forêt de 15 kilomètres de large qui traverse toute l’Afrique sur 11 pays et plus de 7 500 kilomètres, entre le Sénégal et Djibouti. Aujourd’hui, douze ans plus tard, le projet continue de vivre et il reprend même des couleurs puisqu’il devient un enjeu politique pour lutter contre le djihadisme, notamment au Sahel.  

Un monsieur muraille verte très médiatique au Sénégal 

Au Sénégal, la grande muraille verte passe tout d’abord par un visage, celui d’Haïdar El Ali (lire l'entretien en bas de page). Ce Sénégalais d’origine libanaise, ancien ministre de l’environnement, dirige aujourd’hui l’agence du reboisement du Sénégal ainsi que la Grande Muraille verte au Sénégal. Haïdar El Ali, personnage atypique avec sa barbe grise, ses chemises à fleurs et son chapeau de fortune sur la tête. 

Ce jour là, nous le retrouvons dans le nord du pays, dans la commune de Linguère, où l’accueille le maire. Aussitôt sur place, la cérémonie se transforme en fête. Les discours se suivent et Haïdar prend la parole en wolof pour expliquer, comme il le fait partout où il passe, qu'il a besoin de tous pour faire du Sénégal un pays vert. 

La muraille verte ici, ce n'est pas qu'une bande de 15 kilomètres, on l'a élargie à 100 kilomètres, mais je veux que tout le Sénégal soit une muraille verte. 

Dans le village de Linguère, les autorités locales ont organisé une cérémonie pour lancer l'opération de plantation d'arbres fruitiers
Dans le village de Linguère, les autorités locales ont organisé une cérémonie pour lancer l'opération de plantation d'arbres fruitiers Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Et la méthode qu’Haïdar défend dans tout le pays se veut proche des besoins de la population. C’est une méthode basée sur la conviction et le porte-à-porte pour inciter tous les Sénégalais à planter des arbres. La solution est simple à ses yeux :

Si on veut que les gens plantent des arbres, il faut que cela leur rapporte quelque chose. C'est pour cela que j'insiste sur les citronniers et les arbres fruitiers. Si les gens produisent des citrons, des mangues ou encore des noix de coco, ils pourront les revendre sur les marchés et se faire de l'argent.

Planter, planter, planter, c’est devenu un réflexe, comme dans ce centre de recherche dans la commune de Dahra, qu’Haïdar vient visiter. Il s'agit d’obtenir des terres où les habitants du secteur pourront venir cultiver et planter des arbres. 

Une serre à l'abandon du centre de recherche de Dahra que les habitants pourraient utiliser pour faire des plantations.
Une serre à l'abandon du centre de recherche de Dahra que les habitants pourraient utiliser pour faire des plantations. Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Le docteur Ousmane Diaye, responsable de la visite du centre de recherche a conscience de l'urgence écologique et de la nécessité de planter des arbres. Il est prêt à laisser 5 des 6 000 hectares du centre de recherche aux habitants du village pour leur permettre de planter des arbres. Et le docteur Diaye de justifier son engagement : 

Le changement climatique est une réalité. On sait qu'effectivement il y a une augmentation de la température, et on sait que les plantes contribuent à réduire les émissions à effet de serre. Si on plante beaucoup, cela va donner une certaine santé à notre environnement naturel. Il y a une urgence, il faut y aller maintenant.

