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Un mouvement insaisissable, sans hiérarchie ni ligne officielle

Anniversaire des "gilets jaunes" : le changement c'est maintenant ?

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Le mouvement des "gilets jaunes" célèbre son premier anniversaire ce samedi 17 novembre. Inédit dans sa composition et sa longévité, peut-il chambouler durablement le paysage politique, médiatique et social ?

Un mouvement insaisissable, sans hiérarchie ni ligne officielle
Un mouvement insaisissable, sans hiérarchie ni ligne officielle Crédits : Zakaria ABDELKAFI - AFP

Un an. 52 samedis de manifestations. 10 000 gardes à vue et 400 peines de prison ferme. 4 000 blessés de part et d'autre et 40 victimes de tirs à l’œil. Des mesures annoncées après un mois de mobilisation et officiellement chiffrées en avril à 17 milliards d'euros, des millions d'euros de dégâts matériels, des chiffres d'affaire en berne, un grand débat qui accouche de quelques concessions présidentielles. Le bilan chiffré du mouvement des "gilets jaunes" est bien fourni. Mais au-delà des chiffres, ce mouvement, d'une ampleur et d'une longévité étonnante, continue de nous livrer ses enseignements. Et il n'a sûrement pas fini de chambouler le paysage politique et social. 

"Cela a permis de connecter des gens"

Il y a un peu plus d'un an, Priscillia Ludosky, inconnue du grand public, sans lien avec une association ou un parti politique, lance une pétition sur internet contre la hausse du prix de l'essence. 200 000 signatures en quelques jours (1,2 million aujourd'hui), et un appel à la mobilisation le 17 novembre 2018 lancé sur les réseaux sociaux : le mouvement des "gilets jaunes" est en marche. Un an après, cette ancienne banquière reconvertie dans le bio n'est pas satisfaite : "Sur les 10 revendications de la pétition que j'ai lancée, une seule a été entendue : le gel de la hausse du prix du carburant en attendant de trouver des réponses. Difficile d'être satisfaits. Mais cela a au moins permis de connecter des gens qui ne l'auraient pas été sans ce mouvement" explique Priscillia Ludosky, qui sera dans le cortège le 17 novembre (2019 cette fois), avant la mobilisation avec les syndicats autour de la réforme des retraites, le 5 décembre. 

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"Les plus grosses revendications, celles qu'ils ne veulent pas entendre, concernent tout le système de représentativité et les outils démocratiques que nous demandons." Priscillia Ludosky répond à Marie Viennot

Les 100 euros de prime étaient déjà prévus. Emmanuel Macron a juste accéléré et cela ne concernait pas tous les ménages, que ceux éligibles à la prime d'activité. Ce n'était pas forcément ce qui était demandé. Le profil un peu plus gagnant ce sont les retraités gagnant moins de 2000 euros. Mais en l’occurrence, il y a 59 revendications claires sur la plateforme du vrai débat, les plus plébiscitées sur 25 000 propositions, un million de votes. Absolument rien là-dedans à part le changement d'heure n'a été pris en compte. Les plus grosses revendications, celles qu'ils ne veulent pas entendre, concernent tout le système de représentativité et les outils démocratiques que nous demandons.

La marche des "primo-manifestants" : vers un nouveau militantisme

Les "gilets jaunes" entendent donc laisser des traces bien au-delà des chiffres. Cela a été dit et répété : ce mouvement, d'un point de vue sociologique et politique, ne ressemble à aucun autre. Hétéroclite, horizontal et insaisissable, il diffère grandement de la lutte sociale telle que nous la connaissons en France depuis de nombreuses années. Et pour cause : nombre de "gilets jaunes" n'avaient jamais pris part à une lutte sociale ! Selon une étude menée par un collectif de 70 universitaires, au début du mouvement, un "gilet jaune" sur deux descendait dans la rue pour la première fois. C'est le cas d'Eloïse qui nous a répondu sur la page Facebook de France Culture (lire ci-dessous toutes les autres réactions) : 

Eloïse est descendue dans la rue pour la première fois à l'occasion du mouvement des "gilets-jaunes"
Eloïse est descendue dans la rue pour la première fois à l'occasion du mouvement des "gilets-jaunes" Crédits : Eloïse - Radio France

Antoine Bernard de Raymond, de l'INRA, est un des chercheurs qui a mené cette étude. Selon lui, "beaucoup de gens qui n'avaient pas d'expérience politique ont mis le pied à l'étrier de la politique, car ils ont pu en faire différemment. Ils se sont fortement investis car l'organisation de ce mouvement était en dehors des formes conventionnelles de la protestation. Notamment car un ensemble de formes de vie et de pratiques se sont organisées à travers l'occupation des ronds-points notamment." Pas de hiérarchie, pas de chefs ou de ligne officielle : "C'est un des moteurs de ce mouvement, qui répond à une crise de la représentation" relève Antoine Bernard de Raymond. Et au regard de l'actualité, cette crise semble s'inscrire dans un bouillonnement international.   

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Antoine Bernard de Raymond, chercheur à l'INRA

Une dynamique mondiale ?

