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Capture d'écran du film "Semmelweis" de Jim Berry (Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés, 2001, 20 mn)

5. La vérité

58 min

Quinze ans ont passé depuis sa découverte et personne n’écoute Semmelweis. Excédé et désespéré, il envoie des lettres ouvertes aux sommités médicales avant d’être interné dans un asile, où il meurt d’une septicémie dans d’atroces souffrances. Un legs douloureux, scientifique et humaniste.

Capture d'écran du film "Semmelweis" de Jim Berry (Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés, 2001, 20 mn)
Capture d'écran du film "Semmelweis" de Jim Berry (Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés, 2001, 20 mn) Crédits : Jim Berry - Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés

Avec la participation exceptionnelle de Tivadar Hüttl, cardiologue à Budapest, arrière-arrière-petit fils de Semmelweis

Depuis 1860, date de la rédaction de son Etiologie de la fièvre puerpérale, photographies et témoignages des proches le confirment : Semmelweis vieillit et son esprit s’assombrit. L’idée que les femmes continuent de mourir, alors qu’il a prouvé par l’expérience et démontré dans son Traité qu'un simple lavage des mains suffirait à les sauver, le rend fou de rage. 

Semmelweis en 1861 - Benedek, István (1983 ) pour "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865", Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Plaque 16
Semmelweis en 1861 - Benedek, István (1983 ) pour "Ignaz Phillip Semmelweis 1818-1865", Gyomaendrőd, Hongrie : Corvina Kiadó ISBN : 9631314596. Plaque 16 Crédits : Wikimedia Commons - Domaine public - Borsos und Doctor

Dans une ultime tentative pour se faire entendre, Il adresse plusieurs lettres ouvertes à des sommités de l’obstétrique, en les rendant publiquement responsables de ce “massacre”. 

Vous avez participé à ce massacre, Herr Professor. Ces assassinats doivent cesser et c’est pour y mettre un terme que je continuerai à veiller. Toute personne qui ose répandre des erreurs dangereuses sur la fièvre puerpérale me trouvera son chemin, prêt au combat. Il n’y a aucun autre moyen de faire cesser cette hécatombe que de démasquer sans merci mes adversaires. Aucun homme de cœur ne me blâmera d’employer de tels moyens. Extrait de la Lettre ouverte adressée au Dr. J. Spaeth, professeur d’obstétrique à Vienne, en 1867, à lire dans Cet inconnu, Semmelweis de Frank G. Slaughter (Presses de la cité, 1953)

Extrait de la lettre de Semmelweis au Dr J. Spaeth
Extrait de la lettre de Semmelweis au Dr J. Spaeth Crédits : Archive.org : Projet Gutenberg, collection Gutenberg

Les avis sont encore aujourd’hui partagés sur la valeur et l’efficacité de ces lettres. Pour certains historiens, il préfigure les futures interventions publiques. Pour d’autres, il se condamne lui-même et révèle une forme de pathologie latente :

C'est courageux, cela révèle la passion du personnage, quelqu’un qui appelle un chat un chat. Clara Royer, historienne

30 ou 35 ans plus tard, au moment où la presse se diffuse énormément, le résultat aurait sans doute été très différent, parce que l'institution aurait été obligée de tenir compte d'un débat public. Nathalie Sage Pranchère, historienne

C'est l'ultime faux pas à ne pas commettre et qui va sans doute le précipiter dans l'aigreur et dans son obsession d'incompréhension et de persécution. David Labreure, historien

On entend le drame, on entend la lutte quand on lit ses mots. C’est Shakespeare qui aurait pu écrire une chose pareille, ce n’est pas le langage d’un scientifique. Tivadar Hüttl, cardiologue à Budapest, arrière-arrière-petit fils de Semmelweis

"Anatomie pathologique de l'utérus et de ses annexes fondée sur un grand nombre d'observations cliniques" de  Marie Anne Victoire Boivin-Gillain - A. Dugès. Édition Paris : J. B. Baillière et fils (1866)
"Anatomie pathologique de l'utérus et de ses annexes fondée sur un grand nombre d'observations cliniques" de Marie Anne Victoire Boivin-Gillain - A. Dugès. Édition Paris : J. B. Baillière et fils (1866) Crédits : Réf. image Medica : med01510x0010

Légende image ci-dessus : Planche I. Fig. 1. Utérus à l'état de vacuité chez une femme qui n'avait point eu d'enfants. L'organe est vu par sa paroi postérieure / Fig. 2. Utérus vu par sa face antérieure / Fig. 3. Utérus vu de profil / Fig. 4. Vue de la face interne de l'utérus pendant l'écoulement des règles ; l'organe ouvert sur un de ses bords et sur son fond - Anatomie pathologique de l'utérus et de ses annexes fondée sur un grand nombre d'observations cliniques

Semmelweis vient de briser un tabou, mais ces lettres ne provoquent à nouveau aucune réaction. Convaincu que la communauté médicale fait bloc contre lui, il devient aigri, se sent persécuté.  Irascible, il n'hésite pas à balancer une pile de draps souillés sur le bureau de l'administrateur de l’hôpital. Semmelweis reste néanmoins un travailleur acharné. Il participe à une vaste campagne de vaccination contre le choléra et livre son dernier combat en faveur des femmes. Jusqu’en 1964, il rédige plusieurs articles très avant-gardistes sur le kyste ovarien, les menstruations et se penche sur ce qu’on appelle aujourd'hui l’endométriose. 