La grande muraille verte, tout sauf une muraille 

Attention, toutefois, il serait faux de croire que la muraille verte ressemble à la muraille de Chine que l’on peut voir, dit-on, depuis la lune. Non, la grande muraille verte est une succession de champs protégés dans lesquels des arbres sont plantés, explique Priscilla Duboz, anthropologue et chercheuse au CNRS : 

La grande muraille verte est un projet de restauration écologique. C'est un projet de ralentissement de la désertification. A la base, vraiment, il y a cet aspect là. Mais c'est surtout un projet qui a été pensé par des populations africaines pour les populations africaines. Et ça, c'est quand même exceptionnel. Parce que ce qui est très vite arrivé, c'est un projet multisectoriel, c'est-à-dire à la fois la restauration écologique, mais aussi et en même temps, le développement des terroirs locaux. Cela passe par la mise en place par l'Agence des jardins polyvalents, de l'apiculture ou encore par exemple par la récolte de paille. Toutes ces actions, qu'on pourrait dire parallèles, mais qui en réalité sont essentielles à la durabilité de la Grande Muraille verte, font que les populations sont impliquées et que donc ce projet peut durer. Sinon, cela ne marcherait pas. C’est un projet profondément africain qui est né en Afrique pour l’Afrique.

Dans le nord Sénégal, l'enjeu est aussi de diversifier les sortes d'arbres qui arrivent à vivre dans cette région désertique
Dans le nord Sénégal, l'enjeu est aussi de diversifier les sortes d'arbres qui arrivent à vivre dans cette région désertique Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

La grande muraille verte, espoir pour les générations à venir de retrouver un paradis perdu, car ici, au Sahel et dans le nord Sénégal, c’est un peu un refrain qui revient sans cesse, "celui de c’était mieux avant". Alors, il faut se méfier des souvenirs de l’enfance qui parfois embellissent la réalité. Il faut se rappeler aussi qu’au milieu des années 70, les premières sécheresses vont changer les habitudes et perturber la vie des populations après des années 50 et 60 très pluvieuses. Mais oui, il est temps de revenir à l’essentiel car un autre Sahel est possible.  

Ils s’appellent Ghana, Ousmane et Mbaye. Ce sont aujourd’hui des grands-pères mais ce Sénégal d’autrefois ils s’en rappellent très bien et l’évoquent aujourd’hui avec une certaine nostalgie. Tous les trois racontent cette végétation luxuriante, ces animaux et ce gibier qui se cachaient dans les herbes.

Un paysage de désolation pour certain, un paysage en devenir pour d’autre

La ferme d'agriculture biologique de Souf près de la commune de Nguith où viennent travailler les femmes du village
La ferme d'agriculture biologique de Souf près de la commune de Nguith où viennent travailler les femmes du village Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

A deux kilomètres, dans les terres près du village de Nguith, se trouve la ferme de Souf. Une ferme biologique perdue dans la campagne. Des pompes à eau permettent de remplir une petite mare qui sert à arroser les légumes qui poussent dans et à côté des serres. C’est là que le soir, vers 17h, se retrouvent une dizaine de femmes du village. Pour 2 500 francs CFA par jour, à peine 4 euros, elles vont ramasser les légumes bio dont s’occupe le maître des lieux, le maraicher Touti Condo. Il explique qu'il faut non seulement beaucoup d'eau mais aussi enrichir le sol avec des engrais naturels. Et que le choix a été fait de ne faire que de l'agriculture biologique car c'est très important. "C'est une question de sécurité alimentaire, on sait ce qu'on mange, on sait d’où cela vient.  Même si cela est plus difficile à produire, on le fait et en plus à un prix concurrentiel, car nous avons reçu des aides au début.

Un  maraîcher bio en plein cœur du Sénégal. Là où les températures dépassent déjà les 40 degrés en ce début avril. Un défi dans cette région où il tombe moins de 400 ml d’eau par an. C’est l’un des critères qui permet de délimiter la grand muraille, celui de la pluviométrie. 

L'eau est précieuse dans cette région où les températures dépassent largement les 40 degrés

D’ailleurs, dans cette région, aussitôt après avoir salué avec le Salam alaykum, que la paix soit avec vous, la question qui suit quand on rencontre quelqu’un tourne autour l’eau. Il s’agit de savoir à combien de profondeur se trouve l’eau. 80 m ? 100 m ? 200 m de profondeur ? Car ici plus qu'ailleurs, l’eau c’est la vie. Alors tous les moyens sont bons pour la respecter, la protéger, et surtout l’économiser.  

