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Les artistes auteurs se mobilisent depuis plusieurs mois pour dénoncer la précarité du métier. Jeudi dernier, ils étaient 200 à manifester avec leurs syndicats devant le ministère de la Culture

Colère des auteurs : vers un rééquilibrage de la chaîne du livre ?

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#MonAvenirdAuteur |Depuis plusieurs mois, les auteurs se mobilisent pour dénoncer la précarité de leur métier. A l'origine de leur colère, la hausse de la CSG depuis le 1er janvier 2018. Mais le mouvement vise en fait des revendications plus générales sur le rééquilibrage de l'ensemble de la chaîne du livre.

Les artistes auteurs se mobilisent depuis plusieurs mois pour dénoncer la précarité du métier. Jeudi dernier, ils étaient 200 à manifester avec leurs syndicats devant le ministère de la Culture
Les artistes auteurs se mobilisent depuis plusieurs mois pour dénoncer la précarité du métier. Jeudi dernier, ils étaient 200 à manifester avec leurs syndicats devant le ministère de la Culture Crédits : Léon Tanguy - Maxppp

C'est un mal-être latent qui a fini par exploser à l'automne dernier. Les auteurs ont commencé à se mobiliser, notamment pour dénoncer la hausse de la CSG (Contribution sociale généralisée) qui allait entrer en vigueur au 1er janvier 2018. Cette hausse a été compensée par une baisse de certaines cotisations sociales pour toutes les professions, sauf pour la leur. La réforme du gouvernement a donc été un élément déclencheur dans leur mobilisation, une goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Les auteurs, une profession plutôt isolée, sont d'habitude peu enclins à se rassembler et à manifester leur colère. Derrière la dénonciation de la non-prise en compte de leur spécificité, se cachent en fait d'autres revendications beaucoup plus générales. Aujourd'hui, les auteurs dénoncent la précarité de leur métier et réclament un rééquilibrage de la chaîne du livre dans son ensemble.

Comment partager plus justement la valeur d'un livre pour permettre aux auteurs de vivre mieux ? Témoignages recueillis par Maïwenn Bordron.

Auteur, une profession menacée ?

C'est l'une des principales revendications des auteurs aujourd'hui : une plus juste rémunération de leur travail. La part d'un livre qui revient à un auteur est d'environ 8 %, le reste étant divisé entre l'éditeur, le libraire, l'imprimeur, le diffuseur et le distributeur. Un partage "déséquilibré" pour Guillaume Nail, auteur jeunesse et vice-président de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Pour lui, le pourcentage idéal pour les auteurs serait de 10 à 12 %. Lui touche environ 8% du prix total d'un livre : "une fourchette haute" pour un auteur jeunesse, puisque la moyenne est plutôt de 5,1% aujourd'hui, selon lui. Sur un livre qui coûte par exemple 9 euros, il perçoit 0,67 centimes.

"_Sans auteur, la chaîne du livre ne peut pas vivre_. Il y a plein d’acteurs qui vivent de la chaîne du livre : c’est normal qu’il y a ait un partage de la valeur. Le problème est qu’il soit déséquilibré", pointe du doigt Guillaume Nail. L'auteur appréhende à chaque fois le moment où il doit négocier avec un éditeur. Il sait que s'il demande un pourcentage trop important, il prend le risque de se voir refuser l'édition de son livre. "Je n'arrive jamais à négocier ce que je veux. Nous avons toujours envie de demander un peu plus parce que nous savons que nous aurons moins que ce que nous demandons", explique-t-il. 

Aujourd'hui, les auteurs en colère réclament une concertation avec l'ensemble des professionnels du livre car leur situation concerne les maillons de la chaîne. "Nous leur disons que les auteurs sont en train de se précariser de plus en plus. Ils se disent que cela n'a pas d'impact sur eux mais si les auteurs n'arrivent plus à envisager un avenir correct, ils ne vont plus écrire et il n'y aura plus de livres à éditer, donc la question sera réglée. C'est pour cela que nous avons besoin d'eux", alerte Guillaume Nail. 

Guillaume Nail regrette que "tout le monde se renvoie la balle". Les auteurs tirent donc aujourd'hui le signal d'alarme. Si rien ne change, la profession pourrait être amenée à disparaître. Dans une tribune publiée dans Le Parisien, un collectif d'auteurs mettait ainsi en garde le gouvernement sur leur situation : 

Monsieur le Président de la République, Madame la Ministre des Solidarités et de la Santé, Madame la ministre de la Culture, prendrez-vous le risque que la France, sous votre mandat, devienne à jamais un pays sans auteur ? 