C'est franchement époustouflant. Parler de la douleur des femmes avec cette capacité d'observation remarquable. Une douleur que les hommes n'ont jamais reconnue. C'est son cœur qui parle. Miklos de Zamaroczy, chercheur en microbiologie

Peu à peu, le comportement de Semmelweis se détériore. Il rôde la nuit dans le service, se promène nu chez lui et tient des propos de plus en plus incohérents. Aidée par quelques médecins proches, sa femme se résout  à l’interner.

Issue fatale
Issue fatale Crédits : fhm - Collection Moment

Prétextant l’emmener faire une cure thermale, ils le conduisent à son insu dans l'asile psychiatrique Döbling, en Basse-Autriche, un établissement accueillant 700 patients atteints de pathologies mentales très lourdes et abandonnés à leur sort. 

Pas moins de six aides-soignants lui sautent dessus, le plaquent au sol et lui passent la camisole de force. Ted Obenchain, neurochirurgien, biographe de Semmelweis

Les soins sont dérisoires. Ce ne sont pas des infirmiers, mais des gardiens. Les patients sont attachés la plupart du temps, dépouillés de leur nature humaine. Et les violences sont inévitables. C'est inhumain et athérapeutique par excellence. Yves Buin, médecin psychiatre

Une bien triste fin
Une bien triste fin Crédits : S. Wasner / EyeEm - Collection : EyeEm - Getty

Semmelweis meurt 12 jours après avoir été interné. Hormis son ami Marko, personne ou presque n’assiste à la cérémonie. Aucun membre de la famille Semmelweis n'est présent. De quoi Semmelweis est-il réellement mort ? Le sujet est encore loin d’être épuisé et constitue la principale source du mythe Semmelweis. Le compte rendu de son autopsie disparaît pendant un siècle et que sa dépouille change de lieu à quatre reprises.

Pendant un siècle, on a recherché les causes de sa mort. Ces os ont été finalement coulés dans du plastique et placés dans le mur de sa maison natale à Taban, qui est aujourd’hui un musée d’histoire de la médecine. Miklos de Zamaroczy, chercheur en microbiologie

La vérité des faits : Semmelweis est mort d’une septicémie, avec des fractures au bras et une atrophie cérébrale. S’était-il blessé lors d’une dissection ? A-t-il été battu à mort par ses gardes ?  Avait-il contracté la syphilis ? Souffrait-il d’une maladie bipolaire ? Est-il mort de la maladie d’Alzheimer ? Le reste est interprétation. 

On a mythologisé sa mort, mais les choses sont bien plus simples que cela. En 1965, à l’occasion du 150e anniversaire de sa mort, la dépouille de Semmelweis a été exhumée du cimetière de Kerepesi. On a proposé à mon père d’examiner les restes. L’examen a confirmé l’existence d’une fracture à l'avant-bras. Semmelweis s’était en effet cassé le bras à deux reprises : une fois en tombant de cheval, et l’autre fois en glissant dans un bain à Budapest. Ces fractures étaient liées à des accidents qui s’étaient produits lorsqu’il était médecin à Saint Roch. Elles n’ont rien à voir avec sa mort. Semmelweis est mort d’une pyohémie, d’une infection purulente, il n’est pas mort battu. On l’a bien sûr contentionné, isolé dans une pièce sombre à cause de son délire, mais c’est tout. Je ne pense pas qu’il y ait eu violence à proprement parler. Quant aux raisons exactes de sa mort,  il n’y a pour moi aucun secret. On savait qu’il souffrait d’une maladie mentale, il en avait tous les symptômes. On a longtemps cru qu’il s’agissait de la maladie d’Alzheimer ou de la maladie de Pick, mais on pense aujourd’hui que Semmelweis est plutôt mort d’une paralysie générale progressive, stade ultime de la syphilis.  Josef Fleischer et Jakob Bruck, deux de ses assistants qui travaillaient à l'Hôpital universitaire avec lui sont d’ailleurs morts aussi de paralysie progressive. C’était une maladie très répandue à l’époque. Tout dans la vie de Semmelweis, son existence, son combat, son destin, tout est déjà un roman en soi. Il n’est pas nécessaire de romantiser davantage.

