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Jamais un président américain n'avait ciblé de cette manière l'ensemble d'une profession : la presse a été accusée de tous les maux durant le mandat de Donald Trump.

Quatre ans de "fake news" : être journaliste dans l'Amérique de Trump

56 min
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Pendant 4 ans, ils ont été la cible de Donald Trump : les journalistes américains et avec eux tous les médias qui n’allaient pas dans le sens du président. "Fake news", "ennemis du peuple", "médias malhonnêtes et biaisés"... Comment ont-ils vécu cette période ? C'est le sujet de ce grand reportage.

Jamais un président américain n'avait ciblé de cette manière l'ensemble d'une profession : la presse a été accusée de tous les maux durant le mandat de Donald Trump.
Jamais un président américain n'avait ciblé de cette manière l'ensemble d'une profession : la presse a été accusée de tous les maux durant le mandat de Donald Trump. Crédits : Jim Watson - AFP

Son mode de communication favori ? Les tweets. Il en a envoyé en moyenne plus de 40 par jour au cours des quatre derniers mois. Donald Trump préfère s’adresser sans filtre à sa base électorale, et court-circuiter la presse. "Je suis en guerre contre les médias", déclarait-il dès son arrivée à la Maison Blanche. Finie la participation du président au dîner de l’association des correspondants de la Maison Blanche… Black-listés les journalistes se permettant de poser des questions qui fâchent… Et place aux "faits alternatifs". L'expression a notamment été utilisée par Kellyanne Conway, conseillère du président, à propos de la taille de la foule lors de l'investiture de Donald Trump le 20 janvier 2017 (voir vidéo ci-dessous).

Depuis le début de son mandat, Donald Trump a formulé quelques 22 000 mensonges ou allégations trompeuses, d'après le Washington Post… Mais à chaque fois que les journalistes tentent de rétablir les faits, il les accuse de désinformation. "Fake news!" , répète-t-il à l'envi, dès qu’un article ne va pas dans son sens. Et ses soutiens le croient : ces attaques répétées contre les journalistes coïncident avec une baisse de la confiance des Américains dans les médias : en 2020, seuls 40% des Américains jugent les médias nationaux dignes de confiance d'après un sondage annuel mené par Gallup.  

Comment se porte le journalisme aux Etats-Unis à deux mois de la fin du mandat de Donald Trump ? Quelles leçons la presse américaine doit-elle tirer de ces quatre années ? L'émission Grand Reportage vous emmène aux États-Unis à la rencontre de ceux qui ont vécu les événements de l'intérieur : les journalistes.

Paul Farhi, reporter au Washington Post : journaliste enthousiaste et citoyen inquiet

Paul Farhi suit l'actualité des médias d'information pour le Washington Post : s'il se dit inquiet en tant que citoyen, il estime que le mandat de Trump a été un grand moment de sa carrière de reporter.
Paul Farhi suit l'actualité des médias d'information pour le Washington Post : s'il se dit inquiet en tant que citoyen, il estime que le mandat de Trump a été un grand moment de sa carrière de reporter. Crédits : Maxime Tellier - Radio France

Paul Farhi est en charge des sujets médias au Washington Post, où il travaille depuis 1988. A ce titre, il écrit très souvent sur la présidence Trump et ses rapports avec la presse.

Quelque chose s'est passé au cours des quatre dernières années qui n'est jamais arrivé auparavant, c'est que les gens nous remercient d'avoir fait notre travail, ils nous envoient des messages et nous disent merci d'avoir dit la vérité et d'être honnêtes, mais nous faisons simplement notre job.

En 2016, lorsque Trump est élu président, vous vous attendiez au pire ?

