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Deux personnes s'embrassent à travers un masque sur l'oeuvre dessinée par la street artiste Pony Wave à Venice Beach (Californie), le 21 mars 2020

Covid-19 : "C'est un virus de l'intimité"

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#NosRelationsAprèsCovid |Ce dimanche, la fête des mères sera un moment propice au rassemblement pour de nombreuses familles. Si la vie normale reprend peu à peu, nos relations n’en restent pas moins chamboulées : une certaine distance physique avec ses proches reste recommandée. Le coronavirus a bouleversé nos relations.

Deux personnes s'embrassent à travers un masque sur l'oeuvre dessinée par la street artiste Pony Wave à Venice Beach (Californie), le 21 mars 2020
Deux personnes s'embrassent à travers un masque sur l'oeuvre dessinée par la street artiste Pony Wave à Venice Beach (Californie), le 21 mars 2020 Crédits : Mario Tama - AFP

Respecter ou non les gestes barrières, embrasser à nouveau ses enfants ou garder ses distances... Chaque personne s'adapte, comme elle le souhaite ou le peut, à cette situation sans précédent. Mais pour tout le monde, nos relations sont bouleversées alors que le virus semble décliner petit à petit, même s'il reste toujours présent. 

Retrouver sa famille, à distance

Pour beaucoup, avant de revoir la famille, il y a déjà un passage chez son médecin de famille. Cécile Ross qui exerce à Paris est régulièrement interrogée par ses patients sur ce qu'il est possible de faire ou non. Dans les questions qui lui sont fréquemment posées : "Est-ce-que les grands-parents peuvent revoir les enfants, pour les garder ou parce qu'ils ne les ont pas vus depuis trois mois ?", "Peut-on revoir un proche atteint d'un cancer ou d'une autre maladie grave ?", "Les enfants retournent à l'école, risquent-ils d'être contaminants ?" À ces différentes questions, la docteure répond au cas par cas, en évaluant la "balance bénéfice/risque". Elle recommande généralement de rencontrer les personnes les plus fragiles à l'extérieur car il est plus difficile de respecter les gestes barrières à l'intérieur. D'ailleurs, la médecin, elle aussi, rencontre sa grand-mère âgée de 90 ans uniquement à l'extérieur et elles portent toutes deux un masque pour éviter tout risque et ses filles se tiennent un peu à l'écart. Mais Cécile Ross confie tout de même : "Si ma grand-mère veut absolument serrer mes filles dans ses bras, au bout d'un moment, je dirai oui", reconnaissant qu'il va falloir "vivre avec ce virus"

De nombreuses personnes consultent leur médecin généraliste pour savoir si elles peuvent voir à nouveau leurs proches
De nombreuses personnes consultent leur médecin généraliste pour savoir si elles peuvent voir à nouveau leurs proches Crédits : Luc Nobout - Maxppp

Vivre avec le virus tout en restant prudente, c'est aussi la philosophie de Sandrine Ageorges-Skinner. Cette directrice de production qui vit en région parisienne se déconfine très peu car il lui est très difficile de garder de la distance avec sa famille et ses amis proches. Elle doit d'ailleurs retrouver ses petites-filles la semaine prochaine et appréhende beaucoup de ne pas pouvoir les serrer dans ses bras. "Cela fait partie d'un mode de communication affective qui est très importante, c'est une façon de sentir l'énergie de la personne que l'on a contre soi, cela appelle à tous les sens le toucher et c'est une vraie frustration", témoigne-t-elle. Une situation qu'elle  compare à celle qu'elle vit avec son mari, condamné à mort. Il est actuellement emprisonné aux États-Unis et depuis plus de vingt ans, ils ne se voient que derrière une vitre. "C'était dans un contexte carcéral et je ne m'étais pas imaginée que ce serait encore beaucoup plus difficile dans le monde 'libre' car on a a priori le choix mais là, on ne doit pas se l'autoriser, c'est d'autant plus compliqué", raconte-t-elle. 

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"C'est plus qu'une frustration, c'est une carence" pour Sandrine qui garde une distanciation physique avec ses proches

Dans un message envoyé sur Twitter, Lola raconte aussi la frustration de ne pouvoir embrasser ses filles de 30 et 36 ans.