"Il y a à l'évidence quelque chose de mondial" affirme le sociologue Michel Wieworka, président de la fondation Maison des Sciences de l'Homme. "Quelque chose qui a certainement à voir avec la fin d'un cycle de pensée économique, un réveil qui s'en prend aux pensées de type néo-libérales" précise-t-il. Au Liban, l'étincelle a été une taxe sur l'application Whats'App. La contestation a finalement provoqué le départ du Premier ministre Saad Hariri. C'est la hausse du prix du ticket de métro qui a mis le feu aux poudres au Chili, où l'on s'achemine vers une modification de la Constitution. Ce qui n'est pas sans rappeler le mouvement des "gilets jaunes", mécontent de la hausse du prix de l'essence, avant de revendiquer sur des mesures démocratiques symbolisées par le RIC (Référendum d'Initiative Citoyenne). 

Si de nombreuses différences existent entre ces mouvements, Michel Wieviorka y voit de nombreux points communs : "Ces luttes peinent ou refusent à avoir tout leadership rappelle-t-il. Elles sont horizontales, et quand elles sont verticales c'est pour se dresser directement face à l'Etat. Elles ne transforment pas en demandes identitaires des revendications sociales et politiques. Vous n'avez pas entendu les 'gilets jaunes' parler d'Islam, de laïcité, d'immigration... ce n'est pas leur truc" explique le sociologue. Dernier point commun selon lui, et pas des moindres : leur rapport à la violence.  

"On avait oublié l'époque où la violence révolutionnaire avait une grande légitimité", Michel Wieviorka
"On avait oublié l'époque où la violence révolutionnaire avait une grande légitimité", Michel Wieviorka Crédits : MEHDI FEDOUACH - AFP

La fin d'un tabou vieux de 40 ans autour de la violence 

Une violence aux échelles diverses : "La violence vient le plus souvent de la répression, avec déjà 300 morts en Irak par exemple. Et en France, le comportement des forces de police a été extrêmement violent, même s'il n'y a pas eu de mort". Bilan en France : près de 4 000 blessés parmi les manifestants et les forces de l'ordre, 40 gilets jaunes blessés à l’œil dont 9 énucléés.  Ce rapport à la violence "brise le tabou qui existe en France depuis 40 ans" selon Michel Wieviorka. "On a oublié l'époque où les intellectuels - Sartre, Foucault - exaltaient la violence,  l'époque où la violence révolutionnaire avait une grande légitimité" développe-t-il. Selon lui, avec le mouvement des "gilets jaunes", certains citoyens se sont souvenus que la violence pouvait "payer" : "Les gilets jaunes, c'est un mouvement qui n'est pas violent en soi. Mais on s'est rendu compte qu'on pouvait tirer un grand parti médiatique et politique des violences qui ont lieu au cours des manifestations. En général, ce sont des éléments périphériques au mouvement qui ont fait des violences, ou des personnes qui ont réagi à chaud à la violence qu'il y avait autour d'eux dans les cortèges. Et la chose nouvelle, c'est que la violence a pu payer, a pu être légitime" analyse le sociologue. Une violence qui a aussi révélé une ligne de fracture parmi la population. 

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Michel Wieviorka, sociologue du conflit : "La fin du tabou de la violence"

Une violence qui fracture

Vos passes d'armes sur notre page Facebook est un symbole de cette fracture. Pour la très active Murielle Stentzel, "Rien ne justifie la violence et la haine . Quant au mouvement des jaunes, ceux qui étaient sincères ont quitté le mouvement dès les premières violences". Même son de cloche chez Roberto Goldenman qui écrit : "Ce mouvement n'est pas une naissance, mais une nuisance. Car les citoyens victimes de vos exactions sont nombreux" Pour Sara Nemga en revanche, ces violences sont légitimes, le vrai chaos est social : "Ne pas avoir les moyens de vivre, de se loger, de s'habiller et de manger au point de s'immoler ou de se pendre, c'est pas le chaos peut-être ? " s'interroge-t-elle. Et cette violence, au cœur de la couverture médiatique du mouvement, a également fait jaillir de nouvelles tensions entre citoyens et médias. 

Une remise en cause médiatique ?

Le mouvement des "gilets jaunes" sera "incontestablement un moment très important du point de vue médiatique" estime Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias. Et ce pour des raisons multiples. 

Tout d'abord la difficulté à caractériser le mouvement, et à identifier les sources : "Face à un mouvement qui est multiforme, qui conteste toutes les têtes qui dépassent dès qu'elles commencent à prendre la parole, il y a incontestablement un problème d'interlocuteurs et de sources. Et là, les journalistes vont souvent effectivement tâtonner" explique Jean-Marie Charon, en rappelant le précédent des émeutes de 2005 en banlieue parisienne.  

