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Elise et Paola, 18 ans toutes les deux, lors de la marche pour le droit des femmes, à Paris, le 8 mars 2020.

"On n’est pas hystériques, on est historiques !"

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#GénérationsFéministes |Elles ont entre 15 et 70 ans, elles sont toutes féministes engagées. Plus de cinquante ans les séparent, le combat les rapproche. En cette période mouvementée de post-César, comment vivent-elles ce nouvel élan transgénérationnel de la lutte pour le droit des femmes ?

Elise et Paola, 18 ans toutes les deux, lors de la marche pour le droit des femmes, à Paris, le 8 mars 2020.
Elise et Paola, 18 ans toutes les deux, lors de la marche pour le droit des femmes, à Paris, le 8 mars 2020. Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Il y a Léa et Roxane, 15 ans, accros aux comptes féministes sur Instagram et Michèle, 70 ans, adhérente au Mouvement de Libération des Femmes dès 1971. Et puis Sabine, la trentaine, "happée" par le mouvement ou Marianne qui décide enfin de parler du viol qu'elle a subi il y a près de 40 ans. Trois générations de femmes unies par une même cause. Une même énergie. Un même élan.

Sabine, 30 ans : "J'ai été happée par le mouvement"

Sabine, membre du collectif des Colleuses à Paris, qui préfère ne pas être reconnue
Sabine, membre du collectif des Colleuses à Paris, qui préfère ne pas être reconnue Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Elle ne l'a pas vu venir. A 30 ans, Sabine n’avait pas prévu le réveil de la révolte qui sommeillait en elle. C'était il y a environ 6 mois, indignée par un énième féminicide, elle s’engage auprès du tout nouveau collectif des Colleuses à Paris. Elle pense coller ses slogans rageurs, aux feuilles format A 4, sur les murs de la capitale pendant quelques semaines. Six mois plus tard, elle colle de plus en plus : "Il m'arrive de coller tous les soirs de la semaine" observe-t-elle, "quand il y a trop de colère. C'est une façon d'exorciser ce trop plein, cette envie de hurler. Parce que chaque jour qui passe, il y a un cri qu'on entend et qui peut surgir de partout !". 

Sur Instagram, Collages Féminicides Paris compte aujourd'hui 44 000 abonnés. 

"J'ai été happée par le mouvement" admet-elle, "j'avais déjà les yeux ouverts mais ça m'a convaincue que j'étais forte alors que je doutais de ma force, comme d'autres. Je doutais que je pouvais changer les choses. J'étais seule et faible, trop faible pour lutter mais en fait, non ! Il suffit d'une, de deux, de trois pour être ultra puissantes !". Sabine, la passionnée, en profite pour remercier les 'gilets jaunes' : "ils nous ont montré la voie. Comme eux, on se réapproprie enfin la rue. On a trouvé de la colle, des A 4, de la peinture et peut-être qu'on peut nous rire au nez parce que c'est tout petit, mais non, ce n'est pas tout petit, on fait changer des consciences. C'est une reconquête de la rue". 

Marianne, 52 ans : "Pour moi, la bascule, c'est le témoignage d'Adèle Haenel"

Les ronds-points des "gilets jaunes" et les murs des colleuses, la comparaison parle à Marianne Thion, vingt ans de plus. Assistance sociale du travail à Nantes, elle plonge aussi en plein dans le mouvement féministe il y a peu. Passer de la rage solitaire à la colère collective est pour elle une révélation : "C'est rendre concrète la notion de sororité. On n'est plus seule, jamais, quoi qu'il arrive". Tout commence le 3 novembre dernier. "Pour moi, la bascule c'est Adèle Haenel et son témoignage sur Mediapart ( l'actrice explique avoir subit des "attouchements" de la part du réalisateur Christophe Ruggia alors qu'elle n'était qu'une adolescente ). La première réaction, c'était d'en pleurer, la deuxième réaction, c'était la rage et la troisième réaction c'était "je ne me tairai plus !". 