Le confinement et tout ce qui s'y attribue reste très frustrant et parfois un sentiment mêlé de chagrin et d'injustice vous emplit le corps entier. (...) Quand une famille est habituée à se dire 'bonjour' en s'embrassant, à se serrer dans les bras pour se réconforter, la blessure et le manque engendrés par le confinement vont être vécus beaucoup plus fort. À l'issue, c'est de donner un sens à ces nouveaux comportements et de faire prévaloir la santé de chacun, même entre parents et enfants.                                                        
Le témoignage de Lola sur Twitter 

Le confinement a été particulièrement éprouvant pour certaines personnes âgées, comme l'a révélé une enquête CSA pour les Petits Frères des Pauvres. D'après cette enquête, 720 000 personnes âgées n'ont eu aucun contact avec leur famille durant le confinement. Et les mesures de distanciation physique continuent de peser pour les aînés. Isabelle est bénévole depuis quelques mois au sein de l'association. Toutes les semaines, avec une autre bénévole, Nicole, elles rendent visite à Yvette, une dame de 82 ans, alitée et très isolée à Lyon. Lors du confinement, les visites étant interdites, elles l'appelaient quotidiennement. Isabelle, confinée en Ardèche, marchait un kilomètre chaque jour afin d'avoir du réseau pour téléphoner et appelait Yvette "plus que sa fille et ses petits-enfants". Des échanges "qui ont renforcé leurs liens". Depuis le déconfinement, Isabelle et Nicole sont retournées voir Yvette, elles ont même pu célébrer ses 82 ans. Mais les visites se font masquées et impossible de prendre à nouveau la main d'Yvette dans la sienne, même si ce geste lui apportait, avant la pandémie, beaucoup de réconfort. 

Si Isabelle n'intervient pas en Ehpad, elle sait de ses collègues de l'association que la situation a été similaire, avec une grande frustration pour les personnes âgées de ne pouvoir voir leurs proches ou les bénévoles venant leur rendre visite. La venue des proches a été totalement proscrite six semaines dans les maisons de retraite où plus de 10 000 personnes sont mortes de la Covid-19. Les professionnels, tout comme les familles, craignaient un risque de "syndrome de glissement" : un sentiment d'abandon tel que la personne se laisse mourir. Il aura fallu attendre ce vendredi pour que les conditions de visite dans les Ehpad soient largement assouplies, permettant aux proches de venir à plus de deux personnes dans le cas de visites à l'extérieur ou à deux maximum dans une chambre. Désormais, le personnel n'est plus obligé d'accompagner ces visites et surtout, les mineurs peuvent à nouveau venir voir leurs aînés, à condition de porter un masque. Les activités collectives, en petit groupe, vont aussi reprendre, ainsi que celles organisées par les associations. 

"On ne sait plus très bien comment se dire bonjour"

Pour l'historienne des sensibilités Anne Vincent-Buffault, "le rituel d'entrée en contact est brisé, on ne sait plus très bien comment se dire bonjour" car pour beaucoup de personnes, il n'y a plus ni embrassades, ni accolades. Sur la page Facebook de France Culture, Magui raconte avoir trouvé une manière de saluer ses proches : "On se fait des bisous comme dans le clip des Inconnus, _façon 'Auteuil Neuilly Passy' et du coup on rigole ! On se fait aussi des checks de pieds avec les chaussures !"  Hugo explique lui se "permettre de vivre" et fait donc "la bise aux copines". _

La distanciation physique perturbe également nos habitudes. "Quand on voit des amis et qu'on est obligé de se mettre à deux mètres, cela ne fait pas la même chose que lorsque l'on avait entre nous la distance amicale qui est plutôt de 50 cm", ajoute Anne Vincent-Buffault. Une situation contradictoire pour cette spécialiste du toucher car il faut recréer du lien, tout en se maintenant à distance. L'anthropologue américain Edward T. Hall a développé la notion de proxémie, qui montre que la distance entre les personnes diffère selon leur relation. On se tient donc plus éloigné lorsque l'on s'adresse à un groupe qu'à des amis intimes.  