L'eau, véritable trésor dans cette région où pour la trouver il faut creuse à plusieurs centaines de mètres.
L'eau, véritable trésor dans cette région où pour la trouver il faut creuse à plusieurs centaines de mètres. Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Heureusement, explique Sylvie Lewicki, directrice régionale du Cirad  pour la zone sahélienne d'Afrique de l'Ouest, il existe l'agro-écologie. Dans les faits, ce sont des principes qui mettent l'humain au cœur. Ce sont des recommandations qui permettent une meilleure couverture du sol, qui conserve du coup beaucoup mieux l'eau. Vous savez, au Sahel, c'est très rare de pas avoir d'eau du tout. Mais en revanche, il faut savoir la chercher, il faut savoir l'apprivoiser. Et je crois qu'il y a d'énormes possibilités pour trouver de l'eau et faire de l'agriculture qui consomme très peu d'eau. 

Des fonds privés pour aider au reboisement du Sénégal

Connaître le sol et participer à la réalisation de la grande muraille verte est aussi la mission que se donnent certaines associations, comme l'ONG Belge Weforest. Créée il y a une dizaine d’années, cette association a pour objectif de planter des arbres partout dans le monde. Elle utilise l'argent d'entreprises privés qui souhaitent soit œuvrer pour l'environnement ou s'acheter une bonne conscience. En dix ans, elle a acquis un certain savoir faire qui lui permet de gérer au mieux les obstacles rencontrés dans la réalisation des projets de  reboisement, comme le raconte Germaine Ebong, la représentante de l’ONG  au Sénégal :  

Il y a le taux de survie, c'est-à-dire voir si les arbres qui vont être plantés vont survivre. D'ici cinq ans, dix ans ou même déjà une année. C'est une des contraintes qui a été identifiée aussi sur les reboisements réalisés au niveau de la grande muraille verte. Il y a déjà eu plusieurs campagnes de reboisement, mais le constat est que deux ans après les plantations, on se rend compte que malheureusement certains arbres ne survivent pas. Donc, un des plus gros challenges est vraiment le taux de survie des arbres. Ensuite, l'autre challenge va être d'identifier des partenaires ou des structures qui pourront vraiment travailler avec les communautés sur les questions de reboisement.

La grande muraille verte, arme pacifique de lutte contre le terrorisme

Les militaires français de l'opération Barkhane sur la base de Gao au Mali
Les militaires français de l'opération Barkhane sur la base de Gao au Mali Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Argent privé, argent public. On parle de 14 milliards de dollars à venir réunis notamment en janvier dernier lors du Sommet One Planet, auquel assistait entre autres le président français. Et si les politiques reparlent autant de la grande muraille verte - le sujet a été largement évoqué lors du dernier Sommet du G5 Sahel qui rassemble les pays en guerre contre le terrorisme en Afrique -,  c’est parce que cette muraille est une manière de venir renforcer la lutte armée dans la région en y apportant des moyens de survie pour les populations pauvres.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Le maire de la commune de Mboula, Gori Ba, confirme l'efficacité de la stratégie : "Si les populations ont de quoi faire vivre leurs proches, et si les jeunes ont du travail, ils ne seront pas tentés de rejoindre les djihadistes. Je donne un exemple concret. Le canton de Mboula fait 1 147 kilomètres carrés, rassemble une soixantaine de communes. Si on pouvait par exemple donner du travail à une centaine de jeunes, alors le reste de la population n'aurait pas besoin d'aller chercher ailleurs de quoi vivre. 100 jeunes qui travaillent cela fait vivre 10 000 personnes. Ça, j'en suis certain.