J'ai été très surpris par ce qui s'est passé et ce qui ne s'est pas passé. Soulagé à vrai dire... Je m'attendais à ce qu'il y ait de graves violences contre les journalistes et ça ne s'est pas produit. Nous l'avons vu en 2016 lors de la campagne lors de certains rassemblements où des bousculades et des bagarres ont eu lieu... Mais dans la plupart des cas, les journalistes ne sont pas menacés physiquement. Et cela m'a surpris, positivement ! Il y a beaucoup de menaces anonymes par e-mail. J'ai reçu des menaces de mort, mais il n'y a rien qui s'est vraiment passé. Et je reçois beaucoup de courrier haineux aussi. Ce sont des menaces mais sans conséquence. Je ne veux pas tenter le destin parce que demain un journaliste sera battu ou assassiné, Dieu nous en garde. Mais néanmoins, rien de vraiment terrible n'est arrivé et j'en suis heureux. Et je suis surpris ! Parce que je pensais que quand cela a commencé, cela deviendrait comme la Russie et que vous verriez des choses terribles mais elles ne sont pas arrivées.

Et chez Paul Farhi, deux avis très contradictoires cohabitent : celui du citoyen, plutôt inquiet pour son pays, pour l’avenir de la démocratie américaine, et celui du journaliste… Qui, quelque part, a vécu l'un des meilleurs moment de sa carrière…

Eh bien, je vais vous dire une chose, et je ne sais pas si d'autres vous l'ont dit. Mais je dirais que ce fut le moment le plus intéressant, le moment le plus excitant, et d'une certaine façon le moment le plus amusant pour être journaliste ! Pas parce que j'aime la façon dont le monde se déroule, que j'approuve ou désapprouve quelque chose en particulier. Mais les journalistes vivent pour "l'histoire"... La "story" comme on dit en anglais... Et il y a eu une histoire constante à couvrir et à rapporter. Et en tant que journalistes, c'est ce qui nous anime le plus. Les gens pensent que nous avons des préjugés et peut-être que nous en avons. Mais notre parti-pris est surtout pour une grande histoire. Et Trump, quoi que vous pensiez de lui, a été une grande histoire, si inhabituelle, si différente et souvent assez tragique et ruineuse, mais néanmoins toujours une histoire. Et cela, du point de vue d'un journaliste, a été excitant. 

Mais vous pensez que le journalisme a toujours autant d'impact ? Trump a très mal géré la pandémie et pourtant beaucoup d'électeurs ont voté pour lui... 

Il est possible que ce que vous dites soit vrai. Mais je vais vous dire. On ne dit pas aux gens quoi penser. Nous leur disons les faits. Ce qu'ils font de ces faits leur appartient. S'ils veulent être inconséquents ou imprudents au sujet de leur santé, s'ils veulent rouler trop vite sur la route ou ne pas porter de ceinture de sécurité, nous ne pouvons rien leur dire d'autre que ce que nous disons déjà : porter une ceinture de sécurité sans excès de vitesse serait meilleur pour leur santé et celle des personnes qui les entourent. C'est la même chose avec les coronavirus. Nous avons dit à plusieurs reprises toutes les choses très simples qui sont nécessaires pour savoir comment éviter d'être infecté. Les gens ont choisi - choisi - de ne pas nous écouter. Ils ont choisi davantage d'écouter leur chef politique. Et il les a induits en erreur... Sur les faits... Sur ce qu'il faut faire dans cette pandémie.

Mais lorsque Trump a été visé par une procédure d'impeachment en début d'année, après des révélations de la presse sur son appel au président ukrainien à qui il demandait l'ouverture d'une enquête judiciaire en Ukraine pour discréditer Joe Biden, on peut considérer que ces faits étaient au moins aussi graves que ceux reprochés à Nixon au moment du Watergate. Mais Trump n'a pas été ennuyé. Le journalisme a-t-il vraiment toujours un impact ? 

