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 L'ancien siège du Parti socialiste, au 10 rue de Solférino dans le 7e arrondissement de Paris, en novembre 2018.

Qui a cassé le PS ?

55 min

Un an et demi après sa déroute à la présidentielle, le Parti socialiste s'apprête à dresser le bilan du quinquennat Hollande. Mais pour de nombreux socialistes l'éclatement et l'érosion du parti date d'avant la période 2012-2017.

 L'ancien siège du Parti socialiste, au 10 rue de Solférino dans le 7e arrondissement de Paris, en novembre 2018.
L'ancien siège du Parti socialiste, au 10 rue de Solférino dans le 7e arrondissement de Paris, en novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Le Parti socialiste fait son introspection. Le nouveau Premier secrétaire Olivier Faure rendra dans la deuxième semaine de décembre les conclusions du travail sur le bilan du quinquennat. Cela suffira-t-il à comprendre la déroute du PS ? Ne faudrait-il pas regarder plus en arrière dans le temps ? Réponse avec les acteurs passés et présents du parti. 

Comme tous les week-ends, une quinzaine de militants du Parti socialiste distribuent des tracts sur le marché de l’église à Pantin (Seine-Saint-Denis). L’accueil des habitants sur cette terre socialiste n’a pas été un long fleuve tranquille ces dernières années. "Pendant la séquence 2017, on a pu sentir une cassure au niveau national, se souvient Mathieu Monot, le Premier secrétaire fédéral. On venait facilement nous voir en nous disant "Pantin, c'est très bien ce que vous faites, mais le Parti socialiste, c'est compliqué, voire ce n'est plus possible. Aujourd'hui, les choses évoluent un petit peu, on sent moins d'agressivité, moins d'animosité. Les effets Macron et Mélenchon sont en train de se dissiper." 

S’il ne veut pas "tout jeter" du dernier quinquennat, l’adjoint au maire de 32 ans pointe la "responsabilité" de François Hollande dans la déroute de son parti : 

On ne peut pas courir les librairies et faire des signatures comme si rien ne s'était passé. Ce n’est pas un bon signal envoyé, ni aux militants socialistes, ni au peuple de gauche.

Hollande : une pratique chaotique du pouvoir

L’ex-président de la République a été longuement interrogé par la Fondation Jean Jaurès, un think tank proche du PS, qui a publié jeudi 8 novembre son Inventaire 2012-2017, retour sur un quinquennat ‘anormal’. Un rapport de 300 pages réalisé après l’audition de 70 témoins et acteurs de la période. Elle pointe les imprudences de la campagne de François Hollande (notamment son slogan "Le changement, c’est maintenant"), son manque d’autorité, "sa pratique chaotique du pouvoir", mais aussi ses réformes qui ont créé des ruptures dans l’électorat. 

Le passé, l'ancien président de la République préfère ne pas y penser. Son attachée de presse prévient : pas de question sur le quinquennat. Invité à débattre avec l'ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré lors du festival du film politique Politikos, à Rennes, une semaine plus tôt, il a concédé une remarque à propos des frondeurs : "Comment convaincre son propre électorat si au sein de votre propre parti des voix s'élèvent, non pas pour dire qu'elles auraient préféré que ça aille plus vite ou mieux, mais pour dire qu'elles ne sont pas d'accord sur le sens même de la politique ?"

François Hollande à Rennes le 1er novembre 2018 lors d'un débat avec Jean-Louis Debré organisé par le festival du film politique Politikos.
François Hollande à Rennes le 1er novembre 2018 lors d'un débat avec Jean-Louis Debré organisé par le festival du film politique Politikos. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Un petit groupe peut faire perdre l'ensemble de la partie. François Hollande, ancien président de la République (2012-2017)

L'ancien locataire de l'Elysée et ancien premier secrétaire du PS pendant 10 ans se sent-il responsable de la déroute du parti ? "Ce n’est pas un homme qui se précipite pour faire ses autocritiques, confie son ancien conseiller Julien Dray, membre du bureau national du PS. Je pense qu’au fond de lui-même, il sent qu’il a une part de responsabilité, mais il a construit un système qui lui permet de s’en sortir en disant : "Les autres ont tout fait pour me trahir."." 