Cette image d'un paysage culturel déserté par les auteurs a été reprise par Joann Sfar, l'un des signataires de la tribune, dans une interview aux Inrocks. "Si l’on ne fait rien, être auteur va cesser d’être un métier”, lance celui qui a retweeté cette semaine l'un de nos appels à témoignage sur Twitter.

Désaccord entres les aspirations des uns et les considérations des autres

Mais le reste des professionnels de la chaîne livre ne s'accorde pas forcément sur la notion de métier. Un désaccord entres les aspirations des uns et les considérations des autres qui peut poser problème à l'heure où les auteurs revendiquent une meilleure rémunération. Certains éditeurs considèrent, par exemple, qu'un auteur ne peut pas vivre de son métier dès la première année. "C'est très difficile d'en vivre au départ. Personne ne peut prévoir le succès d'un auteur. On ne fait pas un livre en se disant : je vais être le prochain Guillaume Musso. Il faut avoir un peu d'humilité et se dire : je vais donner le maximum et je verrai bien où cela me mène", affirme David Louvard, de la maison d'édition La Compagnie littéraire, à Paris.

Trois livres édités par la maison d'édition La Compagnie littéraire.
Trois livres édités par la maison d'édition La Compagnie littéraire. Crédits : Radio France
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David Louvard, éditeur : "Il ne faut pas penser à vivre du livre dès le départ"

La Compagnie Littéraire est une petite maison d'édition qui publie entre trente et quarante livres tous les ans. Elle se définit d'ailleurs comme étant des "artisans du livre". Les auteurs qui prennent contact avec cette enseigne ont le choix entre trois possibilités. Dans le premier cas de figure, ils financent eux-mêmes la correction, l'édition et l'impression du livre, avec l'aide de la maison d'édition, puis gèrent l'envoi et les ventes du livres. Ils touchent alors la totalité de leurs ventes. Deuxième scénario : ils paient la maison l'édition pour corriger, éditer, imprimer leur livre, mais ils la laissent gérer les ventes du livre. Les auteurs perçoivent alors 30 % de commissions sur le total des ventes. Troisième et dernière possibilité, qui concerne en général les auteurs expérimentés : la maison d'édition finance entièrement la correction, l'édition, l'impression et la diffusion du livre. Mais dans ce cas, l'auteur touche environ 10 % en droits d'auteur - une part "juste" selon David Louvard. Payer pour voir son livre publié ? Pour La Compagnie Littéraire, cela permet aux auteurs inexpérimentés d'accéder au monde de l'édition, "un tremplin" vers de plus grandes maisons d'édition. 

"Tout le monde se renvoie la balle"

Pour rééquilibrer la chaîne du livre avec l'ensemble des acteurs qui la composent, encore faudrait-il qu'ils s'entendent sur les problèmes de fond. Et cela ne semble pas être le cas aujourd'hui. Certains éditeurs, comme David Louvard, ne considèrent pas que les auteurs se précarisent de plus en plus, alors que c'est le motif de leur colère aujourd'hui. D'autres, comme Laurence Caillieret, responsable juridique des éditions Actes Sud, estiment que la rémunération des auteurs n'a pas baissé ces dernières années. Dans son rapport publié ce jeudi, le Syndicat national de l'édition (SNE) révèle en effet qu'en 2017, les droits d'auteur ont progressé de 1,64% par rapport à l'année précédente. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que tous les auteurs sont mieux rémunérés. L'augmentation des droits d'auteur peut également s'expliquer par l'augmentation du nombre d'auteurs publiés.

Comment s'entendre sur un rééquilibrage de la valeur du livre alors même que des désaccords de fond persistent entre les maillons de la chaîne ? Chez Actes Sud, la part du livre qui revient à l'auteur est de : "6% pour les albums, aux alentours de 7 ou 8% pour les essais et autour de 10% pour les romans". 

