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Facebook dispose d'un immense Data Center à Lulea en Suède. Novembre 2013

"J'ai voulu reprendre le contrôle de mes données"

4 min
À retrouver dans l'émission

La récupération par un cabinet de conseil politique des données personnelles de plusieurs dizaines de millions d'utilisateurs de Facebook a conduit de nombreux internautes à questionner leur présence sur le réseau social. Les réponses vont de la colère à la résignation. Reportage Abdelhak El Idrissi

Facebook dispose d'un immense Data Center à Lulea en Suède. Novembre 2013
Facebook dispose d'un immense Data Center à Lulea en Suède. Novembre 2013 Crédits : JONATHAN NACKSTRAND - AFP

Le cynisme de Facebook

Il y a la promesse et il y a le business.

"Facebook vous permet de rester en contact avec les personnes qui comptent dans votre vie." D'un côté, le slogan du réseau social qui compte plus de deux milliards d'utilisateurs se veut porteur de valeurs. Il promet aux internautes un outil gratuit pour rester connecté avec ses amis, sa famille, ses collègues.

De l'autre, l'entreprise fait la promesse aux annonceurs de mettre à leur disposition des profils d'utilisateurs d'une très grande précision afin que ces entreprises paient en échange d'un accès à une masse gigantesque d'utilisateurs désormais transformés en clients potentiels. C'est ainsi que Facebook génère des bénéfices colossaux grâce aux revenus publicitaires (17 milliards de dollars de bénéfices en 2017).

Ce fonctionnement a atteint ses limites après la révélation du scandale Cambridge Analytica. Un cabinet de conseil politique a pu récupérer les données de cinquante millions d'utilisateurs. Ce même cabinet a pu ensuite exploiter les données en travaillant pour la campagne présidentielle de Donald Trump ou encore sur le référendum pour le Brexit.

"Sans Cambridge Analytica, il n'y aurait pas eu de Brexit", affirme même le lanceur d'alerte Christopher Wylie à l'origine de la révélation du scandale.

Depuis, Facebook fait face à la plus importante crise de son existence. Des autorités publiques aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au niveau européen réclament des explications à l'entreprise. La plateforme a perdu des milliards de dollars de capitalisation boursière avec les baisses successives de son cours en Bourse.

Des entreprises comme Tesla et SpaceX ont supprimé leurs pages Facebook après une décision de leur propriétaire Elon Musk. Le magazine Playboy a fait de même en disant refuser d'exposer ses millions de fans sur le réseau social aux pratiques de Facebook. La fondation Mozilla a, elle, proposé une extension à son navigateur internet pour empêcher le réseau social de recueillir les données de navigation des internautes.

Chez les utilisateurs, un appel à supprimer son compte Facebook a été lancé, et il fédère de nombreux mécontents autour du mot-clé #DeleteFacebook (#SupprimeFacebook). L'interrogation se fait ressentir chez de nombreux utilisateurs. Faut-il quitter Facebook ? Quelles sont les alternatives ? Que sait Google à propos de ses utilisateurs ?

C'est le cas de Sandrine, docteure en littérature française et langue française :

Depuis quelques jours, je suis dans une démarche active d'information. Je suis en train d'essayer de voir par quoi je peux remplacer les services que propose Facebook, parce que je me pose la question de savoir si je ne vais pas supprimer mon compte.

Comme beaucoup d'internautes, elle sait que la contrepartie de l'accès gratuit à Facebook est l'utilisation par le réseau social des données personnelles. Mais elle n'était pas au fait de l'ampleur de leur commercialisation et du peu de cas que l'entreprise semble faire de la protection de ces informations sensibles. "Je savais bien que Facebook avait un accès à mes données (…) en revanche, ce qui m'agace dans cette histoire c'est de constater que l'entreprise génère du profit sur l'exploitation de mes données." Et c'est surtout "l'exploitation non contrôlée et à des fins de manipulations" qui la met en colère.

Un comportement qu'elle qualifie volontiers de "cynique". Elle souhaite devenir moins passive sur les réseaux sociaux pour arriver à leur "dicter des règles nouvelles et plus éthiques."

