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L'interdiction d’utiliser son téléphone portable à l’école existe déjà … depuis 2010 !

"Le téléphone, c'est toute ma vie. Dans la cour, on est tous dessus !"

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À retrouver dans l'émission

Interdire les téléphones portables à l’école : c’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. Jeudi, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi qui vise à les prohiber dans les écoles, de la maternelle au collège. Qu'en pensent les élèves, les profs, les parents ?

L'interdiction d’utiliser son téléphone portable à l’école existe déjà … depuis 2010 !
L'interdiction d’utiliser son téléphone portable à l’école existe déjà … depuis 2010 ! Crédits : Claudia Bertram - Radio France

Réseaux sociaux, SMS, photos, vidéos, en quelques années, le téléphone portable a pris une place considérable dans le quotidien des jeunes. En 2016, 93% des 12-17 ans avaient un portable, selon le baromètre du numérique établi par l’autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP). Ils étaient 72% en 2005.

Mais l’utilisation du téléphone à l’école peut être à l’origine de nombreux maux, comme le manque de concentration, l’hyperconnexion, le cyberharcèlement ou encore l’exposition à des contenus violents ou inadaptés. 

Est-ce alors une bonne chose d’interdire le téléphone portable à l’école ? Témoignages recueillis par Claudia Bertram.

Le téléphone portable déjà interdit à l’école

L’interdiction d’utiliser son téléphone portable à l’école existe déjà … depuis 2010 ! L’article L511-5 du Code de l’Education stipule que l’utilisation d’un téléphone mobile "durant toute activité d’enseignement" est interdite. En revanche, l’utilisation en dehors des cours, dans la cour de récréation par exemple, dépend de chaque établissement et est précisée dans le règlement intérieur.

Dans la proposition de loi, l’interdiction totale vaut par défaut. Mais des exceptions propres à chaque école peuvent être précisées dans le règlement intérieur. La loi n’aura donc rien de révolutionnaire. Elle permettra de conforter "juridiquement" les chefs d’établissements. Un amendement à été adopté pour faire inscrire dans la loi la possibilité pour le personnel enseignant de confisquer les portables. 

Par ailleurs, l’interdiction ne concerne pas les usages pédagogiques du portable, s’inscrivant dans un projet éducatif précis et encadré par le personnel éducatif.

Selon la rapporteure de la loi, la député LaREM Cathy Racon-Bouzon, la moitié des collèges en France a déjà interdit totalement les téléphones portables.

"Le portable c’est toute la vie. Dans la cour, on était tout le temps sur nos portables"

Au collège Beaumarchais, dans le 11e arrondissement de Paris, les portables étaient autorisés dans la cour de récréation, mais il y a un mois ils ont été totalement interdits. Une décision que certains élèves ont du mal à accepter, comme Youness, qui est en classe de 6e :

C’est énervant parce que dans la cour normalement, on était tout le temps sur nos portables, en train de jouer, en train d’envoyer des messages… Le portable, c’est toute la vie. On est obligés de rester dessus, c’est comme si c’était notre meilleur ami ! Vous pouvez tout faire avec.

En 2016, 93% des 12-17 ans ont un portable, selon le baromètre du numérique.
En 2016, 93% des 12-17 ans ont un portable, selon le baromètre du numérique. Crédits : Claudia Bertram - Radio France

Angela, en classe de 4e, est plus nuancée : 

Je comprends pourquoi ils ont fait ça, parce qu’en plus dans le collège, il y a eu des problèmes de photos à cause du téléphone (…) Mais en soit je trouve ça un peu idiot, parce que les gens qui voulaient écouter un peu de musique avec leurs écouteurs dans la cour ou juste regarder leur téléphone ou envoyer un message à leurs parents, prévenir d’un truc… On ne peut plus rien faire. 

Pour elle, l’utilisation du portable à l’école est surtout pratique, par exemple pour prévenir sa mère lorsqu’elle termine plus tôt ou plus tard que prévu. Et elle reconnaît que ce n’est pas parce que le téléphone est devenu interdit qu’elle cesse de l’utiliser. Pour elle, cette nouvelle règle n’est pas pertinente : "Je pense que le fait d’interdire va plus pousser les gens à essayer de sortir leur téléphone".