Oui, le journalisme a toujours un impact. Cela n'a pas donné le même résultat que Nixon, mais il y a des conséquences. La raison pour laquelle la procédure d'impeachment a été lancée est une conséquence directe des reportages publiés sur l'appel téléphonique que Trump a passé avec le président ukrainien. Mais ce qui a changé, ce n'est pas tant le journalisme. Nous avons fait les mêmes choses que Bob Woodward et Carl Bernstein ont fait en 1972. Ce qui a changé, c'est la politique. Et à certains égards, ce qui a également changé, c'est que les médias ont maintenant une très grande aile conservatrice qui peut contester tout ce qui a été rapporté avec précision. Cela n'existait pas au début des années 70 : un média conservateur très fort comme Fox News qui conteste tous les reportages très factuels qui ont été publiés sur chacun de ces cas. De sorte que cela donne un moyen aux républicains et à Trump de contester ces reportages instantanément. Et cela leur permet de changer le sens de la réalité, de ce que sont les faits. Vous n'aviez pas ça pendant le Watergate et quand ces faits sont apparus, il n'y avait pas de contre-média qui vous disait que rien n'était vrai et que c'était inventé. Par ailleurs, Nixon était très différent de Trump. Nixon n'a jamais utilisé le terme "fake news". Il n'aimait pas la presse. Il détestait la presse, mais il n'a jamais déclaré publiquement que ce que nous rapportions était faux comme Trump le fait. Et il n'a pas créé de fondation permettant à ses supporters de contester toute information le concernant. Mais je pense que le journalisme d'aujourd'hui est aussi bon qu'au temps du Watergate.

Jonathan Salant, témoin de l'effondrement de la presse locale

Jonathan Salant lorsqu'il était président du National Press Club, le club de la presse nationale à Washington (ici sur la chaîne C-Span, l'équivalent de LCP ou Public Sénat).
Jonathan Salant lorsqu'il était président du National Press Club, le club de la presse nationale à Washington (ici sur la chaîne C-Span, l'équivalent de LCP ou Public Sénat). Crédits : DR

Jonathan Salant travaille pour le New Jersey Advanced Media, le plus grand média d'informations du New Jersey avec une série de sites web et de quotidiens. Basé à Washington depuis 30 ans, il a aussi été président du DC Press club, le club de la presse de la capitale américaine.

D'habitude, lorsqu'un politicien disait quelque chose de faux, la presse le corrigeait et le politicien reconnaissait son erreur. Et effectivement, il n'insistait pas... Mais cette fois, peu importe ce que la presse écrit ou dit, Trump répète les mêmes choses encore et encore, même si vous citez des sources qui montrent que quelque chose n'est pas vrai. Et c'est la plus grande différence. 

Donc vous diriez que c'est très difficile de faire votre travail ?

Ça n'est pas si difficile de faire son travail... Mais le truc, c'est que vous n'obtenez pas la vérité ! 

Mais pour Jonathan Salant, cette rhétorique qui peut tant choquer n’est pas la clef pour comprendre le soutien infaillible des supporters trumpistes…

Beaucoup de gens étaient d'accord avec ce que le président Trump voulait faire. Beaucoup de gens en Amérique se sont sentis laissés de côté... Leur usine dans le quartier a fermé et ils travaillent maintenant chez McDonalds au salaire minimum. Et vous savez, mes grands-parents sont arrivés d'Europe pour venir ici. Et mes parents sont allés à la fac la nuit gratuitement. Ils pouvaient se permettre d'aller à l'université, ils avaient les moyens de se payer des livres. Et ils ont intégré la classe moyenne, ont connu une ascension sociale. Mais aujourd'hui, les gens ne peuvent plus faire cela. Ils ne font pas d'études supérieures... Ils sortent du lycée et n'intègrent pas la classe moyenne. Ces emplois ont disparu. Ils ont déménagé à l'étranger dans des régions moins chères et les gens ont peur. Les gens voulaient une solution et le président Trump a répondu à cette demande des Américains qui ne voyaient pas d'avenir pour eux-mêmes. Il y a beaucoup de domaines où il s'est très bien débrouillé d'ailleurs... Par exemple, la dépendance aux opioïdes : les gens meurent à cause de ces drogues. Trump a mis sur pied une commission des opioïdes pour régler le problème. Et donc beaucoup de gens ont soutenu le président et ne se soucient pas de ses mensonges. Ils s'en fichent ! Ce qui compte, c'est qu'il a promis de les aider, et donc ils l'aident en retour... 