La grande muraille verte, arme économique pour faire reculer le djihadisme. L’idée est bonne même si elle se heurte à la montée en puissance des groupes armées qui occupent de nouveaux terrains de guerre au Burkina ou encore au Niger, explique Julie Benmakhlouf, chargée de  programme Sahel pour l’organisation internationale Idlo et qui œuvre pour l’accès à la justice pour les populations du Sahel.  

Moi, je trouve que peu importe le mot qu'on met derrière cette notion de muraille, l'idée est assez novatrice. Envisager la dimension environnementale comme un moyen de lutte contre le terrorisme est assez intéressant. Il faut savoir qu'il y a dix ans on ne proposait que des réponses militaires. Cela dit, il faut savoir que le changement climatique est un des facteurs que les terroristes utilisent pour avancer. Dans cette région, il y a beaucoup de mines d'or qui génèrent des ressources assez lucratives. Donc, clairement, la ressource naturelle est un enjeu de pouvoir. Maintenant, il faut avoir conscience que dans ces zones de conflit permanent l'insécurité est telle qu'on peut difficilement envisager de mettre en œuvre des projets de manière durable. C'est un peu comme si on voulait planter des arbres dans une forêt qui est en train de brûler. 

La grande muraille verte solution miracle pour résoudre tous les problèmes du Sahel. Évidemment non ! Cela serait trop simple. Mais projet indispensable, oui. Et s'il ne fallait garder qu’une seule satisfaction, c’est celle de voir la nature reprendre ses droits ici et là. Moment privilégié dans la région de Mboula, au cœur d’une parcelle qui fait  le bonheur d’Haïdar El Ali, puisque depuis peu les animaux reviennent et les jeunes pousses se font plus nombreuses, ce qui est source de vie. 

Haïdar El Ali, le monsieur muraille verte du Sénégal

Haidar El Ali parcourt le Sénégal de long en large pour inciter les sénégalais à planter des arbres
Haidar El Ali parcourt le Sénégal de long en large pour inciter les sénégalais à planter des arbres Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Je suis Haïdar Ali, actuellement Directeur de l'Agence Sénégalaise de la reforestation et de la grande muraille verte.

Vous êtes le Monsieur muraille verte ?

Je suis en tout cas le monsieur qui plante des arbres partout.

Qu'est-ce que cette muraille verte ?

Ce sont onze pays africains qui ont décidé qu'ils allaient se battre ensemble, unis pour résister à l'avancée du désert. Et le fait que ce soit un projet africain, c'est très bien. Cela dit, l'environnement  n'est pas une priorité au niveau mondial, ni au niveau africain, ni au niveau local. Cela fait que cela n'avance pas beaucoup, mais en tout cas, cette grande muraille a le mérite d'exister.

Le but est de relier tous ces pays sur une ligne d'Est en Ouest ? 

Alors ça, c'est la partie théâtre. La partie vraie, c'est qu'il existe des aides pour les régions ou le taux de pluviométrie se situe entre 100 et  400 mn d'eau. Pour le Sénégal, c'est à environ 100 km de large, sur 500  km de long. Partout où il pleut moins de 400 mm, c'est considéré comme étant une zone de la grande muraille pour laquelle il y a une urgence à agir avec les populations pour trouver des solutions, afin de lutter  contre l'avancée du désert. Je dis bien avec les populations, même s'il  s'agit de zones où il n'y a pas beaucoup de monde parce qu'il n'y a pas beaucoup d'eau. Des endroits où il pleut entre 100 et 150 mm. Quand il pleut, cela ne dure pas un mois. Et c'est un cercle vicieux : quand il n'y a  pas d'eau, il n'y a pas beaucoup d'habitants, donc pas beaucoup d'activité. L'eau est source de vie, et quand il n'y a pas d'eau, il n'y a pas de vie. Intervenir dans ces régions est assez compliqué. 

Justement, comment fait-on pour faire pousser des arbres dans le désert ?