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"Quand ce n’était pas interdit, il n’y avait pas tant de gens que ça sur leur téléphone. Ils s’en fichaient."

L’une de ses amies, Siana, l’attend à la sortie des cours. Elle est élève au collège parisien Victor Hugo, où le portable est complètement interdit. Ce qui ne l’empêche pas d’utiliser son téléphone, ou plutôt ses téléphones : elle a un smartphone et un "bigo", un téléphone ancienne génération jaune fluo. Cela lui permet de toujours être joignable. "Quand je suis collée, je donne juste mon Iphone et je garde mon bigo. On dirait un surligneur en fait de loin". Elle ne s’est jamais faite attrapée car, selon elle, personne ne soupçonne qu’elle utilise un téléphone comme celui-ci : "tout le monde a un Iphone de nos jours".  

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"Si ma mère me confisque mon smartphone, j'ai toujours mon bigo pour appeler!"
Siana, et sa technique du double téléphone.
Siana, et sa technique du double téléphone. Crédits : Claudia Bertram - Radio France

“Quand on a 500 histoires de portables à gérer tous les jours, on a envie de les interdire”

Interdit dans les cours de récré ou pas, le téléphone est devenu indispensable pour de nombreux élèves. A tel point que la situation devient parfois ingérable en cours. Les professeurs ont été nombreux à réagir sur notre page Facebook. Notamment une professeur de collège qui décrit un quotidien compliqué : 

Mais comment peut-on faire quand les élèves s'engouffrent à 5 dans les toilettes pour prendre des photos et répondre aux messages, quand ils filment les professeurs à leur insu depuis le dessous de la table et qu'ils balancent la vidéo sur Snap, que bien entendu on ne peut plus voir au bout de 24h... Comment fait-on quand ils sont davantage préoccupés par les messages qu'ils reçoivent que par les cours, à tel point que certains allument leur téléphone dans leur trousse et répondent en classe ! (…)                  
Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je suis désolée, mais quand on a potentiellement 500 histoires de portables à gérer tous les jours, on a envie de les interdire, en effet…

Mais la situation est différente dans chaque école. Laure Marchand est professeure d’histoire géographie dans le collège René Descartes à Loos, près de Lille. 

Laure Marchand, professeur d'histoire au collège.
Laure Marchand, professeur d'histoire au collège. Crédits : . - Radio France

Pour elle, le téléphone portable à l’école n’est pas un problème. Ils sont "invisibles et éteints dans les sacs". En revanche, ils ont un impact sur la concentration des élèves : "On sent que les élèves ont du mal à décrocher de leur téléphone. Ils le disent. Quand ils rentrent et qu’ils font leurs devoirs, très souvent, ils ont leur téléphone à côté d’eux et du coup, ils font leur devoir un peu en dilettante".

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"Les élèves reconnaissent eux-mêmes que leurs téléphones les déconcentrent quand ils font leur devoir"

"J'assume le choix de laisser les élèves utiliser leurs portables dans la cour de récré"

Valérie Quéric est principale au collège Louis Bouland à Couloisy, dans l’Oise. Elle est aussi élue au SNPDEN, le syndicat national des personnels de direction de l’Education nationale. Pour elle, la loi est une bonne chose car elle invite au débat sur l’utilisation du téléphone. Dans son collège, le téléphone est autorisé dans la cour de récré. Mais l'autorisation s’accompagne d’une véritable pédagogie. 

En contrepartie et c’est très important, on va beaucoup insister sur la prévention. La prévention autour des réseaux sociaux, la prévention autour des addictions (...) des choses extrêmement pratiques, mais qui, au-delà de l’utilisation du téléphone portable, amènent une réflexion. Parce que ce n’est pas seulement une utilisation de l’outil, c’est aussi une réflexion autour de ce qu’on va dire, de ce qu’on va faire, de ce qu’on va montrer. 

Elle reconnaît les risques d’exclusion sociale et la possibilité d’interdire les téléphones reste en question. “C’est une réflexion actuelle, liée à l’aspect addiction, mais on se demande si cela ne va pas soulever beaucoup plus de problèmes. Parce qu’il n’y en a pas actuellement.. Cette tolérance d'usage dans la cour fait qu’ils ont leur moment à eux, on n'a pas de bagarre, on a un bon climat scolaire (...). Il n’y a plus du tout d’agressivité entre les élèves. Pour plein d’autres choses aussi, mais en l'occurrence je pense que ça aide aussi”. 