"Facebook a aspiré mes contacts" 

D'autres utilisateurs ont franchi le pas et ont supprimé leur compte. C'est le cas de Sébastien, 27 ans. Il explique son départ de Facebook par deux raisons : un sentiment de "grande lassitude" sur un réseau social de plus en plus chronophage. Il y a également la gêne en voyant des publicités de plus en ciblées apparaître sur sa page.

J'ai voulu reprendre le contrôle de mes données personnelles.

Mais avant de quitter définitivement Facebook, Sébastien a demandé à obtenir une copie de toutes les informations que l'entreprise détient sur lui. En parcourant les fichiers, il a été très étonné. D'abord, Facebook a gardé la trace de toutes ses activités. La liste de ses amis actuels, les amis supprimés, les demandes d'amitié non acceptées. Tous ses goûts musicaux, littéraires, cinématographiques en fonction des pages qu'il a "aimées". Connaissant le modèle économique de Facebook, il se doutait que toutes ces données étaient conservées. 

"Facebook sait de moi, beaucoup de choses. Plus que certains amis et collègues", constate-t-il.

Mais à sa grande surprise, il a découvert que Facebook disposait d'une copie de son carnet d'adresses. Une liste de noms, d'adresses électroniques et parfois de numéros de téléphone de personnes avec lesquelles il n'est pas du tout ami sur Facebook (et dans la vie) : sa banquière, son ancien employeur…

Au final, c'est assez effrayant de savoir qu'une seule et même entreprise a un profil aussi complet sur vous. Tous les Etats totalitaires en rêveraient.

Dix jours après avoir supprimé son compte, Sébastien ne regrette pas. "Je vis bien. Je vis même mieux. J'arrête de faire défiler mon fil Facebook sur mon téléphone dès que j'ai une ou deux minutes à occuper. C'est du temps qui était perdu, et du temps qui pourrait être consacré à autre chose" estime le jeune homme.

Sur le fait que Facebook permette de garder une forme de lien avec des amis éloignés ou des amis d'enfance, Sébastien considère au contraire qu'une interaction qui se résume à un commentaire sous une photo ou à cliquer sur le bouton "j'aime" ne constitue pas un vrai lien. Pour ses amis éloignés, il dit prendre le temps d'écrire un mail.

Après Facebook, Sébastien a également supprimé sa messagerie électronique Gmail (Google) au profit d'une messagerie basée en Suisse et "respectueuse des données personnelles". Il est vrai que Google a longtemps scanné tous les messages de ses utilisateurs afin de leur proposer de la publicité ciblée.

Il y a une forme d'addiction qui s'est développée. C'est ce qui enferme les gens dans la dépendance

"Ça ne m'apportait rien"

Après un "long questionnement", Donat, 32 ans, qui travaille dans le secteur des jeux vidéo a également décidé de quitter Facebook. Mais ce n'est pas lié à au récent scandale Cambridge Analytica. 

J'y passais beaucoup de temps et objectivement, en prenant un peu de recul, ça ne m'apportait pas grand-chose.

Plus que la question des données personnelles, c'est l'inutilité, à ses yeux, de Facebook qui l'a convaincu. "Je n'apprenais pas grand-chose sur le quotidien d'amis plus ou moins proches en France ou à l'étranger. Et bizarrement, j'avais une tendance un peu masochiste à aller consulter du contenu qui finissait par m'énerver" se souvient-il.

Mais les choses ne se sont pas faites facilement. Il y a eu une première tentative. "J'ai fait à un moment donné l'effort d'aller chercher du côté du web libre, quitte à perdre en qualité et en simplicité. C'est une démarche que j'ai abandonnée, car malgré tout Facebook, Google, et toutes les entreprises qui proposent des services gratuits en échange de données, fournissent quand même des services d'assez haute qualité".

Fuir ou se battre ?

Pour les adversaires du pistage et du profilage sur Internet, la suppression du compte Facebook n'est pas forcément la meilleure des réponses. "J'ai un compte Facebook et je compte le garder" explique Arthur Messaud, juriste au sein de La Quadrature Du Net, une association dont l'un des objets est la défense des libertés numériques. 

