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"17 novembre, les choses doivent changer" est le slogan des gilets jaunes qui manifesteront ce samedi. Au moins 1 500 actions sont attendues sur tout le territoire selon les forces de l'ordre

"Gilets jaunes" : que change l'augmentation du prix de l'essence au quotidien des Français ?

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#MaDépendanceàLessence |Samedi 17 novembre, les "gilets jaunes" manifesteront dans toute la France contre la hausse des prix du carburant et de différentes taxes. Un mouvement que certains partis politiques tentent de récupérer. Qu'implique concrètement l'augmentation des prix à la pompe pour des millions de Français ?

"17 novembre, les choses doivent changer" est le slogan des gilets jaunes qui manifesteront ce samedi. Au moins 1 500 actions sont attendues sur tout le territoire selon les forces de l'ordre
"17 novembre, les choses doivent changer" est le slogan des gilets jaunes qui manifesteront ce samedi. Au moins 1 500 actions sont attendues sur tout le territoire selon les forces de l'ordre Crédits : Jean-François Frey / L'Alsace - Maxppp

Ils seront peut-être des centaines de milliers samedi 17 novembre à manifester, bloquer les routes, ronds-points, ou du moins tenter de le faire, à travers des opérations escargots. 

1 500 actions sont prévues selon le site blocage17novembre.com. Les "gilets jaunes" manifestent contre la hausse des taxes, notamment celles qui touchent le carburant. 

Pour savoir ce que cette hausse change au quotidien des Français, Antoine Jeuffin a posé la question à un chauffeur de VTC, un agriculteur, un musicien, mais aussi à une infirmière libérale ou au maire d'un village de montagne. Avec un détail chiffré de cette mobilisation sur les réseaux sociaux comparée à d'autres.

Eric, 38 ans, sera dans sa voiture samedi pour participer aux blocages et opérations escargots organisées dans sa région, à l'occasion du #17novembre. Paré d'un gilet jaune, il compte bien faire entendre sa colère suite à l'augmentation des prix du carburant. 

Pour joindre les deux bouts, ce Savoyard doit cumuler deux emplois : conducteur de car et service en salle dans des hôtels. Son quotidien pâtit énormément de l'augmentation des prix à la pompe. 

Un plein, c'est 90, 95 euros. Pour moi ces hausses, ça me fait 130, 140 euros de plus chaque mois. Ces 140 euros, je ne les ai plus pour des loisirs, pour de petits extras. Je suis obligé d'aller chercher les prix les moins cher, chez les hard-discounters. Je ne peux plus non plus aller voir mes deux enfants qui habitent en région parisienne, à 700 kilomètres de chez moi. Il y a peu, un matin, j'ai découvert une flaque de gasoil sous ma voiture. On m'avait siphonné mon réservoir en coupant le tuyau depuis le bouchon ! Depuis, je ne fais que des pleins de 20 litres, ça m'évite d'avoir trop de pertes. 90 euros de gasoil par terre c'est un peu contrariant quand même.  

Sur les réseaux sociaux, une mobilisation comparable à celle de la Manif pour tous

Le mouvement dit des "gilets jaunes" est né après l'émergence d'une pétition en ligne, sur le site change.org, pour une baisse des prix à la pompe. Signée désormais par plus de 850 000 personnes, elle qui a initié le mouvement sur lequel sont venus s'agréger beaucoup d'autres motifs de mécontentements.  

Une mobilisation remarquable sur les réseaux sociaux insiste Jérémie Mani, spécialiste des médias sociaux pour Netino by Webhelp 

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La mobilisation sur les réseaux sociaux est comparable à celle de la Manif pour tous

Il y a un nombre de commentaires sous les articles, un nombre de tweets sous ces hashtags, qui est particulièrement élevé. C'est parti pour avoir le même écho qu'avait eu la Manif pour tous sur internet. On a aussi vu émerger Facebook avec la vidéo de Jacline Mouraud qui a été vue plus de 6 millions de fois. C'est relativement rare, on n'avait pas d'équivalent sur la Manif pour tous. Concernant la pétition en  ligne de Change.org, 850 000 signataires, c'est rarissime.    

Selon Visibrain, plateforme de veille des réseaux sociaux, entre le 22 octobre et le 14 novembre, il y a eu près de 750 000 tweets autour de la manifestation du 17 novembre. Pour bien se rendre compte de l'ampleur du phénomène, il faut se référer aux derniers hashtags très populaires sur le réseau social.

Sur une même période, trois semaines, le hashtag #Pasdevague, destiné aux profs en colère, recueillait un peu moins de 210 000 tweets. Fin 2017, #BalanceTonPorc générait 537 000 tweets. 