D'abord, il y a beaucoup d'arbres qui poussent dans le désert. Près de chez nous, c'est semi-désertique. Le désert, ce n'est pas uniquement le désert de sable, de dunes. On a par exemple le jujubier qui pousse bien, on a aussi l'acacia sénégalais ou le baobab qui vit bien dans toutes ces zones. Mais dès qu'il y a un jeune arbre, il est mangé par le bétail parce qu'il y a trop de divagation de bêtes. Et nous sommes donc obligés de protéger les arbres, on installe des clôtures pour faire des parcelles. Cela représente des milliers d'hectares. On installe également des gardiens pour surveiller les lieux. Ils empêchent les éleveurs de couper les grillages parce que sinon, ils les coupent pour faire entrer et pâturer leurs animaux. Il faut savoir qu'en dehors de ces zones protégées, le bétail n'a rien à manger. C'est difficile, mais bon, on va y arriver. J'ai visité des zones où l'on obtient de bons résultats, avec 60 % de réussite sur ce que l'on a planté. Notamment tout ce qu'on a fait dans les années 2008, où la pluviométrie était formidable : on avait 800 mm de pluie, ce qui est exceptionnel. 

Il y a une  zone en 2009 où on a un taux de reprise de la végétation de plus de 40  %. On a même réintroduit des animaux parce que vous savez, les animaux jouent un rôle important. Quand ils consomment des graines, ils les dispersent. Donc, on développe des techniques de récoltes des fruits sauvages qu'on donne aux animaux qui divaguent, aux animaux qui migrent.

On dépose dans la forêt des graines pour que les animaux les mangent, comme l'acacia Albida, qui est un très bel arbre. On nourrit le bétail  simplement. On lui offre ses fruits, et on espère que quand il va digérer et les rendre à la terre au moment de la saison des pluies, certaines graines germeront. En tout cas, on essaye beaucoup de solutions. Je ne suis là que depuis un an mais j'ai bon espoir. On va arriver à inverser la tendance.

A la sortie de la commune de Linguère, certains secteurs sont désertiques, la muraille ne se voit pas
A la sortie de la commune de Linguère, certains secteurs sont désertiques, la muraille ne se voit pas Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Est-ce un savoir qui a existé ici ou est-ce que ce sont de nouvelles pratiques mises en place au Sénégal ? 

Ici, c'est plutôt je coupe, tu coupes, ils coupent, nous coupons. Tout le monde coupe les arbres. Culturellement, vous savez, on pense que les choses sont acquises. Donc il y a tout à faire. Il faut éduquer, il faut montrer aux gens. Très souvent, je fais des  missions sur le terrain où j'amène des arbres fruitiers et quand je vais  dans la région du Ferlo, je dis à la population, un citron coûte 200  Francs CFA, un fruit, un citron. Quand tu le trouves car tu ne le trouves qu'au moment des marchés hebdomadaires. Et, ce que je ne comprends pas, c'est que dans les maisons, il n'y a pas de citronniers. Alors j'apporte des citronniers que je donne aux gens. Quand vous donnez aux  gens des arbres qui leur sont utiles, ils s'en occupent. Mais quand vous plantez des arbres pour la nature, pour la communauté, pour le réchauffement, ça leur parle moins. Donc, on va planter des arbres utiles aux gens parce qu'ils en ont besoin, parce qu'ils mangent le fruit, le transforment ou le  vendent. En tout cas, parce que c'est utile pour eux. 

Cela veut dire que l'on peut être confiant ?

Je suis de nature confiante parce que quand même j'ai planté beaucoup  d'arbres. Mais la réalité n'est pas belle à voir, et cela dans le monde entier. Partout, c'est le même scénario. Les trafiquants exportent à tour de bras. Les ressources sont pillées systématiquement parce que celui qui est reconnu, c'est celui qui est riche, celui qui a les  moyens. C'est celui qui vante les mérites d'une société ou d'un capitalisme. Ceux qui plantent les arbres et qui disent attention, ou qui nettoient les fonds marins, iIs ne sont pas trop reconnus.