"Il nous en a parlé dès le CM2"

Face à l'engouement des jeunes pour les portables, difficile pour les parents de ne pas céder.  

Juliette résiste aux demandes répétées de son fils pour avoir un téléphone portable.
Juliette résiste aux demandes répétées de son fils pour avoir un téléphone portable. Crédits : Claudia Bertram - Radio France

Juliette Urbain a un fils de 11 ans et elle est représentante de la FCPE, la Fédération des Conseils de Parents d’élèves, pour les écoles du 11e arrondissement à Paris. Son fils est en 6e et dès l’école primaire, il a réclamé un téléphone à ses parents : "Il nous en a parlé dès le CM2. Il voulait vraiment qu’on lui en achète un parce que tous ses copains, soi-disant, allaient en avoir un". Elle n’a pas cédé car elle estime qu’il n’en a pas besoin, mais ce n’est pas le cas de tous les parents.

Nora Fraisse a une fille en classe de 3e et elle admet que les parents ont une responsabilité vis-à-vis des téléphones portables. “J’ai peut-être un usage déraisonné du téléphone portable. J’ai besoin de savoir si mon enfant est bien arrivé à l’école et s’il en est bien ressorti. C’est devenu quelque chose qui fait vraiment partie de notre quotidien, et je pense dans beaucoup de familles”. 

"Interdire pour interdire, cela ne changera rien !"

Nora Fraisse a créé l’association Marion la main tendue, du nom de sa fille de 13 ans, victime de harcèlement scolaire, qui s'est suicidée en 2013. Son association lutte notamment contre le cyberharcèlement. 63% des 11-14 ans sont inscrits sur au moins un réseau social, selon une enquête réalisée en juin 2017 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et l’association Génération numérique. 

Elle connaît bien les pratiques des jeunes et selon elle, interdire le téléphone portable ne suffit pas : les élèves ont un coup d’avance et utiliseront d’autres outils numériques, comme les montres connectées ou les tablettes pour parvenir à leurs fins. 

D’ailleurs, le projet de loi a évolué en ce sens ces derniers jours. Alors que la nouvelle loi interdisait uniquement l'utilisation du “téléphone mobile”, le texte inclut désormais “tout autre équipement terminal de communications électroniques”. 

(Droits photo : Yann Le Pape)

Pour Nora Fraisse, l’interdiction des téléphones portables doit impérativement s’accompagner de pédagogie. 

Je pense que cela doit être accompagné de tout un parcours d’usage de ces outils pour appréhender internet, ses risques et ses dangers, en tant que victime mais aussi en tant que potentiel agresseur. Interdire pour interdire n'apportera rien. Parce que c’est déjà le cas, la plupart des établissements ont interdit le téléphone portable mais cela n’empêche pas le cyberharcèlement parce qu’ils ne sont pas formés à l'usage bienveillant et correct de cet outil. 

Créer de l’engagement

Philippe Coen est avocat et fondateur du label Respect Zone. Ce label consiste à faire signer une charte aux quatre parties du climat scolaire : enseignants, élèves, parents et personnels.  

45 collèges ont signé la charte proposée par Philippe Coen.
45 collèges ont signé la charte proposée par Philippe Coen. Crédits : .

L’idée est de transformer les internautes en inter-acteurs, de transformer les élèves en être pensants par rapport leur responsabilité sur internet (...) Notre travail avec Respect Zone est de faire en sorte que l’ensemble de la communauté scolaire, qui inclut les élèves mais pas seulement, se lève pour dire  ‘ça c’est inacceptable’ plutôt que ‘interdisons’.  

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"Un téléphone portable, c'est comme une arme"

Interdire le téléphone portable aux enseignants ? C’est ce que réclamaient certains députés LaREM, qui suggéraient d’étendre l’interdiction à l'ensemble de la communauté éducative, au nom de l’exemplarité. Mais jeudi, lors de l'adoption de la proposition de loi, le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a écarté cette piste. 

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