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Comment le numérique entre à l'école

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#EcoleNumérique |Incités par l'Education nationale, les enseignants sont désormais nombreux à intégrer le numérique à leur enseignement. Sans avoir forcément la formation nécessaire ni de cadre clair. Témoignages.

Crédits : Christophe Estassy / Citizenside - AFP

A peine quelques mots : pour sa première rentrée, le nouveau ministre de l'Education Jean- Michel Blanquer ne s'est guère étendu sur le numérique à l'école - quand François Hollande martelait son grand "plan numérique à l'école."
Pourtant, les enseignants sont désormais tenus par les textes du Ministère de l'Education nationale d'intégrer le numérique à leurs enseignements.
Voilà qui aiguise dans le même temps les appétits les Gafam. Comme l'a rappelé en juin dernier la polémique qui a enflé en juin dernier sur l'entrée dans les classes des géants du numérique, Google et Microsoft en tête.
Comment le numérique entre-t-il à l'école ? Témoignages recueillis par Catherine Petillon.

"Pouvoir choisir son matériel"

Stéphane Coutelier-Morhange, maître formateur en CM2 à Paris

Stéphane Coutelier-Morhange, enseignant-formateur en CM2 à Paris
Stéphane Coutelier-Morhange, enseignant-formateur en CM2 à Paris Crédits : C.P - AFP

Il fait partie des enseignants qui depuis plusieurs années intègrent le numérique à leurs cours. Que ce soit en français, maths ou anglais, toutes ses ressources sont désormais numériques. Le tableau noir fait office de tableau d'affichage. Il faut dire que dans son école, toutes les classes sont désormais équipées d'un tableau numérique interactif. Ils les ont auto-financés via du mécénat.

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Stéphane Coutelier-Morhange, maître formateur à Paris

Au départ, on était assez sceptiques et méfiants vis-à-vis des technologies et d'une nouvelle intrusion du privé dans les classes. On avait peur de gadgets coûteux. On a depuis fait le tri. Et on a vu aussi tout l'intérêt pédagogique que cela peut avoir. Comme nous les avons autofinancés, nous avons pu choisir nos tableaux interactifs. Mais la plupart du temps, les dotations en matériel sont décidées par la mairie et on n'a absolument aucun regard dessus. On peut choisir les manuels scolaires qu'on va utiliser, mais pas le matériel numérique. Et parfois même les logiciels nous sont fournis sans qu'on puisse en choisir d'autres. Des écoles se retrouvent avec des dotations en matériel qu'elles n'ont pas forcément choisies. Il faut aussi des formations, car c'est bien beau d'avoir du matériel, encore faut-il savoir l'utiliser. Pas tant d'un point de vue technique, cela n'est pas le problème : mais il faut réfléchir à ce que cela nous apporte sur le plan pédagogique.

"Petit à petit nous sommes devenus de plus en plus connectés"

Cécile, enseignante en CM2 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

Dans l'école de Cécile, pas de tableau numérique. Quelques ordinateurs dans une salle informatique et une connexion internet aléatoire. Cela ne l'a pas empêchée d'intégrer le numérique à ses cours.

Un jour une collègue me dit "je viens de lire sur Twitter quelqu’un qui a trouvé dans sa cave les affaires d’une ancienne enseignante de notre école". Cela nous a intéressés car on travaillait sur la trace historique. Donc on s’est demandé comment faire pour contacter cette personne et le seul moyen qui nous est venu à l’esprit, c’est Twitter. C’est comme cela qu’on a créé notre premier compte de classe : @cm2aJeanMace. Petit à petit, on a fait de plus en plus de chose, jusqu’à être vraiment connectés. On a fait un journal numérique, appris à faire du codage et ainsi de suite. Les news d’Auber, c’était un journal qui parlait de leur centre de la ville et de qui les intéressait.

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Cécile, enseignante de CM2 à Aubervilliers
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Sans que l'enseignante ne l'ait anticipé, l'utilisation des outils numériques s'est en fait naturellement articulée à un enseignement à la culture numérique.

Les élèves ont l’habitude d’utiliser les ordinateurs et les téléphones, mais en fait ne les connaissent pas du tout. Au départ, je n’avais pas pensé passer par un enseignement du numérique, mais ça s’est fait naturellement, car ils se sont mis à poser de plus en plus de questions. Comme "Qu’est-ce que je fais si quelqu’un dit des choses sur moi ou ma famille". On voyait que peut-être il y avait déjà des élèves harcelés. On a pu mettre des mots, expliquer. J’avais des élèves qui à dix ans postaient des vidéos Youtube. On a travaillé sur la manière de bloquer des commentaires, mais aussi de poster des contenus adéquats. Cela voulait dire aussi apprendre ce qu'on a le droit de dire, quelle musique ou images on peut utiliser.

Si ces questions sont venues, c’est peut-être aussi parce qu’on a travaillé avec les outils numériques. Dans les autres classes, très peu d’enfants ont posé ce genre de questions. C’est vrai que quand on n'a jamais travaillé avec en classe, c’est dur d’arriver en disant "maîtresse quelqu'un me harcèle sur Youtube".