Répartition et évolution de l'emploi des différents hashtags de la manifestation du 17 novembre
Répartition et évolution de l'emploi des différents hashtags de la manifestation du 17 novembre Crédits : Visibrain

La manifestation du 17 novembre s'organise via de nombreuses pages Facebook. L'une des plus importantes, "La France en colère-Carte des rassemblements", compte plus de 34 000 membres. Nous avons recueilli vos témoignages, dont celui d'Eric par ce biais. Voici une sélection d'autres messages, parmi plus de 300 réactions en une journée ! 

Une cinquantaine de personnes sont également venues parler en privé pour témoigner de leur dépendance à l'essence. Elles nous ont expliqué les changements qu'une augmentation du prix à la pompe implique pour elles, dans leur vie de tous les jours, qu'elle soit professionnelle ou personnelle. 

"Avant l'été, déjà, j'étais très surpris par la hausse des prix"

Jérémy Nattagh est musicien et compositeur. Résidant à Montreuil (Seine-Saint-Denis), il est souvent en tournée. Et forcément Jérémy regarde de près les chiffres lorsqu'il fait le plein. 

Je fais 20 000 kilomètres par an avec mes tournées. Même avec ma voiture hybride, cela fait 1,80 euros de hausse les 100 kilomètres, vous faites le calcul, ça fait mal ! Cela m'oblige à mettre une partie de mon cachet dans mes frais routiers. Quand on joue loin de Paris, en Allemagne, en Italie, en Suisse, on se retrouve avec des frais de route conséquents. Parfois on vous dit "vous avez 1 000 euros et vous vous débrouillez avez ça. C'est arrivé deux trois fois qu'on refuse des festivals parce qu'on ne pouvait pas se payer avec les frais de route. Prendre l'avion ou le train ? Les instruments sont très mal pris en charge dans l'avion et arrivent souvent abîmés. Dans le train, on laisse le matériel avec d'autres valises et on est forcément stressés que quelqu'un nous le vole. Et c'est exténuant de trimbaler tout ce matériel dans des chariots. 

Les Français qui utilisent leur voiture, non seulement pour se rendre à leur travail, mais POUR leur travail, sont particulièrement touchés par ces hausses. C'est le cas des artisans qui se déplacent à domicile, qu'ils soient élagueurs, plombiers, ramoneurs. Mais aussi des personnels de santé comme les esthéticiennes ou les infirmières libérales, qui se rendent chez leur patient 80% du temps.

Les indemnités de déplacement des infirmières n'ont pas été augmentées depuis 2011

Catherine Kirnidis est la présidente du syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux, une organisation représentative qui compte environ 5 000 adhérents. Elle-même infirmière depuis 34 ans à Avignon, elle constate une levée de boucliers de ses collègues, légitime dit Catherine Kirnidis, face à la montée des prix du carburant. 

Les indemnités de déplacement des infirmières n'ont pas été augmentées depuis 2011. Du coup, on a une augmentation de nos frais réels quand nous nous déplaçons au domicile de nos patients, mais pas de contrepartie ! Sans avantages fiscaux ou autres par rapport à cette contrainte que l'on a. Avant, je mettais 50 euros pour mon plein, maintenant c'est 70 euros. Et nous n'avons pas le choix ! Je ne me vois pas faire ma tournée en ville en autobus ou avec un TER dans les zones rurales. Ce n'est pas envisageable !

Angélique Barrier est également infirmière, dans la Loire. Cette mère de deux enfants doit se serrer la ceinture depuis que les prix du carburant grimpent. 

On commence à regarder de plus en plus à se restreindre sur nos loisirs, ce qu'on ne faisait pas du tout avant. Habitant en campagne, sachant que mes deux enfants font du basket-ball, qu'il y a quatre entraînements par semaines et deux matches le weekend. Ce n'est pas forcément à côté, parfois c'est à 50, 60 kilomètres, et on commence à y réfléchir de plus en plus, à ne pas aller les voir, ou à s'arranger pour que d'autres parents fassent le déplacement. 

Taxis et routiers diversement touchés 

Quand on pense "augmentation du prix à la pompe", on pense forcément aux taxis et VTC, dont le carburant est un poste-clé de dépense. Avec ces hausses, difficile pour eux de rester de marbre, explique Sayah Baaroun, secrétaire général du syndicat des chauffeurs privés/VTC, lui même chauffeur en région parisienne. 