La notion de proxémie développée par l'anthropologue américain Edward T. Hall.
La notion de proxémie développée par l'anthropologue américain Edward T. Hall. Crédits : Visactu

Plus de prudence dans les nouvelles relations

L'entrée en contact est bien plus compliquée pour les célibataires. Dans une enquête réalisée par l'Ifop durant le confinement sur la vie sexuelle et affective des Français, les sondeurs ont aussi cherché à savoir quel comportement adopteraient les personnes seules une fois déconfinées. Pour beaucoup, il n'était pas question d'avoir des relations avec des inconnus mais plutôt la volonté de retrouver des personnes déjà connues. 

On est clairement sur une logique de 'safe sex', c'est-à-dire qu'on est d'accord pour avoir un rapport sexuel avec quelqu'un mais on ne prend pas trop de risque sur le profil et le potentiel de transmission ou d'exposition au virus du partenaire. On retrouve déjà cette logique sur la question des MST ou du Sida (...). Cette fois, sans doute avec une double dimension, celle liée à la sécurité sexuelle et celle liée au potentiel d'exposition du partenaire au coronavirus.                                                    
François Kraus, directeur du pôle genre et santé sexuelle à l'Ifop

Jacques Fischer-Lokou, professeur en psychologie sociale à l'université Bretagne-Sud, voit dans les nouveaux contacts amoureux de nouvelles conditions qui "vont apporter la surprise". Habituellement, ils répondent à certains codes qui s'opèrent de façon subtile : "un regard appuyé, un effleurement" mais ce spécialiste du toucher constate que le temps est désormais à l'innovation ! Et d'autres indicateurs vont sans doute être activés... 

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"Pour les nouveaux contacts amoureux, (...) aujourd'hui on doit innover", le professeur en psychologie sociale Jacques Fischer-Lokou

Une étude réalisée par le site de rencontre en ligne Meetic auprès de plus de 7 000 de ses utilisateurs durant le confinement montre que 63% des célibataires entendent désormais _"vivre une relation sérieuse"_. Le site analyse également que les rencontres vont mettre plus de temps à se concrétiser car "20% des célibataires seulement ont trouvé frustrant de ne pas se rencontrer immédiatement 'en vrai'". D'ailleurs, depuis le déconfinement, la durée moyenne de chat vidéo, lancée à la fin du confinement sur le site, est de 37 minutes, la plus longue atteignant neuf heures, d'après des données récentes communiquées par le groupe. 

La psychologue clinicienne et sexologue Joëlle Mignot estime que "le désir a été atteint" avec ce virus et "c'est comme si ce virus avait fait rôder un danger dans les relations intimes", que ce soit pour les couples déjà formés ou les personnes célibataires. "Un danger imminent qui ne fait pas bon ménage avec le désir sexuel, d'autant plus que ce virus atteint la sphère de la sensualité" car en effet, si le coronavirus n'est pas sexuellement transmissible, il peut l'être par les gestes "sensuels", les baisers, les caresses, la proximité corporelle... 

D'ailleurs, la rédactrice en chef de la revue Sexualités humaines n'hésite pas à qualifier ce virus de "virus de l'intimité" car il a atteint non seulement les poumons mais aussi nos sens : le goût, l'odorat puis le toucher, en cause toujours, cette distanciation physique qui nous est aujourd'hui imposée. Pour Joëlle Mignot, les rencontres vont être impactées par le virus et il y aura une évolution dans les relations. Mais peut-être que les futurs rapports corporels seront "plus réfléchis" et "prendront plus de temps à se mettre en route".

On est revenu sur une espèce d'interdit corporel, d'interdit sexuel. On pourrait presque penser que c'est un retour à l'ordre moral, en tout cas quand on était dans le confinement très strict. On va vers une nouvelle gestion des relations, il va falloir s'adapter. Cela ne va peut-être pas métamorphoser toutes les relations inter-humaines. Il faut espérer que les relations sensuelles, sexuelles vont pouvoir se revivre de façon spontanée et naturelle mais ces freins vont sans doute laisser des traces.                              
Joëlle Mignot, psychologue clinicienne et sexologue

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