"Les enseignants reçoivent une injonction à l'innovation"

Anne Cordier, auteur de Grandir connectés, aux éditions C et F, maîtresse de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à Rouen.

Anne Cordier, maîtresse de conférence en sciences de l'information et de la communication
Anne Cordier, maîtresse de conférence en sciences de l'information et de la communication Crédits : Cordier

Avec l'entrée du numérique à l'école, les enseignants sont pris dans un certain nombre d'injonctions paradoxales, observe la chercheuse. Dans le cadre de ses travaux, elle suit notamment les enseignants d'un lycée d’enseignement général, technologique et professionnel, situé dans l’Académie de Lille en zone urbaine défavorisée. Un lycée qu'elle décrit comme « ordinaire », tout comme son équipement technologique, dans la moyenne des autres établissements.

Comme ailleurs, les enseignants y sont désormais tenus par les textes officiels d'innover. Surtout depuis le grand plan numérique de 2015, rappelle Anne Cordier, chercheuse en sciences de l'information et de la communication.

Le slogan était "le numérique change l'école". Et dans les textes, on trouve le terme d'innovation, rapproché de celui de numérique. Après, les enseignants sont avant tout des pédagogues et quand on les observe en séances pédagogiques, en salle des profs ou qu'on mène des entretiens, on voit bien qu’ils intègrent le numérique à leur pédagogie. Cela change les corpus qu’ils utilisent : ils ont recours aux archives, regardent des expositions en ligne etc. Mais ils ne font pas du numérique pour le numérique.

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ANNE CORDIER

Ces enseignants qui intègrent naturellement le numérique dans leur pratique n’ont pas le sentiment d’être innovants. Et ils ne comprennent pas ce que l'institution entend par "innovation". Ils me disent “ce n’est pas de l’innovation, c’est des cours, c’est tout”.

"Nous avons lancé Pédagolab pour partager nos expériences"

Hélène Mulot, enseignante documentaliste à Toulouse

Dans l'établissement d'Hélène Mulot, l'ensemble de l'équipe enseignante valorise les logiciels libres. Une manière d'apprendre aux élèves qu'ils ont le choix des outils, mais aussi de les faire travailler sur les questions liées aux géants du numérique.

C’est un travail d’équipe et pluridisciplinaire. Et c’est bien la diversité des regards qui est intéressante. On a créé un groupe de travail informel, Pédagolab. On y fait un partage d’expériences, de problématiques, de réussites. On est assez attentifs à valoriser les travaux de nos élèves en les faisant publier aussi souvent que possible. En mettant en ligne leurs travaux.

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Helene Mulot, documentaliste

Les enseignants les plus craintifs vis-à-vis du numérique l’étaient surtout parce qu’ils ne savaient pas ce qui était possible. C’est en se montrant des choses les uns aux autres qu'ils s’y sont mis. Par exemple, un prof de français avait lancé un audioguide lors d’un voyage scolaire et les profs d’arts plastiques ont repris l’outil l’année suivante pour une exposition. L’objectif c’est de produire, publier et d'être critique par rapport aux outils.

L'école, terrain prisé des Gafam

Il n'y a pas de "réserve générale sur l'usages des outils fournis par les Gafam" dans la mesure où les déclarations à la Cnil sont faites. Voilà ce qu'écrivait en mai dernier le délégué au numérique du ministère de l'Education, Mathieu Jeandron, aux délégués académiques au numérique et aux directeurs des services informatiques. Une position qui a suscité les critiques de la Cnil. Et le 7 juillet dernier, sept organisations ont fait part de leurs inquiétudes face à l'autorisation. La Fédération des Conseils de parents d'élèves et d'école (Fcpe), CREIS-Terminal, l’Enseignement public et informatique (EPI), la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (Peep), la Ligue des droits de l’Homme (LDH), la Ligue de l’enseignement et la Société informatique de France (SIF) ont adressé une lettre au ministre de l’Éducation nationale et au Secrétaire d’état au Numérique.

"Les données des élèves doivent être particulièrement protégées"

Pierre-Yves Gosset, délégué général de Framasoft

Ce sont des données sensibles avant tout parce qu’il s’agit d’individus mineurs et qu’ils sont davantage à protéger. La deuxième chose, c’est que l’une des possibles utilisations de ces données tout au long de la scolarité peut être de suivre l’élève, de l’orienter, le qualifier lui et ses données, pour dire s’il est adapté pour telle ou telle orientation. (...) Aujourd’hui, les plateformes scolaires ont les noms et prénoms des élèves, l’ensemble de leurs travaux et leurs réponses, leurs photos, la liste de leurs copains de classe, avec qui ils échangent, des photos, parfois les notes ?

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Pierre-Yves Gosset

Les deux services les plus utilisés sont ceux de Microsoft avec Office 365, une suite bureautique. Et ce qu’on voit arriver beaucoup c’est Google classroom, une suite applicative dans laquelle les profs peuvent diffuser des cours aux élèves. L’intégralité de ces données sont stockées. Et puis évidemment, une fois qu’un élève a commencé à utiliser les services de Microsoft en classe, il va continuer après chez lui. Cela freine la diversité des usages. Les élèves ne sont pas là pour être formés à des logiciels en particulier, mais pour apprendre à utiliser des outils numériques.

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