Tivadar Hüttl, cardiologue, Semmelweis Klinik, Budapest (Hongrie) et arrière-arrière petit fils de Semmelweis
Tivadar Hüttl, cardiologue, Semmelweis Klinik, Budapest (Hongrie) et arrière-arrière petit fils de Semmelweis Crédits : Christine Lecerf - Radio France

Parfois, je me sens un peu écrasé  par le poids de cet héritage, j’essaie de bien faire mon travail, mais c’est lourd à porter. Être un descendant de Semmelweis, c’est hériter d'un certain état d’esprit.  Semmelweis nous a montré que pour accomplir une chose, il faut lui consacrer toute sa vie. Tivadar Hüttl, arrière-arrière petit fils de Semmelweis

Moi-même, en tant que chercheur,  j’applique sa démarche. C’est un legs scientifique,  mais aussi humaniste. Un exemple qui doit être retenu pour l'éternité. Andreas Bikfalvi, médecin chercheur à l'Inserm

Ce qui est frappant chez lui, c'est sa capacité à faire coexister l’humanité, l’empathie avec un esprit scientifique d'une rigueur parfaite. Nathalie Sage Pranchère, historienne

Pour moi, le legs de Semmelweis, c’est son humanisme, en particulier son respect des femmes. Et sa vision, il engageait quand même la médecine dans ce qui allait être l'asepsie. Yves Buin, médecin psychiatre

Le cinéaste Jim Berry
Le cinéaste Jim Berry Crédits : Christine Lecerf - Radio France

Semmelweis est un homme qui a consacré toute sa vie à sauver les femmes. Si c’était à refaire, j’accorderai davantage de place aux femmes dans mon film. Jim Berry, cinéaste

Le compositeur Ray Lustig
Le compositeur Ray Lustig Crédits : Christine Lecerf - Radio France

Semmelweis meurt à la fin, et toutes les femmes entrent sur scène. Parmi elle, une femme plus contemporaine représente les femmes d'aujourd'hui, celles qui vivent avec l'héritage de Semmelweis, avec cette découverte qui a sauvé tant de vies. La femme tient une bougie, parce que l’héritage doit se perpétuer, la flamme doit continuer de brûler. Elle descend de scène, marche jusque dans la rue, la bougie à la main. Dans les ruelles de Budapest, elle s'en va, tout simplement... Ray Lustig, compositeur

Capture d'écran d'une des dernières scènes de la pièce théâtrale musicale de Ray Lustig
Capture d'écran d'une des dernières scènes de la pièce théâtrale musicale de Ray Lustig Crédits : Ray Lustig, "Semmelweis" (2018)

Intervenants

  • Tivadar Hüttl, cardiologue, Semmelweis Klinik, Budapest (Hongrie) et arrière-arrière petit fils de Semmelweis
  • Ray Lustig, compositeur
  • Miklos de Zamaroczy, chercheur en microbiologie au CNRS
  • Ted Obenchain, neurochirurgien américain et biographe de Semmelweis
  • Yves Buin, psychiatre et écrivain
  • David Labreure, docteur en lettres modernes et directeur du musée et du centre de documentation La Maison d'Auguste Comte (Paris, 6ème)
  • Anna Durnova, chercheur à l'Institut für höhere Studien à Vienne
  • Johann Chapoutot, historien spécialiste d'histoire contemporaine
  • Clara Royer, universitaire et auteure, maître de conférences HDR à l’université Paris-Sorbonne. Spécialiste des cultures d’Europe centrale
  • Jean-Marc Cavaillon, professeur honoraire à l'Institut Pasteur
  • Nathalie Sage Pranchère, diplomée de l'École des Chartes, archiviste paléographe (prom. 2006), chargée de recherche au CNRS
  • Andreas Bikfalvi, chercheur hongrois, professeur à l'université de Bordeaux

Traduction : Lou Héliot

Remerciements pour son aide précieuse à Cécile Cassotti, sage-femme

Une série documentaire de Christine Lecerf, réalisée par Anne Perez-Franchini. Prise de son, Yann Fressy, Thibault Naschimbene, Frédéric Cayrou, Valérie Lavallart. Mixage, Claude Niort. Documentation, Maria Contreras, Annelise Signoret et Antoine Vuilloz. Archives INA, Véronique Jolivet. Page web, Sylvia Favre

Lus et diffusés dans l'épisode

Textes (extraits) : 

Lecture de textes : Laurent Manzoni, Maxime Le Gall, Miglen Mirtchev, Andrea Schieffer.

Film (extraits) : Semmelweis, un film de Jim Berry (Film du Belvédère-Films Jeunes Alliés, 2001, 20 mn)

Opéra (extraits) : Semmelweis, pièce de théâtre musical du compositeur Ray Lustig, livret de Matthew Doherty (2018)

Bibliographie

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Statue de Semmelweis, érigée en 1904, devant l'hôpital Szent Rókus à Budapest (Hongrie. Sculpteur : Alajos Stróbl, 1856-1926). À droite, détail d'une mère allaitant
Statue de Semmelweis, érigée en 1904, devant l'hôpital Szent Rókus à Budapest (Hongrie. Sculpteur : Alajos Stróbl, 1856-1926). À droite, détail d'une mère allaitant Crédits : CC BY-SA 3.0 - Wikimedia Commons

Bibliographie

Couverture de l'édition de 1905 "Semmelweis' Gesammelte Werke du Docteur Tiberius von Györy

Semmelweis' Gesammelte WerkeJena. Verlag von Gustav Fischer, 1905

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