Peut-il revenir en politique ? "On lui avait donné le nom de Culbuto, je crois qu'il le porte bien, acquiesce Julien Dray. J'ai vu François Hollande revenir de situations désespérées." Deux jours après cette réponse, à une lectrice à la foire du livre de Brive (Corrèze) lui demandant s'il était intégralement retiré de la vie politique, François Hollande répondait : "Je vais revenir." 

La personnalité de Manuel Valls

Pour le conseiller régional d’Ile-de-France, proche de l'aile gauche qui a récemment fait sécession, le quinquennat a failli dès le départ avec le choix d’"écarter" plusieurs figures historiques du Parti socialiste, comme Laurent Fabius et Martine Aubry. "Une sorte de confusion s'est installée et qui a tout de suite créé une césure avec l'opinion puis une césure au sein de la gauche", analyse Julien Dray qui s'est porté candidat pour être la tête de liste du PS aux prochaines élections européennes

"Après les attentats de 2015, la personnalité de Manuel Valls comme Premier ministre a fait qu’on a entériné cette fracture de la gauche avec la théorisation qu'il y avait deux gauches irréconciliables." Lui et d'autres ont tenté de le résonner, de "changer la donne", mais à l'époque, dans le contexte post-attentats de 2015, le président ne voulait pas donner à Manuel Valls la possibilité de préparer l'élection présidentielle de 2017 en lui rendant sa liberté.

Julien Dray au "Café français"  Place de la Bastille à Paris, en novembre 2018.
Julien Dray au "Café français" Place de la Bastille à Paris, en novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Frondeurs ou lanceurs d'alerte ?

Les frondeurs ont été l’épine dans le pied de François Hollande depuis le début. Dès octobre 2012, ils contestent le Pacte budgétaire européen. Un an plus tard, c’est la réforme des retraites, puis le Pacte de responsabilité. En 2015-2016, la fronde prend de l’ampleur avec la loi réformant le Code du travail et la déchéance de nationalité. Entre temps, les socialistes perdent 150 villes de plus de 10 000 habitants aux municipales, et Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti quittent le gouvernement. "A aucun moment, dans les exercices précédents du pouvoir par la gauche, il y a eu une telle distorsion entre la promesse de la campagne électorale et l'exercice du pouvoir", se défend Jérôme Guedj, l’un des visages les plus médiatisés de la fronde. 

Contrairement à certains de ses amis partis à la gauche de la gauche, l'ancien député de l'Essonne a toujours sa carte au PS et dit prendre sa "part de responsabilité", tout en refusant d’être un bouc-émissaire de la déroute. "Je trouve injuste le procès exclusif qui est fait aux frondeurs comme responsables de la débâcle de la présidentielle, on se considérait comme des lanceurs d'alerte, plaide-t-il. Le parti avait été capable de se rassembler, de travailler ensemble pour préparer l'élection présidentielle et à un moment ce travail s'est arrêté, comme si c'était un parti fermé pour cause de gouvernement."

2005 : l'unité perdue

Un an et demi après la défaite, Najat Vallaud-Belkacem a un regret : "On aurait dû être plus sévère lorsque les comportements étaient irrespectueux pour passer l'envie à quiconque de recommencer", estime l'ancienne ministre des Droits des femmes puis de l'Education nationale de 2012 à 2017. Autre son de cloche chez Michel Sapin, son collègue au Travail puis à l'Economie et aux finances durant le quinquennat : "Il y a eu un certain nombre d'erreurs sur la politique elle-même", admet-il, évoquant la hausse de la fiscalité en 2012 et 2013 et le passage en force de la loi Travail.