Mais pour ce journaliste, le soutien à Donald Trump est à trouver aussi dans la disparition de la presse écrite locale aux Etats-Unis. Avec des régions devenues des déserts d’information… Les salariés des rédactions américaines n’étaient plus que 39 000 en 2017, moitié moins que 15 ans auparavant d’après le Pew Research Center. Une situation dramatique pour Jonathan Salant, qui a été le témoin de cette chute…

Il y a eu un grand bouleversement au sein des médias, avec un énorme passage de la publicité imprimée à la publicité en ligne. Or, la pub en ligne ne représente que des centimes à côté des millions de dollars que l'on gagnait avant du temps de la presse écrite, qui détenait un monopole ! Aujourd'hui, ça n'est plus le cas. N'importe qui avec un ordinateur peut démarrer un site web et l'argent a cessé de circuler pour faire vivre ces journaux. Seuls quelques grands s'en sortent : le Wall Street Journal, le New York Times, le Washington Post... Ils se portent très bien. Mais beaucoup de petits journaux périclitent. Personne ne les lit et ils ne gagnent pas l'argent dont ils ont besoin pour être des publications dynamiques. Les Américains avaient à disposition de très nombreux journaux régionaux mais ces journaux ont disparu ! Ce sont des coquilles vides, les fantômes de ce qu'ils ont été... Il n'y a donc plus grand monde pour interroger le gouvernement, pour qu'il rende des comptes. C'est à cause du manque d'argent. Lorsque le Star Ledger paraissait, le plus grand journal du New Jersey où je travaille maintenant, je me souviens que l'édition du samedi était tellement remplie de pub qu'il était plus gros qu'un bottin. Cela vous disait combien de personnes voulaient faire de la publicité dans ce journal. Et ces annonceurs sont allés vers une publicité en ligne gratuite, vers les petites annonces. Beaucoup d'entre eux sont passés en ligne parce que c'est beaucoup moins cher et que moins de gens lisent les journaux. La jeune génération ne lit pas le papier comme la génération plus ancienne.

Et vous pensez que le trumpisme va perdurer ?

Il faut que ça cesse ! Parce que pendant 4 ans, des millions d'Américains ont entendu le président des États-Unis, l'homme le plus puissant du monde, décrire la presse comme son ennemie... Il aurait pu parler simplement de désaccord, qu'il avait d'autres arguments à faire valoir, Il aurait pu critiquer des points précis d'un reportage, dénoncer des biais... Non, il a utilisé le terme d'ennemi du peuple ! Et c'est un mot vraiment puissant. Cette rhétorique ne peut faire que du mal, elle n'est pas là pour apporter de solutions... 

John Gizzi, correspondant à la Maison-Blanche pour le média conservateur Newsmax

John Gizzi dans son bureau à Washington DC où des photos le montrent aux côtés de Nixon, Marion Maréchal, Nigel Farage... Mais aussi Obama (en bas à droite). Il est le correspondant à la Maison-Blanche du média conservateur Newsmax.
John Gizzi dans son bureau à Washington DC où des photos le montrent aux côtés de Nixon, Marion Maréchal, Nigel Farage... Mais aussi Obama (en bas à droite). Il est le correspondant à la Maison-Blanche du média conservateur Newsmax. Crédits : Maxime Tellier - Radio France

Il appartient à ces médiats dits "conservateurs" qui n'existaient pas du temps du scandale du Watergate, lorsque les révélations de la presse obligèrent un président, Nixon, à démissionner. S'il refuse que son média soit qualifié de pro Trump, John Gizzi cohabite très bien avec l'actuelle administration : il nous reçoit dans son bureau dont les murs sont parsemés de photos, dont beaucoup de figures de la droite, voire de l'extrême droite (Nixon, Nigel Farage, Marion Maréchal, Sean Spicer - ancien porte-parole de Trump à la Maison-Blanche). On le voit néanmoins aux côtés de Michelle et Barack Obama.

