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La poète russe Anna Akhmatova (1889-1966)

Quand surgit l'hôte du futur

59 min

La fin de la guerre en 1945 ne signe pas pour autant la fin du stalinisme. Le monde reste en tension et la Russie prisonnière d’elle-même. Anna Akhmatova retrouve son fils Liova et des visages amis : dans une atmosphère de traque des intellectuels, c’est le temps des retrouvailles en forme d’adieux.

La poète russe Anna Akhmatova (1889-1966)
La poète russe Anna Akhmatova (1889-1966) Crédits : Heritage Images - Getty

Précis de recomposition... après la décomposition

Le 15 novembre 1945, Anna Akhmatova retrouve Liova, qu'elle n'a pas vu depuis son arrestation en mars 1938. Les derniers temps, il s'est beaucoup plaint qu'elle ne lui écrivait pas. En juin, il a déclaré dans une lettre à Vladimir Khardjiev qu'il était aussi fâché qu'on peut l'être contre une mère. Je ne me réconcilierai pas avec elle avant une bonne demi-heure de retrouvailles. (Quelle phrase adorable.) Il a passé des mois au front, dans un bataillon disciplinaire. Il est arrivé la veille, indemne, épuisé, enfin démobilisé.

Elle est encore sous le coup de l'émotion des retrouvailles lorsqu'elle reçoit une visite inattendue. Isaiah Berlin est né en 1909 à Riga. Sa famille a déménagé à Petrograd en 1915 avant d'émigrer en Angleterre en 1920. Il a fait ses études à Oxford, a travaillé pendant la guerre au ministère de l'Information aux USA. C'est un historien des idées qui a déjà une réputation de philosophe. Il parle russe, et cherche depuis longtemps l'occasion de se rendre en URSS. Aussi a-t-il accepté avec enthousiasme le poste qu'on lui a proposé à l'ambassade de Grande-Bretagne à Moscou. 

Au mois de novembre 1945, il se rend pour quelques jours à Léningrad. Il y a eu cinq rencontres. Trois en novembre 1945 et deux en janvier 1946. Cinq : comme les cinq poèmes du cycle de 1946 intitulé Cinque. Isaiah Berlin a appris qu'Anna Akhmatova était toujours vivante. Le critique Vladimir Orlov, un homme de lettres officiel, chargé à l'époque de préparer un recueil de poèmes d'Akhmatova pour les Éditions d'État, lui a fait savoir qu'il était autorisé à la voir.

Cette première visite du 15 novembre se déroule en deux temps. Premier temps, vers trois heures de l'après-midi. Quand il entre, Anna Akhmatova n'est pas seule, mais en compagnie d'Antonina Oranjireïeva, La conversation est très vite interrompue par l'arrivée d'un ami journaliste d'Isaiah Berlin, Randolf Churchill, le fils de Winston. Isaiah Berlin retourne à son hôtel mais Anna Akhmatova l'invite à repasser dans la soirée. Il revient vers neuf heures, à la sortie du théâtre.  Liova, le fils d'Akhmatova, se joint à eux, et ils partagent pommes de terre et vodka.

Vers minuit, il laisse Anna Akhmatova et Isaiah Berlin en tête-à-tête. Celui-ci quitte son hôtesse vers onze heures du matin, bouleversé. Ils se revoient le 17 novembre et discutent à nouveau toute la nuit. Elle parle des soirées au Chien errant, de Blok, de Paris, de Modigliani, dont le portrait est accroché au-dessus du poêle. Elle parle de son enfance au bord de la mer Noire, mi-grecque, mi-barbare, profondément non-russe. Elle parle de son mari Nicolaï Goumiliov, exécuté en 1921, et des larmes lui viennent aux yeux en évoquant son assassinat. Elle raconte les années de la Grande Terreur, les arrestations de son fils, mais elle ne peut se résoudre à parler de Mandelstam tant c'est douloureux. Elle parle du Pétersbourg d'avant la révolution. Elle parle sans la moindre trace d'apitoiement sur soi-même, comme une princesse en exil, fière, malheureuse, inaccessible. Sa voix est calme, égale.

Cette rencontre va lui coûter cher.

La traque des intellectuels ou l'assaut fatal

En janvier 1949, commence la vraie campagne contre les intellectuels cosmopolites de Leningrad. Nicolaï Pounine est d'abord exclu de l'université puis arrêté en août devant Anna. Sa chambre est brutalement fouillée de fond en comble. Il mourra dans un camp en 1953.

Liova est arrêté pour la troisième fois le 6 novembre devant sa mère qui s'évanouit. Il est transféré à Moscou où, chaque mois, Anna lui apporte des colis à la Lioubianka puis à Lefortovo. Tous deux sont interrogés inlassablement à propos des visites de l'espion Isaiah Berlin. 

Cette nouvelle arrestation de Liova est pour Anna Akhmatova un coup terrible : affolée, redoutant une nouvelle perquisition, elle brûle des cahiers de poèmes qu'elle avait sauvés des flammes en septembre et dont elle craint qu'ils mettent son fils en danger de mort…

Les drames shakespeariens, dit Anna Akhmatova, des années plus tard, réfugiée dans son cabanon de Komarovo dans le golfe de Finlande, sont des broutilles, des jeux d'enfants à côté de ce que nous avons vécu, et qui est si difficile à dire, et qu'aucune littérature n'a encore dépeint. Et je ne parle pas des détenus des camps, des condamnés à mort.

Ce sont les années soixante.  Elle a pour disciple le poète Brodsky. Celui-ci, à sa mort, en mars 66, écrit :

Poème écrit à la mort d'Anna Akhmatova
Poème écrit à la mort d'Anna Akhmatova Crédits : Joseph Brodsky
Le poète Joseph Brodsky aux funérailles d'Anna Akhmatova devant son corps sans vie.
Le poète Joseph Brodsky aux funérailles d'Anna Akhmatova devant son corps sans vie. Crédits : Heritage Images - Getty
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