Cela a commencé en 2005. Nous sommes en 2021. S'est-il passé des choses quand même significatives en quinze ans ? 

Oui, quand même. On ne peut pas dire que cela n'a servi à rien. Bon, si on met en face les budgets engagés et les résultats, peut-être que l'on peut se dire on aurait pu mieux faire. Mais bon, moi, je viens d'arriver. J'espère que je vais inverser la tendance pour que toute cette partie du Sénégal et même tout le Sénégal soit vert. Cela dit, ce matin, j'étais avec mon staff et des spécialistes qui me parlaient d'un taux de 40% de réussite. D'un autre côté, je lisais l'autre jour dans le journal que le taux n'était en vrai que de 4% seulement. Moi, avec mon expérience, je peux vous dire que le taux de replantations réussies ne dépasse pas les 5%. 

Beaucoup d'argent a été investi pour l'instant. Il y en a qui va encore arriver ? 

Bon, je l'espère. Mais en tout cas, je ne pense pas que la solution soit l'argent. Vous savez, l'argent a le pouvoir de corrompre les gens, les esprits. Et après ? Quand je suis arrivé à la Grande Muraille, je vais vous  raconter une anecdote, j'ai hérité d'une quinzaine de vieilles voitures, des 4x4. Mais que des 4x4, il n'y avait pas de pick-up. Et j'ai dit : mais comment on va transporter les plantes ? C'est ça qu'il faut inverser. Si on a envie de planter, ben, on plante avec des charrettes, on plante à pied, on plante avec des pick-up mais pas avec des 4x4. Il faut rendre les choses possibles. 

Et ce n'est pas l'argent qui rend forcément les choses possibles ? 

Non, pas forcément l'argent. On en a besoin, attention, mais ce n'est pas seulement l'argent. En tout cas, pour moi, ce n'est pas qu'une question d'argent. C'est une question de volonté, de détermination et d'engagement politique à tous les niveaux. Et après seulement, on a besoin de moyens, c'est sûr. On a besoin d'argent pour mettre le carburant dans la voiture. On ne va pas y aller à pied. Mais, il ne peut pas s'agir que d'argent, je suis désolé. 

Et les milliards qui vont arriver ou qui ont déjà été dépensés ?

Mais enfin, quels milliards? Je n'entends parler que de milliards. 30 milliards de fonds vert climat, 14 milliards de One planet summit. 

Mais où sont ces milliards? D'abord, moi, je ne les vois pas. Ensuite, ça veut dire aller chercher de l'argent auprès de gens qui se foutent du résultat. Ce que veulent ces gens, c'est justifier leur propre existence. 

En plus, si c'est pour avoir des conditions en échange, cela ne m'intéresse pas. Si la condition est que si tu dois impliquer une entreprise chinoise parce que l'argent est chinois, si c'est de l'argent français, tu dois impliquer une entreprise française, etc. L'entreprise elle n'a ni les urgences, ni les priorités de mon pays. Donc, je suis désolé, cela ne m'intéresse pas. Ce sont des techniques qui ne marchent pas. La preuve, c'est que l'environnement recule partout, partout, partout.  Malgré tous les milliards qu'on injecte là-dedans, le résultat n'est pas là. Il faut changer de méthode. 

Arbre après arbre, la replantation se fait avec l'aide de la population
Arbre après arbre, la replantation se fait avec l'aide de la population Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France

Quelle méthode avoir ? 

Je pense qu'il faut de l'équité, de la justice. Mais la vraie. Il faut impliquer les gens à comprendre que l'environnement, c'est important, que l'arbre, c'est important. Maintenant, comment puis-je dire à un jeune de Médina Yoro Foula, qui est une région où tous les  jours il voit passer 30, 40, 50, parfois 100, 200 charrettes qui quittent sa forêt, qui vont vers la Gambie pour être exportés vers la  Chine.