Vous vous sentez visé lorsque Donald Trump s'en prend aux journalistes, "ennemis du peuple"

Pas vraiment. Rappelez-vous quelque chose. Les présidents de tous les partis et de toutes les inclinations politiques n'ont jamais été enamourés de la presse. Ils ont été très critiques. Le président Franklin Roosevelt, par exemple, était aimé des journalistes qui le couvraient, mais détestés par leurs éditeurs qu'il appelait la presse conservatrice. Richard Nixon critiquait la "mauvaise presse". John Kennedy ! Aimé des journalistes, mais pas vraiment aimé par les gens pour lesquels les reporters travaillaient. Aucun président ne séduira jamais le quatrième pouvoir aux Etats-Unis.

Êtes-vous d'accord avec le New York Times et beaucoup de "médias mainstream" quand ils disent de Trump qu'il est un président unique. Trump lui-même a dit qu'il était "en guerre" avec les médias...

Ce n'est pas si unique quand on connaît l'histoire des présidents et des médias. Et je peux penser à plusieurs présidents qui ont eu leurs difficultés avec la presse. George W. Bush n'était pas d'accord avec le New York Times, et le New York Times n'était pas en faveur de George W. Bush.

Mais Bush n'a jamais parlé de la presse comme étant l'ennemi du peuple. 

Non, il ne l'a pas fait mais rappelez vous, en 2000, à propos du regretté Adam Clymer, le plus grand journaliste politique du Times. Bush l'avait désigné par une partie de son anatomie...

Vous n'êtes donc pas perturbé par ce qui s'est passé ces quatre dernières années ?

Non, non, pas perturbé du tout.

Mais par exemple, à propos de la gestion du coronavirus, si vous êtes un républicain aux Etats-Unis, vous estimez que Trump a bien géré la pandémie parce que vos sources d'information vous le disent... Fox News, etc. Mais vous pensez le contraire si vous êtes un démocrate car vos sources sont différentes.. Il semble que les gens aux États-Unis ne vivent pas dans la même réalité. Êtes-vous d'accord avec ça ?

Non, pas du tout. Je pense que tout le monde a sa propre opinion sur chaque information. Je ne suis pas d'accord avec le Financial Times, par exemple, mais je le lis tous les jours.

Mais auparavant, on pouvait avoir une opinion différente, une interprétation différente des choses mais aujourd'hui, il semble que vous pouvez avoir une interprétation différente des faits comme, vous savez, l'expression "faits alternatifs".

Eh bien, j'ai entendu cette expression à un moment donné. Ecoutez, la façon dont je vois les choses... J'applique toujours ce que l'un de mes premiers rédacteurs en chef et mentors m'a dit, "Trouve quelqu'un pour appuyer ce que tu dis", trouve une seconde source, et ensuite tu peux publier l'histoire. Et quand vous avez deux sources qui disent la même chose, il y a des chances que vous ayez des informations assez solides. Et je dirais aussi que lorsque vous regardez votre pays, la France, et examinez la question des faits alternatifs, regardez le président Mitterrand quand il a donné son point de vue sur le Rainbow Warrior... Ce bateau piégé par les services français et dont l'explosion a fait un mort... Puis examinez les faits au fur et à mesure qu'ils ont été révélés. Et vous trouverez des faits alternatifs, pour utiliser votre expression.

Oui, mais il a fini par reconnaître la réalité. Et il n'avait pas des millions d'électeurs pour le soutenir et valider son déni.

Il a d'abord nié l'implication du gouvernement français dans l'explosion qui a détruit le Rainbow Warrior et tué une personne. Puis il a fini par reconnaître les choses. Je dirais aussi que si vous voulez appliquer ce terme de faits alternatifs, regardez l'explication du gouvernement français sur le Rwanda, quelque chose qui fait encore l'objet d'un débat dans votre pays.

