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Le temps presse

4. Face au mur

58 min

Rejeté de Vienne, Semmelweis retourne à Budapest. Il travaille gratuitement à l’hôpital St Roch et va enseigner à l’Université. Face à la recrudescence de la fièvre puerpérale, il prend conscience qu'il doit surmonter son horreur de l’écriture, s’il veut faire admettre la vérité.

Le temps presse
Le temps presse Crédits : Roberto Sorin Opreanu / EyeEm - Getty
Erni von Hüttenbrenner (1874-1944) d'après Conrad l'Allemand (1809-1880). Collection du Musée historique de Budapest
Erni von Hüttenbrenner (1874-1944) d'après Conrad l'Allemand (1809-1880). Collection du Musée historique de Budapest Crédits : Photo de Szilas - Domaine public - Wikimedia Commons

Très meurtri par sa mise à l’écart de l'Université de Vienne, Semmelweis rentre à Budapest en octobre 1850. C’est un étranger qui retourne dans son pays natal meurtri par l’écrasement de la révolution de 1848. Ses deux parents sont décédés. Deux de ses frères ont dû fuir le pays. Une chape de plomb s’est abattue sur la ville, où règne un climat de forte répression politique et culturelle. Sociétés et revues médicales ont été dissoutes par l’Empire. Seul et sans travail, Semmelweis ne sait où aller.

Il y a beaucoup de censure, de surveillance et des milliers d'indicateurs. Les médecins sont eux aussi surveillés en tant que corps médical. Une petite partie des professeurs et des médecins qui ont été formés dans la génération de Semmelweis, prennent la route de l'exil. Clara Royer, historienne

Lajos Markusovszky (1815-1893), portrait extrait de "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865" de Benedek, István (1983) , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Plaque 11
Lajos Markusovszky (1815-1893), portrait extrait de "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865" de Benedek, István (1983) , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Plaque 11 Crédits : Wikimedia Commons - Domaine public

Aidé par son seul ami à Budapest, le chirurgien et éditeur Lajos Markusovsky, Semmelweis parvient à travailler bénévolement à l'hôpital Saint Roch, où il doit à nouveau lutter contre la fièvre puerpérale, bataillant chaque jour pour que les draps souillés soient changés entre chaque patient, et pour que le personnel médical se lavent les mains au chlorure de chaux avant chaque examen.

L’hôpital était dans un état préhistorique et une crasse monumentale. Semmelweis retrousse ses manches et nettoie les cinq salles de la maternité avec l'eau de Javel. Il faisait tout, était partout. Miklos de Zamaroczy, microbiologiste

Hôpital St. Roch de Budapest (Hongrie) en 1863. Source : Benedek, István (1983) Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865 , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Planche 9
Hôpital St. Roch de Budapest (Hongrie) en 1863. Source : Benedek, István (1983) Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865 , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Planche 9 Crédits : Photographie de György Klösz - Wikimedia Commons - Domaine public

Pour subvenir à ses besoins, Semmelweis ouvre un cabinet en ville et devient un obstétricien réputé, qui traite ses patientes avec respect et douceur. En 1955, à la suite du décès du Pr.Birly, il obtient un poste à l’Université de Pest, où il cumule là encore plusieurs fonctions. Il dirige le service d’obstétrique de l’Hôpital Universitaire et est chargé d’enseignement. Ses conditions de travail sont toujours aussi primitives. Il enseigne à plus d’une centaine d’élèves. Faute de place, étudiants et sage-femmes assistent au cours assis par terre ou dans les couloirs. L'hôpital est situé au-dessus de la morgue, les odeurs pestilentielles remontent à tous les étages. Semmelweis se heurte à la résistance du personnel soignant qui n’a pas été formé selon sa doctrine. Débordé, répétant inlassablement la même leçon, il perd facilement patience et commence à être considéré comme quelqu’un de bizarre et arrogant.

C’est vrai que Semmelweis n’est pas toujours diplomate, mais il en sait plus que tout le monde sur la fièvre puerpérale et doit constamment affronter la résistance passive du personnel hospitalier. Ted Obenchain, neurochirurgien et biographe de Semmelweis

Maria Weidenhoffer (1837-1910) en 1857, épouse d'Ignaz Semmelweis. Source : Benedek, István (1983) "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865" , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596 . Plaque 13
Maria Weidenhoffer (1837-1910) en 1857, épouse d'Ignaz Semmelweis. Source : Benedek, István (1983) "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865" , Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596 . Plaque 13 Crédits : Ede Ellinger (1846-1915), photographe hongrois - Wikimedia Commons

La situation professionnelle et financière de Semmelweis se stabilise néanmoins. Il approche déjà la quarantaine, quand il rencontre la jeune Maria à peine âgée de 20 ans. Ils s’aiment et se marient, bravant l’avis de la famille Weidenhofer qui surnomme Semmelweis "Der verrückte Naczi", "Ignaz le dingue”. Après avoir surmonté la mort consécutive de leurs deux premiers enfants, Ignaz et Maria vivent heureux, entourés de leurs trois filles. Oubliant toutes ses difficultés, Semmelweis considère son foyer comme un véritable refuge. 