Pourquoi rester sur Facebook ? "Car il y a beaucoup de gens qui ne pourront pas partir de Facebook pour des raisons professionnelles, familiales... Je vais rester sur Facebook pour pouvoir aider ces gens, leur transmettre des informations et ne pas les abandonner à leur sort".

Il rappelle que Facebook ne collecte pas seulement les données des internautes inscrites sur le réseau social, mais de tous les internautes, à partir du moment où il visite un site sur lequel apparait un bouton "j'aime" ou de partage de Facebook. En Belgique, cette pratique a été condamnée par la justice.

Selon Artur Messaud, la lutte contre Facebook, et plus globalement contre les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Microsoft) :

Il faut attaquer leur modèle économique, leur monde. Leur modèle économique repose sur l'idée qu'ils peuvent nous vendre leurs services contre nos libertés. Nos libertés s'expriment dans nos données personnelles. Ça va être tout un tas de détails sur notre esprit, sur nos habitudes, sur notre famille, nos amis, nos préférences et qui, une fois qu'on a donné accès à ce niveau de détails de notre vie et notre esprit à ces géants, ceux-ci ont tout loisir d'appliquer une analyse poussée des données.

Ce serait donc une question de liberté et de libertés fondamentales. Ce qui fait dire au juriste que la remise de nos données personnelles et de nos libertés fondamentales en échange de l'accès à un service est illégale.

Et de préciser : "A partir du moment où tout ce qu'on voit sur Facebook est préalablement trié en fonction de ce que Facebook pense qu'on est, on ne voit plus le monde entièrement. On voit le monde par le prisme que nous a imposé Facebook. Facebook va nous présenter les choses qu'il pense être les plus à même de nous manipuler dans notre comportement. Quelle liberté reste-t-il face à ça ?"

L'Internet Libre comme alternative

"Quitter Facebook ce sera la solution à long terme" explique Arthur Messaud. Après le combat qu'il appelle de ses vœux. Pour lui, les internautes devront ensuite se reporter sur des alternatives issues de l'Internet et du logiciel libre. Car le modèle économique des GAFAM "enferme".

"Face à Facebook on va avoir Diaspora. Face à Twitter, il y a Mastodon. Face à Youtube, on va avoir PeerTube. Les alternatives sont là, mais pour qu'elles fonctionnent il faut du monde dessus"

Le juriste reconnait que ces alternatives n'offrent pas toutes les mêmes performances, la même esthétique et les facilités d'utilisation que celles des géants américains.

Il y a des cas où c'est plutôt moche et il va manquer des fonctionnalités, mais c'est normal car le logiciel libre qui va permettre tous ces services a un modèle économique beaucoup plus légitime, honnête et éthique que les géants de l'Internet et, de fait, a des sources de financements moins importantes.

D'où l'impérieuse nécessité de "rétablir l'équilibre" et de forcer les GAFAM à jouer sur un pied d'égalité avec le monde du logiciel libre :

Du moment qu'on viole la loi, c'est facile d'avoir plein d'argent. Mais quand on respecte les utilisateurs et leurs données personnelles, comme le fait le monde du logiciel libre, ça demande beaucoup d'énergie.

La Quadrature du Net attend beaucoup d'un règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD) qui entre en vigueur le 25 mai 2018. Ce texte prévoit des pouvoirs accrus en matière de sanctions pour les autorités de protection des données personnelles. Arthur Messaud annonce que dès le 25 mai, l'association ira déposer aux noms des internautes qui le souhaitent une action collective contre les GAFAM. 

Le message sera-t-il reçu par les internautes ? Sur Twitter, le mot-clé #DeleteFacebook est encore régulièrement utilisé une semaine après la révélation du scandale Cambridge Analytica. Au 29 mars 2018, il a été utilisé à 186 000 reprises selon Digimind, société spécialisée dans la veille et l'analyse des réseaux sociaux.

Mais pas besoin de ce mot-clé pour faire réagir. Nous avons posé la question de la suppression du compte Facebook aux internautes. Les réponses diffèrent : 

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Retrouvez ici d'autres témoignages, laissés notamment sur notre page... Facebook

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