Donc la présidence Trump pour vous n'est que de la "com' politique" habituelle... Business as usual ?

Eh bien, je pourrais dire qu'une fois que vous avez vu un président, vous les avez tous vus, mais ce serait presque contraire à mon propre sens de l'histoire. J'adore couvrir la Maison Blanche et j'aime l'histoire politique américaine. Et je dirais que l'on va voir différents types de présidents au fil des ans, comme nous voyons différents secrétaires de presse. Ici dans mon bureau, vous regardez les photos sur le mur et vous verrez des photos de tous les secrétaires de presse avec lesquels j'ai traité parmi les présidents des deux partis. Et je dirais simplement que lorsque vous les traitez tous avec respect et que vous essayez de suivre l'information dure, vous serez également traité avec respect. Parfois, cela prendra un peu de temps. Je peux dire que l'un des trois secrétaires de presse du président Obama m'a offert, disons, un mur et m'a ignoré pendant un certain temps parce qu'il n'aimait pas particulièrement certaines de mes questions. Mais j'ai dépassé cela et je me suis bien entendu avec son successeur.

Donc, avec Joe Biden qui va succéder à Trump, vous attendez peu de changements ? Parce qu'une grande partie de la presse américaine attend des changements avec Biden.

Si l'avance du vice-président Biden se maintient et si le Collège électoral l'élit le 14 décembre, je dirais qu'il rétablirait les points de presse quotidiens dans la salle de presse de la Maison Blanche. Je pense qu'il rencontrera plus souvent la presse que le président Trump, ce que j'ai beaucoup critiqué à propos de cette administration. Et je crois qu'il se rendrait disponible même pour des publications avec lesquelles il n'est pas d'accord sur le fond. On va devoir attendre. Restez à l'écoute pour les développements ultérieurs.

Jane Eisner, professeure à Columbia : "L'ère Trump a été un âge d'or du journalisme d'investigation"

Jane Eisner a été rédactrice en chef du Jewish Forward pendant plus de 10 ans avant de devenir la directrice des études de l'école de journalisme de Columbia.
Jane Eisner a été rédactrice en chef du Jewish Forward pendant plus de 10 ans avant de devenir la directrice des études de l'école de journalisme de Columbia. Crédits : DR

Jane Eisner est arrivée à Columbia il y a un peu plus d'un an. Avant de rejoindre cette école de journalisme située à Manhattan (New York), l'une des plus reconnues du pays, elle a été rédactrice en cheffe du Jewish Forward, un journal new-yorkais qui s'adresse à la communauté juive américaine.

Le mandat de Donald Trump a été un vrai défi. Ça a été très difficile d'établir des relations avec les représentants du gouvernement quand il y a une telle animosité de la part du président. C'était vrai dans la rédaction où je travaillais et c'est aussi vrai à l'école de journalisme de Columbia. Cela dit, je pense que nous avons sans doute vu un âge d'or du reportage d'enquête au cours des quatre dernières années, et les étudiants y croient vraiment. Et cela malgré les défis actuels, la pandémie de Covid, les manifestations pour la justice raciale... Il y a toujours eu ce sens vraiment fort d'une mission de journalisme.

Oh, il y a tellement d'exemples. Les grandes organisations de presse comme le New York Times et le Washington Post ont fait un travail exemplaire en essayant de rendre transparent ce que Trump et sa Maison Blanche ont essayé de garder secret... Tout, de la façon dont son organisation utilise l'argent des contribuables, à son propre refus de payer ses propres impôts et divulguer ses informations fiscales... Nous avons également assisté à l'émergence d'organisations à but non lucratif qui font spécifiquement des travaux d'enquête journalistique. Bien sûr, le plus grand et le meilleur est Propublica, qui continue de gagner des prix Pulitzer pour son travail. Mais il y en a aussi beaucoup d'autres. Maintenant, on reconnaît que les nouvelles locales et régionales ont également besoin de ce genre de reportages agressifs, et il y a plus d'efforts pour essayer de soutenir cela également.