Tout le monde est en colère sur les prix du gasoil. Nous sommes des petits patrons et on nous a confisqué le droit de fixer nos tarifs. On a une augmentation du prix à la pompe mais on ne peut pas le répercuter sur les prix des courses puisque ce sont les plateformes de mise en relation entre les clients et nous qui nous fixent les règles. C'est complètement stupide. Quand on voit qu'on dépense plus de 20 à 30 euros par plein, tous les trois jours, le manque à gagner est de 300 à 400 euros par mois.

Sayah Baaroun estime son manque à gagner mensuel à environ 375 euros
Sayah Baaroun estime son manque à gagner mensuel à environ 375 euros Crédits : Sayah Baaroun

Comment s'organiser et faire face si les taxis et VTC ne peuvent jouer sur le montant de leurs courses ? "On ne peut refuser une course sous prétexte qu'on sait que l'on va rester beaucoup dans les bouchons et qu'on va donc consommer plus de carburant. C'est impossible, on est piégé", explique Sayah Baaroun. Quid de l'acquisition d'un véhicule vert pour réduire leur consommation et donc leurs frais, à terme ? "Si vous avez un véhicule léger très haut de gamme ou même haut de gamme, vous ne pouvez pas basculer sur un véhicule électrique puisqu'il n'en existe pas dans la même gamme, ou très peu. Moi, poursuit Sayah Baaroun, j'ai une grosse berline qui fait en moyenne 11 litres au cent,  je ne peux pas me permettre de changer. C'est un poste très coûteux de modifier comme ça, vous ne pouvez pas claquer des doigts et passer à l'hybride."

Les entreprises de transport routier, elles, tirent moins la langue. "Mais ça nous touche, bien sûr", insiste Pascal Vandalle, directeur délégué au pôle terrestre de l'Union TLF, organisation professionnelle qui représente des entreprises de transports et de logistique. 

Nous bénéficions au sein de la profession d'un mécanisme qui permet de répercuter au client ces hausses de taxes et de tarif, sous forme d'un pied-de-facture. Cela vient quand même alourdir la note du côté de nos clients, et, à un moment donné, ces derniers remettent en question ou souhaitent remettre en question le montant tarifaire. Finalement, ces hausses nous enlèvent des marges de manœuvre dans les négociations avec les clients : cela vient polluer les discussions commerciales car un poste de charge est déjà en hausse sur le prix que vous négociez. 

"On se demande si on sera encore paysans dans dix ans"

Les agriculteurs sont aussi touchés. Peu nombreux sont ceux qui peuvent vivre de leur terre sans utiliser de carburant. Dans l'Essonne, près d'Auvernaux, Nicolas Galpin, 42 ans, cultive du blé, du colza, des pois et de la betterave sucrière. Il participera samedi 17 novembre à la manifestation. 

J'ai plusieurs véhicules. Un tracteur qui roule au GNR, ce qu'on appelle vulgairement le rouge. Et deux camionnettes qui roulent au gasoil. Je ne peux pas vraiment faire d'économies avec puisqu'à chaque fois que je démarre mon tracteur, ce n'est pas pour me balader, c'est pour faire quelque chose d'essentiel dans mes champs. J'utilise environ 15 000 litres par an de rouge pour mon exploitation, cela me fait 15 000 euros alors qu'il y a un an c'était environ 13 000. Tout ça c'est sans comptez le gasoil standard qui a aussi grimpé. On ne s'en sort pas parce qu'on est sur un marché mondial et qu'on peut pas jouer sur les prix de nos produits. Avec les collègues, on se demande si on sera encore paysans dans une dizaine d'années, ou même avant ! 

La hausse des prix du carburant est particulièrement perceptible dans les régions françaises où des moyens de transports alternatifs ne sont pas disponibles. Les petites communes souffrent. Comme Aillon-le-Vieux, 172 habitants dans le massif des Bauges. Christian Gogny, le maire de la ville, doit faire face à de nombreux défis :

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A cause de l'augmentation du prix à la pompe, on va peut être devoir réduire le domaine skiable

La saison dernière, on était aux alentours de 62 000 euros de charges de carburant pour nos dameuses. On va passer quasiment à                                      
93 000 cette saison. Malheureusement, on va peut être devoir réduire la masse salariale ou le service, c'est-à-dire le domaine skiable, au risque que la clientèle parte. 

Avant le 17 novembre, les "gilets jaunes" se préparent pour exprimer au mieux leur colère dans la rue. Et s'ils sont nombreux à dire qu'ils ont perdu du pouvoir d'achat avec ces hausses, certains, au moins, n'ont pas perdu leur sens de l'humour. 

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