Semmelweis travaillait beaucoup. Sa femme l'accompagnait parfois dans ses visites à domicile. Elle l'a aimé comme on peut aimer, mais il ne devait pas être très facile. Yves Buin, médecin psychiatre

Une vie de difficultés
Une vie de difficultés Crédits : Duncan1890 - Getty

Malgré une vigilance de tous les instants, l’hôpital connaît à nouveau des pics de fièvre. Et comme si cela ne suffisait pas, administrant depuis 1861 la bibliothèque de la Société médicale, il constate amèrement qu'aucun ouvrage traitant de la fièvre puerpérale en Europe fait mention de sa découverte. C'est un tournant. Semmelweis comprend que “le temps du silence est terminé”. Grâce à son ami Marko qui vient de fonder sa nouvelle revue médicale Orvosi Hetilap, il surmonte ses profondes inhibitions d'écriture. Sacrifiant sa vie de famille, assis à son petit bureau dans un coin du salon, Semmelweis noircit tous les soirs pendant un an et demi les 550 pages de son Étiologie dans un état de stress croissant.

Semmelweis offre une copie de son "Étiologie" à l’Académie de Budapest (1860)
Semmelweis offre une copie de son "Étiologie" à l’Académie de Budapest (1860) Crédits : Christine Lecerf - Radio France

Quand Semmelweis est dans son état normal, il écrit avec une grande clarté. Mais quand il traverse une phase maniaque, il devient difficile à suivre. Ted Obenchain, neurochirurgien et biographe de Semmelweis

Trente ans plus tard, sa femme confiera qu’elle entendait son mari débattre au beau milieu de la nuit avec des adversaires imaginaires. Écrit à la première personne, mêlant la démonstration scientifique au récit des obstacles jalonnant une découverte, L’Etiologie de Semmelweis est un ovni de la littérature scientifique qui n’a toujours pas été traduit en langue française. Plein d’enthousiasme, l’auteur envoie des exemplaires gratuits à toutes les autorités médicales en Europe, dans l’espoir vain d’être enfin entendu. 

À nouveau humilié, Semmelweis entame sa lente descente vers l’abîme. 

Capture d'écran de la pièce de théâtre musicale "Semmelweis" (2018)
Capture d'écran de la pièce de théâtre musicale "Semmelweis" (2018) Crédits : Ray Lustig

Intervenants

  • Miklos de Zamaroczy, chercheur en microbiologie au CNRS
  • Ted Obenchain, neurochirurgien américain et biographe de Semmelweis
  • Andreas Bikfalvi, chercheur hongrois, professeur à l'université de Bordeaux
  • Ray Lustig, compositeur
  • Clara Royer, universitaire et auteure, maître de conférences HDR à l’université Paris-Sorbonne. Spécialiste des cultures d’Europe centrale
  • David Labreure, docteur en lettres modernes et directeur du musée et du centre de documentation La Maison d'Auguste Comte (Paris, 6ème)
  • Scarlett Beauvalet, historienne, professeure à l'université de Picardie, spécialiste d'histoire sociale 
  • Dana Tulodziecki, professeur agrégée à la faculté de philosophie (Purdue university, West Lafayette, comté de Tippecanoe, États-Unis)
  • René Frydman, obstétricien, gynécologue des hôpitaux de Paris et professeur des universités 
  • Nathalie Sage Pranchère, diplomée de l'École des Chartes, archiviste paléographe (prom. 2006), chargée de recherche au CNRS
  • Yves Buin, psychiatre et écrivain

Traduction : Lou Héliot

Une série documentaire de Christine Lecerf, réalisée par Anne Perez-Franchini. Prise de son, Yann Fressy, Thibault Naschimbene, Frédéric Cayrou, Valérie Lavallart. Mixage, Claude Niort. Documentation, Maria Contreras, Annelise Signoret et Antoine Vuilloz. Archives INA, Véronique Jolivet. Page web, Sylvia Favre.

Lus et diffusés dans l'épisode

Textes (extraits) : 

  • Die Aetiologie, der Begriff und die Prophylaxis des Kindbettfiebers,  Ignaz Philipp Semmelweis, 1861, in Semmelweis' Gesammelte Werke (Tiberius von Györy, Jena, 1905). Traduction in Cet inconnu, Semmelweis, Frank G. Slaughter (Presses de la cité, 1953)
  • Le livre d'heures, Rainer Maria Rilke (Le Cri, 2005. Précédemment, 2001, 1989. Version intégrale bilingue français-allemand)

Lecture de textes : Laurent Manzoni, Maxime Le Gall, Andrea Schieffer.

Film (extraots) : Semmelweis, un film de Jim Berry (Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés, 2001, 20 mn)

Opéra (extraits) : Semmelweis, du compositeur Ray Lustig, livret de Matthew Doherty (2018)

Bibliographie

Pour aller plus loin

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