"Les journalistes ont tâtonné pour caractériser ce mouvement", Jean-Marie Charon
"Les journalistes ont tâtonné pour caractériser ce mouvement", Jean-Marie Charon Crédits : Christophe Petit Tesson - Maxppp

De nouveaux médias émergent de ce mouvement, comme en 68 avec la création de Libé

Cette mésentente réciproque pourrait faire date dans le traitement de l'information selon le sociologue : "On a vu monter d'autres références, comme par exemple Brut, qui, pour certains d'entre eux, était vraiment la forme la plus aboutie et la plus honnête de traitement de l'information. C'est un traitement vidéo continu sans montage, un point de vue journalistique qui se discute beaucoup. Mais c'est quelque chose qui a été pris tel quel par les manifestants, qui considéraient souvent que tout ce qui est montage est suspect".

Par ailleurs, le mouvement des "gilets jaunes" a fait apparaître plusieurs nouveaux médias créés par des manifestants. "On voit même certains 'gilets jaunes' qui veulent devenir journalistes, et qui ont voulu eux-mêmes retransmettre le mouvement. Ce qui est intéressant et assez classique en France. Mai 68 avait produit l'apparition de médias comme Libération. Et après la Révolution française, en quelques mois, plusieurs centaines de journaux sont apparus, alors qu'auparavant tout était contrôlé par le pouvoir royal" ajoute Jean-Marie Charon.

Le résultat aussi d'une crise de confiance globale, confirmé par un récent sondage de Reuters Institute : 24% seulement des Français feraient confiance aux médias. Pour tenter de rétablir la confiance, Radio France et plusieurs autres médias viennent de lancer une grande consultation citoyenne sur internet. D'autant que la défiance s'est manifestée de manière violente et physique, avec plusieurs équipes de journalistes agressées durant les manifestations. "Il n'y a pas énormément de cas très graves, mais il y a une ambiance, des bousculades, des insultes" détaille Jean-Marie Charon. "C'était extrêmement difficile à vivre pour certains journalistes, notamment des jeunes journalistes, qui sont très proches sociologiquement souvent des gens qui sont en train de manifester. D'autant plus qu'une des caractéristiques de ce mouvement, c'est que ça recommençait toutes les semaines, et que les journalistes qui devaient aller couvrir ces manifestations sont toujours les mêmes. C'est la première fois que j'entendais sur le territoire national des journalistes dire : "Je vais travailler avec la boule au ventre" conclut-il. 

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Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias

Le serpent de mer de la "convergence des luttes"

Les médias n'ont pas été les seuls pris de court. Les syndicats l'ont été tout autant. Et font aujourd'hui un pas vers cette forme de contestation inédite. Opposés au début du mouvement, avec des réticences de chaque côté, des rapprochements sont en cours à quelques jours de la grève générale annoncée par un large front syndical à partir du 5 décembre. "Au début du mouvement des 'gilets jaunes', ils n'avaient pas de coordination nationale, ils ne voulaient pas de représentants, et puis il y avait une grande diversité de personnes et d'opinion" explique Nathalie Verdeil, membre du bureau de la confédération générale de la CGT. "Puis le mouvement a évolué, et localement des rapprochements ont eu lieu. Soit des militants CGT qui sont allés discuter sur les ronds-points. Soit à l'inverse, des 'gilets jaunes' qui cherchaient un appui. Et puis l'évolution des revendications a également joué : on est passé du prix de l'essence, à des revendications plus sociales, plus communes avec celles de la CGT" ajoute-t-elle.

Certains gilets jaunes ont appelé à une "convergence" avec les syndicats pour la grève du 5 décembre
Certains gilets jaunes ont appelé à une "convergence" avec les syndicats pour la grève du 5 décembre Crédits : AFP

Et malgré cette volonté assez neuve de "convergence" des luttes, la CGT continue de marcher sur des œufs avec des pratiques horizontales difficiles à appréhender pour elle : "Dans la perspective de la grève du 5 décembre, il y a eu un appel des "gilets jaunes" à converger. On a eu un débat lors de notre comité national, c'est un sujet qui a évolué dans la CGT, qui continue à pointer du doigt quelques soucis dans certains endroits. Sans rentrer dans une polémique, certains mouvements de "gilets jaunes" sont parfois contraires à nos valeurs internationalistes dans certains départements, par exemple par rapport aux sans-papiers en Île-de-France. On est de plus en plus dans l'écoute, mais on ne se laissera pas non plus distraire. Il n'y aura pas de convergence en cas de dissensions sur nos valeurs, ou les revendications portées et construites par nos salariés" explique Nathalie Verdeil. Elle décrit également une CGT davantage à l'écoute, et motivée à travailler sur le terrain des réseaux sociaux, terreau du mouvement des "gilets jaunes". La seconde naissance du mouvement pourrait donc avoir lieu le 5 décembre, main dans la main avec les syndicats, longtemps brocardés comme des vestiges de "l'ancien monde".   

Intervenants
  • Co-initiatrice du mouvement des "gilets jaunes"
  • directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, et administrateur de la Fondation Maison des sciences de l'homme. Il a été le président de l'Association internationale de sociologie (2006-2010).
  • sociologue, spécialisé dans l'étude des médias et du journalisme, chercheur à l'EHESS
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