Il faut que toutes les pistes puissent être envisagées pour le rééquilibrage, tout en ayant conscience que la paupérisation des éditeurs n’est pas non plus vertueux dans le maintien de la création et c’est un équilibre qui doit être trouvé pour que les éditeurs puissent continuer à financer la création.                    
Laurence Caillieret, responsable juridique chez Actes Sud

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Laurence Cailleret, Actes Sud : "Nous avons intérêt à ce que la chaîne du livre soit maintenue"

La maison d'édition Actes Sud - présidée par Françoise Nyssen jusqu'à sa nomination au ministère de la Culture - accepte de se mettre autour d'une table pour réfléchir à l'avenir du régime des auteurs. "C'est important que les éditeurs soient associés à la réflexion. Comme tous les éditeurs, nous n'avons aucun intérêt à la paupérisation des auteurs. Nous avons intérêt à ce que la chaîne du livre soit maintenue", affirme Laurence Caillieret. La responsable juridique met toutefois en garde les auteurs qui réclament une meilleure part sur le prix du livre : 

Quand nous proposons un taux à l’auteur, c’est un taux qui lui permet de faire exister le projet. Si les taux sont modifiés, il y aura peut-être moins de projets. Je ne suis pas sûre que c'est cela ce que souhaitent les auteurs : qu’il y ait moins de projets qui se réalisent et que nous soyons obligés de diminuer une production parce que nous n'avons plus la capacité de réaliser tous les projets que nous faisons aujourd’hui. Cela pourrait se faire au détriment de beaucoup de projets et donc au détriment d’une grande part de rémunération de certains auteurs sur des projets qui ne se feront pas.

"Il très difficile de trouver un équilibre qui puisse contenter tout le monde", concède un libraire

Du côté des librairies, autre maillon essentiel de la chaîne du livre, les professionnels se sentent également démunis face à la situation des auteurs. Marc Szyjowicz, le président du groupement des libraires de bandes dessinées (GLBD), a conscience de la précarité des auteurs mais n'a pas de solution pour y remédier. 

"C’est un vaste débat, à la fois sensible et très compliqué. Un libraire, c’est un commerçant, qui a un bail, qui a acheté un fond de commerce, qui a des salariés et qui doit payer ses charges. Si un libraire ne peut pas payer ses charges et se rémunérer, il y a un problème économique de la librairie. Cette marge, de 35 à 40 % du prix du livre, nous est nécessaire et il est très difficile de la diminuer. En librairie, la marge nette est l'une des plus faible de tous les commerces en France. Si vous baissez les marges, vous assisterez à la fermeture des librairies", explique le gérant de la librairie BD Net à Paris. Si aucun des maillons de la chaîne du livre ne peut baisser ses marges pour augmenter celle de l'auteur, il faut alors augmenter le prix du livre. C'est ce qu'avance Marc Szyjowicz - "Je vais me faire assassiner par mes clients", lance-t-il en riant. "Comment vous voulez-faire ? Il n'y a pas d'autres solutions ! Avec le livre, il très difficile de trouver un équilibre qui puisse contenter tout le monde", concède le libraire.

La réponse de la ministre Françoise Nyssen

Certains auteurs avancent également l'imposition d'une grille tarifaire, en-dessous de laquelle un éditeur ne pourrait pas descendre pour rémunérer un auteur. L'intervention des pouvoirs publics serait alors nécessaire. Mais aujourd'hui, le gouvernement semble vouloir régler en priorité la compensation de la hausse de la CSG pour les auteurs. Après la manifestation du 21 juin dernier, Françoise Nyssen, la ministre de la Culture a reçu cette semaine certains représentants d'auteur pour mettre sur la table l'ensemble de leurs revendications. Des réunions doivent ensuite être organisées tous les quinze jours, mais la crise des auteurs semble loin d'être terminée. Beaucoup regrettent le discours peu concret de la ministre de la Culture face à la réalité de leur quotidien. "Je me suis battue depuis que je suis arrivée pour le droit d'auteur, pour la compensation de la CSG. Cela a été pour moi des sujets d'attention déterminée. Il fallait vraiment que l'on prenne en compte la spécificité de ceux qui nous enrichissent par leur création", affirme Françoise Nyssen, au micro de Cécile de Kervasdoué.