Michel Sapin au siège de la fondation de François Hollande, "La France s'engage", dans le 1er arrondissement de Paris, en novembre 2018.
Michel Sapin au siège de la fondation de François Hollande, "La France s'engage", dans le 1er arrondissement de Paris, en novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Pourtant, selon ce fidèle de François Hollande, qui travaille aujourd’hui aux côtés de l’ancien président de la République au sein de sa Fondation, la fracture remonte à 2005 avec le référendum sur l’Europe. A l’époque, il y a eu "un débat et des positionnements parfaitement légitimes dans le parti, mais des responsables exprimaient ensuite des positions différentes devant les électeurs." Selon lui, l’unité "ne s’est pas recrée au-delà de 2005". 

Le "cadeau empoisonné" de Mitterrand

En 1971, lors du Congrès d’Epinay, François Mitterrand parvient à faire l’unité de la gauche en s’alliant notamment au Parti communiste. "Il avait un ensemble de talents exceptionnels, l'intelligence, la culture, la capacité de persuasion, l'orateur, et la combinaison du sens stratégique et du sens tactique, analyse son ancien secrétaire général de l’Élysée Hubert Védrine. Mais, il y avait un autre élément très puissant : le désir d'alternance. On n’est plus du tout dans cette situation. Presque tous les partis de gauche dans les démocraties contemporaines ont eu une énorme difficulté à s'adapter : quand ils arrivent au pouvoir, ils ont, intrinsèquement, un problème d'adaptation à la réalité."

Hubert Védrine, à Rennes le 2 novembre 2018, à l'occasion du festival Politikos.
Hubert Védrine, à Rennes le 2 novembre 2018, à l'occasion du festival Politikos. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Il y a des gens qui préfèrent la posture de dénonciation plutôt que d’arriver au pouvoir.
Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l'Elysée (1991-1995)

Egalement ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Lionel Jospin, Hubert Védrine n’a jamais été au Parti socialiste. Jean-Pierre Chevènement, lui, l'a quitté en 1993 pour son Mouvement des citoyens. A l'heure du bilan, cet autre ancien ministre de François Mitterrand fait le compte : "De 1981 à 2017, les deux-tiers du temps, les socialistes sont au pouvoir. C'était un beau cadeau que faisait François Mitterrand au Parti socialiste, mais c'était un cadeau empoisonné parce que, pour les socialistes, le pouvoir pour le pouvoir n'a pas de sens. Les socialistes avaient été créés pour changer la société et, naturellement, ils ont déçu."

Les primaires sont-elles responsables ?

En 1995, le PS a organisé des primaires fermées pour désigner son candidat à la présidentielle (Lionel Jospin). En 2006, la primaire devient semi-ouverte (Ségolène Royal). En 2011 (François Hollande) et 2017 (Benoît Hamon), le scrutin était ouvert à tous. Pour Edith Cresson, ancienne Première ministre socialiste de 1991 à 1992, ces primaires ouvertes ont cassé le PS : "Un parti doit avoir une ligne politique, rappelle-t-elle. Il y a des débats, des discussions à l'intérieur des sections et des fédérations, puis ça remonte et ça devient des motions, puis tout le monde défend la même ligne. Dans la dernière période, il n'y a pas eu de définition d'une ligne. Ce qui fait que quand on a voulu voter, nous sommes arrivés à cette absurdité de faire voter tout le monde. Un parti ce n’est pas ça !"

Edith Cresson dans ses bureaux parisiens boulevard de Grenelle (15e arr.) en novembre 2018.
Edith Cresson dans ses bureaux parisiens boulevard de Grenelle (15e arr.) en novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Pour que le parti se relève, il y a deux conditions : un leader et une ligne. Pour l'instant… Je cherche.
Edith Cresson, ancienne Première ministre (1991-1992)