Mais votre travail de journaliste a-t-il autant de sens qu'auparavant ? On parlait de la presse américaine comme du quatrième pouvoir. Nixon a démissionné à cause de l'enquête du Washington Post et du New York Times. Et il semble aujourd'hui que cela ne serait plus possible... Vous pourriez publier d'excellentes enquêtes, sans qu'il n'y ait d'impact...

Oh, je ne suis pas d'accord. Je pense qu'il y a un impact. Je pense que c'est si important pour le présent et pour l'avenir. Cette semaine, j'ai été tellement impressionné par ce que le New York Times a fait. Vous savez, dans l'utilisation des données et d'infographies pour comprendre l'élection présidentielle. Ils ont appelé les secrétaires d'État de chacun des 50 États américains. Ce sont eux qui sont en charge des élections dans notre pays. Ce n'est pas un système national. Il est piloté par les états. Et les journalistes du Times cherchaient à savoir s'il y avait eu des fraudes dans ces États. Ils ne savaient pas quelles seraient les réponses, même si vous aviez une intuition, vous n'étiez pas sûr de ce que les réponses allaient être. Et ayant contacté 45 des 50 États, ils ont découvert qu'il n'y avait vraiment pas de fraude électorale. Et ce sont des Etats qui sont dirigés par les Républicains autant que les Démocrates. Et c'était du journalisme de base, vous savez, poser une question, puis passer par le travail fastidieux d'essayer de trouver quelle est la réponse. Et je pense que cela a un grand impact, même si l'occupant de la Maison-Blanche ne le croit pas. Beaucoup d'Américains le croiront. 

Mais beaucoup d'Américains ont voté pour Trump, plus de 73 millions, cela vous inquiète ?

Oui, je suis inquiète et franchement mystifiée, mais c'est mon opinion personnelle qui ne devrait pas vraiment affecter le journalisme que nous faisons. Nous devons comprendre ces Américains à coup sûr. Et pourtant, en même temps, notre obligation n'est pas envers un chef ou un parti politique. Le but est d'essayer de découvrir la vérité du mieux possible. Mais je pense qu'en fin de compte, nous devons avoir la foi : les mots, la raison et les faits prévaudront. Sinon... A quoi bon exister en tant que société ? Sans parler de notre profession.

Sarah Goodman, étudiante à Columbia : "Nous avons des leçons à apprendre des autres pays"

Sarah Goodman est étudiante dans le programme "politique" à l'école de journalisme de Columbia à New York et elle a foi dans son futur métier, "mais il faut d'abord que je trouve du travail !"
Sarah Goodman est étudiante dans le programme "politique" à l'école de journalisme de Columbia à New York et elle a foi dans son futur métier, "mais il faut d'abord que je trouve du travail !" Crédits : Maxime Tellier - Radio France

Sarah Goodman a 28 ans. Elle est originaire de Californie et a déjà pratiqué le journalisme au Maroc, où elle a travaillé sur le sujet des migrants en Méditerranée. Francophone, elle a aussi enseigné l'anglais en France et en Algérie. Elle a intégré le programme "journalisme politique" à Columbia en septembre dernier et espère trouver du travail l'été prochain à sa sortie de formation : "Pourquoi pas l'AFP (Agence France Presse) ! Mais le contexte est difficile. Cela doit rendre humble"