Françoise Nyssen, ministre de la Culture
Françoise Nyssen, ministre de la Culture Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France
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Françoise Nyssen, ministre de la Culture : "Il faut prendre en compte la spécificité de ceux qui nous enrichissent par leur création"

L'agent littéraire, un (nouvel) intermédiaire entre l'auteur et l'éditeur

L'agent littéraire est l'une des solutions qui pourrait être envisagée pour résoudre la crise des auteurs. C'est un métier encore méconnu en France, mais déjà très développé à l'étranger. L'agent littéraire est embauché par l'auteur pour lui venir en aide, notamment au moment délicat des négociations avec l'éditeur. Les auteurs le disent souvent : "Mon métier, c'est d'écrire", c'est-à-dire à l'opposé de lecture et de l'interprétation des clauses juridiques d'un contrat. C'est là qu'intervient l'agent littéraire. Il défend les intérêts de l'auteur auprès de l'éditeur et négocie la meilleure rémunération possible sur le prix de vente d'un livre. 

Anna Jarota est agent littéraire à Paris, elle travaille avec cinq auteurs français. Elle perçoit sur chaque contrat environ 15% de ce qu'elle fait gagner à l'auteur. Un coût souvent nécessaire pour les auteurs pour négocier au mieux leur texte et donc obtenir la meilleure rémunération possible. "Quand un écrivain arrive avec son texte, il est déjà très angoissé par rapport à ce qu’il va entendre de l’éditeur au sujet de son texte. _Quand il s’agit de parler d’argent, il ne sait plus complètement où il est, parce que ce n’est pas son métier_. Son rêve est d'être publié. Il a donc tendance à dire oui sur des choses qu’il ne connaît pas. Plusieurs mois après, il se rend compte qu'il aurait dû dire non.", détaille Anna Jarota. "Moi, je connais mieux le droit, le marché, je sais juger de façon objective et professionnelle : combien cela vaut d’argent et combien cela peut apporter d’argent à l’éditeur", justifie l'agent littéraire.

Anna Jarota, agent littéraire installée à Paris.
Anna Jarota, agent littéraire installée à Paris. Crédits : Cécile de Kervasdoué - Radio France
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Anna Jarota, agent littéraire : "Avec l'éditeur, nous négocions de professionnel à professionnel"

Un rééquilibrage forcé par l'arrivée des GAFA

Pour Jean-Yves Mollier, historien du livre et de l’édition, la situation actuelle ne peut pas et ne va pas durer. Si les éditeurs ne parviennent pas à trouver un accord avec les auteurs, c'est leur profession qui pourrait disparaître. En cause, l'arrivée des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) : "Amazon propose de supprimer les éditeurs et de s'y substituer", explique le professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Selon lui, le géant américain offre aujourd'hui aux auteurs 35 % de droits d'auteurs pour un livre numérique.

Il ne s'agit pas simplement de pleurer et de dire que les GAFA sont en train de nous dévorer comme faisaient les cyclopes dans l’Odyssée d’Homère. Il faut aussi être prêt à se battre contre les cyclopes, c'est-à-dire ouvrir les deux yeux - le cyclope n'en avait qu'un. Que les éditeurs ouvrent les deux yeux, qu'ils s'entendent avec les auteurs, qu'ils entendent la voix des écrivains pour trouver un système qui donne satisfaction aux uns et aux autres                                                                                                                                                                              Jean-Yves Mollier, historien du livre et de l'édition

Jean-Yves Mollier pose le problème de la façon suivante : les éditeurs ont tout intérêt à revaloriser dès à présent la rémunération des auteurs, qui se détourneront sinon des maisons d'édition traditionnelles pour rejoindre les géants du numérique. "Que les éditeurs ne disent pas que cela va les mettre dans une situation difficile, je rappellerai un exemple historique : Victor Hugo vend extrêmement cher les Misérables, 300 000 francs or de l'époque, soit 1,5 million d'euros. Il oblige son éditeur à trouver une banque qui va lui avancer l'argent. Mais l'éditeur va surtout être obligé d’inventer tous les moyens possibles pour diffuser Les Misérables et l'oeuvre va se vendre à des dizaines, des centaines puis des millions d'exemplaires. Le fait-même que l'éditeur ait dû rémunérer l’auteur très cher, cela l'a obligé à faire preuve d’imagination et à bien diffuser le livre. C'est comme cela qu'il faut voir ce challenge incontestable que représente l'élévation des droits d'auteur pour les éditeurs. l'oeuvre très cher", analyse-t-il.

Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
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Jean-Yves Mollier, historien du livre et de l'édition : "La part idéale pour l'auteur est de 12 à 15%"

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