Comment veux tu que ce jeune qui ne travaille pas, qui est désœuvré, qui n'a pas d'argent ou un peu d'argent, comment veux tu qu'il l'accepte ? Il finit par prendre une hache et couper lui aussi un arbre. Alors s'il n'y a pas d'équité, il n'y a pas de justice. 

Si certaines pratiques sont permises pour les uns, tout le monde veut pouvoir y avoir accès et après la forêt disparait. Donc quand je parle de justice, il s'agit de la justice envers l'environnement. Aujourd'hui, on lutte contre les trafiquants dans la Casamance. Conséquence, le bois ne transite plus par la Gambie voisine mais passe par le Mali. Et tout ça, pourquoi ? Parce qu'on a mis en avant l'importance de l'argent, alors ils en veulent beaucoup. Mais l'argent, il vient bien de quelque part, il vient de la ressource. Il vient du poisson, de la mer, de la forêt, du bois. C'est ça qui est injuste. C'est de permettre ça. 

On a beaucoup parlé de la Grande Muraille Verte depuis quelques jours en disant que c'est une arme, entre guillemets, pour lutter contre le djihadisme. Cela veut dire qu'avec cet argent-là, on va réinvestir des zones qui étaient un peu oubliées ?

Mon Dieu ! Ramener mes plantes à des djihadistes. Il faut être malade dans sa tête pour penser ça. Moi, je préfère ne pas répondre à ça. Je suis un homme généreux avec les gens, avec la nature. Je pense que dans tous les 11 pays, il y a beaucoup de gens qui ont de belles initiatives, qui font les choses. Il faut les accompagner. Si pour les accompagner, vous n'avez que les gens qui savent écrire des dossiers, faire des séminaires, faire des rapports, vous n'allez pas en sortir parce que ceux qui font ça, ne font rien d'autre. Les accompagner, cela veut dire aller réellement sur le terrain et vous verrez la  différence. Mais si vous restez dans votre système à mettre le mal de la planète sur le djihadisme, vous vous trompez. Le mal de la planète est ailleurs. Il est dans le fait que la ressource n'est pas partagée. Parce que le monde est injuste. Et vous parlez du djihadisme avec mes beaux arbres verts qui ne donnent que la vie. Vous me parlez de la mort alors que je parle de la vie. 

Cette conscience de l'écologie progresse-t-elle quand même ici en Afrique ?

Elle progresse partout dans le monde, parce que l'on voit bien qu'il y a moins de poissons. Les pêcheurs vont de plus en plus loin et attrapent de moins en moins de poisson. Ils sont tout le temps en conflit avec des bateaux industriels qui viennent piller leurs ressources. Ils voient bien que la forêt est en train de disparaître. Vous savez, quand je vais au nord, tous les anciens racontent la même histoire. Poser la question comment était votre village ? Il y a quarante ans, ils racontent tous la même histoire. Il faisait bon vivre. Le climat était  généreux. Il y avait de l'eau partout. La nature était verte. Il y avait des animaux, des biches, des animaux sauvages à 2 km du village.  Mais ça, cela décrit plutôt un paradis, on l'a  transformé en enfer. On a tout coupé, on a tout saccagé, on a tout détruit. Aujourd'hui, la ressource n'existe quasiment plus. Il faut se battre pour l'avoir. Il faut se battre pour avoir du bois de chauffe. Il  faut se battre pour tout. Il faut inverser la tendance et pour le renverser, il faut action, action, action, action, mais action maintenant.

Haidar El Ali avec les jeunes de la commune de Mboula dans le nord Sénégal
Haidar El Ali avec les jeunes de la commune de Mboula dans le nord Sénégal Crédits : Nathanael Charbonnier - Radio France
Intervenants
  • présidente du WWF, ex secrétaire exécutive de la convention désertification aux Nations unies et ancienne présidente du Fonds pour l’environnement mondial (FEM)
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......