La ligne et le leader. Voilà la falaise que doit affronter le nouveau Parti socialiste. Un parti historique qui a dû se séparer d’un symbole historique il y a dix mois : son siège de Solférino, à quelques pas de l’Assemblée nationale, dans le 7e arrondissement de la capitale, car la débâcle s'est accompagnée d'un choc budgétaire (8 millions d'euros de budget annuel contre 28 millions auparavant). Après plusieurs retards de chantier, le nouveau siège sera inauguré le 15 décembre à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). "C’est un éloignement du pouvoir, concède Sébastien Vincini, Premier fédéral de Haute-Garonne et membre du bureau national depuis huit mois. Ces dernières années, c’était aussi le repli, l’entre-soi solférinien, très parisien, un peu élitiste, qui se coupait de la base, des territoires. Finalement, avec l'acquisition du nouveau siège, on se rapproche un petit peu du réel." 

La (trop grande) place des think tanks

Ce quadra, étoile montante du nouveau PS, a pourtant pris son hôtel près de Solférino : "J'ai donné deux rendez-vous à la Brasserie Le Solférino ce matin, je rejoins Olivier Faure pour déjeuner près de l'Assemblée nationale, avant un conseil national à l'autre bout de Paris." Tout juste descendu de l'avion, il jongle avec ses deux téléphones : "Cela fait deux mois qu'on est dans un déménagement, on a des boucles WhatsApp, on écrit nous-mêmes nos messages et nos convocations, on utilise énormément la visioconférence donc oui, c'est inconfortable, c'est dur."

Sébastien Vincini devant "Solférino" en novembre 2018.
Sébastien Vincini devant "Solférino" en novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

On gère le quotidien d'une formation politique qui est passée de 120 permanents à à peine une vingtaine.
Sébastien Vincini, membre du bureau national du PS, Premier secrétaire fédéral de Haute-Garonne

Au-delà de cette rupture avec le réel, Sébastien Vincini pointe une autre mauvaise habitude du Parti socialiste de ces dernières années : la collaboration avec les think tanks. "On sous-traite la réflexion, déplore-t-il. Pire, on se met à segmenter la vision politique : on va s'adresser à telle catégorie de l'électorat pour telle mesure, telle réforme. Où est le récit national ? Le récit du grand projet de transformer la vie ? C'est ça le Parti socialiste. C'était ça Mitterrand. On n'a pas eu ce récit-là face aux grandes mutations." 

En Seine-Saint-Denis, Mathieu Monot dénonce aussi la façon dont le PS a organisé le débat politique après l'élimination de Lionel Jospin dès le premier tour de la présidentielle le 21 avril 2002. "Le PS a pris en otage son électorat avec un argument d'autorité : le vote utile, le vote socialiste, pour faire barrage à l'extrême-droite, voire à la droite. Or, quand, entre 2012 et 2017, pour les Français, vous n'êtes plus utile, il n'y a plus de raison de voter pour vous." 

Un bilan trop tardif du quinquennat ?

Un an et demi après son éclatante déroute électorale, le PS se cherche encore et cherche sa base. Son nouveau patron Olivier Faure, 50 ans, n’hésite pas à se rendre à un meeting électoral à Villemomble (Seine-Saint-Denis). Une salle comble de 250 personnes. Mi-décembre, juste avant l'inauguration du siège, il fera la restitution du bilan du quinquennat Hollande. 

Olivier Faure (d.) et Mathieu Monot (g.) lors d'un meeting électoral à Villemomble en Seine-Saint-Denis le 8 novembre 2018.
Olivier Faure (d.) et Mathieu Monot (g.) lors d'un meeting électoral à Villemomble en Seine-Saint-Denis le 8 novembre 2018. Crédits : Alexandra du Boucheron - Radio France

Pourquoi si tard ? "Parce que quand vous faites l'inventaire quelques semaines après une défaite, vous savez déjà quel est le résultat : vous avez des clans qui s'affrontent et qui ont chacun leur lecture de l'échec. Aujourd'hui, progressivement, tout le monde converge sur une vision commune des raisons qui ont produit l'échec", répond Olivier Faure.

Intervenants
  • Historien, membre du conseil d'administration de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, et ancien président du conseil d'orientation de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration.
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