Ce qui est vraiment intéressant, c'est que les États-Unis appliquaient autrefois une loi qui s'appelait "The Fairness Doctrine", la "doctrine d'impartialité", à partir de 1949 mais qui a finalement été retirée en 1987. Cela signifiait essentiellement que les chaînes d'information avaient des obligations de la part de la Commission fédérale des communications, la FCC. Si vous étiez un réseau de radiodiffusion et que vous obteniez l'une de ces licences très lucratives, cela signifiait que vous deviez diffuser des points de vue multiples sur une question et que vous deviez aussi choisir des questions qui étaient d'intérêt public. Et à l'époque, au bout du compte, les gens pouvaient tomber d'accord sur certains faits. Et l'une des choses que je trouve troublante à notre époque, c'est qu'il semble que nous n'arrivons plus à avoir un consensus sur les faits. Les gens vivent en quelque sorte dans des silos séparés Et ce ne sont pas seulement des opinions différentes... C'est comme si les gens semblaient croire à des faits différents sur ce qui s'est passé. Et cela, je pense, est vraiment quelque chose qui dépasse les journalistes...

Mais en ce qui concerne les journalistes et ce que nous pouvons faire, je pense qu'il s'agit d'essayer de mettre différentes personnes en conversation. Faire en sorte que les voix sous-représentées aient la chance d'être entendues. Essayer de trouver des gens dont la vie a été affectée par des problèmes plus importants, trouver leurs histoires et les mettre en conversation avec des législateurs ou des personnes qui contestent l'existence même de ces situations. Je pense que c'est l'une des choses que les journalistes peuvent faire. On doit faire beaucoup de recherches. Essayez de créer des idées différentes et des voix différentes et essayer de les rassembler d'une manière qui contribuera à réparer certaines des choses très, très fracturées que nous voyons aux États-Unis en ce moment.

Le contexte est particulier cette année parce que beaucoup de cours à distance... Vous arrivez à discuter avec vos camarades de classe de ce contexte ?

Oui, c'est un peu bizarre quand même. J'ai l'opportunité de faire la connaissance de plusieurs membres de la classe et ça me fait énormément de plaisir. C'est un programme international. Il y a dans le groupe de reportage politique cinq ou six personnes qui viennent de l'étranger. On a quelqu'un qui vient du Nigeria, un autre qui vient de Singapour, une autre qui vient du Danemark. Donc vraiment, il y a une richesse pour faire les comparaisons. Il y a beaucoup de choses qu'on peut apprendre par rapport à l'étranger.

Vous pensez par exemple à des leçons qu'on peut tirer d'autres leaders autoritaires qu'aux Etats Unis ? 

Je pense que nous avons des leçons à prendre oui. Dans d'autres pays, les gens ont dû accepter, ou en tout cas reconnaître, que leur gouvernement ne les protégeait pas, qu'il ne les représentait pas pleinement... Qu'il ne répondait pas à vos attentes. Et c'est quelque chose dont beaucoup d'Américains finissent par prendre conscience. Et je veux dire aussi, pour être parfaitement franche, je pense que c'est quelque chose que les gens de couleur aux États-Unis savent depuis longtemps, que le gouvernement ne va pas s'occuper de vous et que vous ne pouvez pas compter sur les institutions pour venir vous soutenir. Vous devez absolument vous organiser pour porter vos causes... C'est quelque chose, je veux dire, je pense qu'il y a beaucoup à apprendre de la façon dont les communautés de couleurs se sont organisées et représentées elles-mêmes.

On sent comme un esprit combatif en vous... 

I have spring in my step! J'ai beaucoup d'entrain oui ! Je veux dire... Surtout quand on passe beaucoup de temps sur une histoire, un article, et qu'on apprend à connaître les gens, c'est dur de ne pas se soucier des sujets que vous traitez. Et quand vous voyez que ces sujets font l'actualité, font l'objet de débats publics... Je pense qu'il est normal de se battre pour présenter les faits tels que vous les avez vus... Donc si cela signifie que j'ai un esprit combatif, alors oui peut-être que je l'ai !

Crédits musique :

- "Sitting on the dock of Bay", Otis Redding

- "The Rising", Bruce Springsteen

- "God Bless the USA", Lee Greenwood

Intervenants
L'équipe
Production
Réalisation
Journaliste
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