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"J'ai mis 38 ans à parler de mon viol"

Alors elle parle, pour la première fois, du viol qu'elle se souvient avoir subi à l'âge de 14 ans : "Pendant 38 ans, je me suis dit que c'était moi la coupable, c'était mes fringues, c'était l'endroit, donc je ne pouvais pas le dire puisque c'était de ma faute, que je n'avais pas qu'à être là. Alors que je suis féministe conscientisée depuis 30 ans, donc imaginez à quel point ce truc là est puissant !". 

Marianne, 52 ans, colleuse anti-féminicide depuis peu.
Marianne, 52 ans, colleuse anti-féminicide depuis peu. Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Et elle se met, elle aussi, à coller ces slogans "qui pètent à la gueule des gens (...) Quand on affiche sur un mur qu'il y a 99% des viols qui restent impunis... ça fait marque quand même!". Désormais, elle lutte sans relâche contre les violences faites aux femmes mais aussi, comme tant d’autres de ses "soeurs", contre les violences faites à la planète et aux plus faibles. 

"Parce qu'en fait le dénominateur commun, l'oppresseur, c'est l'homme" développe Marianne, "c'est l'homme qui détruit la planète, c'est l'homme qui détruit les femmes donc avec l'éco-féminisme, il n'y a pas photo, les deux combats sont complètement liés. Et puis par-dessus on a le capitalisme qui fait courir tout le monde à sa propre mort. Tout ça est devenu complètement mortifère. Et c'est ce qu'on disait aux policiers ma soeur et le 8 mars : "C'est nous l'avenir ! ".

Remerciement à l'actrice Adèle Haenel affiché dans la rue de la Gaîté, à Paris, après la cérémonie des César
Remerciement à l'actrice Adèle Haenel affiché dans la rue de la Gaîté, à Paris, après la cérémonie des César Crédits : Eric Chaverou - Radio France

Elise et Paola, 18 ans : "Au lycée, l'éducation sexuelle, c'est nul !"

L'avenir et la relève s'appellent aussi Léa et Roxane, copines de 15 ans, en classe de seconde dans les Yvelines. Première manifestation, première banderole, mais déjà un discours solide. Basé sur expérience au lycée : "On nous dit voilà comment on fait les bébés et c'est tout !", soupire Roxane, "rien sur la notion de consentement, rien sur le désir, le plaisir féminin ou masculin d'ailleurs". Rien non plus sur la masturbation, l'amour entre femmes, entre hommes, la bisexualité, la trans-sexualité ou l'asexualité... 

Alors avec Léa, elles passent leur temps à consulter Instagram et ses très nombreux comptes qui abordent les questions de sexe ou de féminisme. Elles citent @dans_la_bouche_dune_fille, @tasjoui, @gardetesconseils, ou @lecul_nu qui poste, et "ça parle" aux jeunes amies, le 16 février dernier: "Tant que les doigts secs avec des ongles crades et non coupés n'auront pas la même sale réputation que les pipes avec les dents, on ne pourra pas parler d'égalité !". 

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Idem pour Elise et Paola, 18 ans, toutes les deux en première année de sciences politiques à l'université d'Assas à Paris, qui auraient bien voulu, elles aussi, bénéficier, au lycée, d'autre chose qu'une éducation sexuelle "complètement nulle et bâclée". C'est là, d'après elles, un des enjeux de la lutte. Elles déplorent également avoir à consulter les réseaux sociaux ou regarder Sex Education, série adorée des ados, sur Netflix pour s'éclairer elles-mêmes. "Ce n'est ni au collège ni au lycée que j'ai appris que les femmes avaient un clitoris et à quoi ça servait" reconnaît Paola, "il faut le dire parce que ça craint! Ça craint vraiment d'en savoir plus par une série Netflix plutôt que par des cours officiels à l'école quoi !".

Elise (à gauche) et Paola (à droite), 18 ans, en première année de sciences politiques à l'université d'Assas à Paris.
Elise (à gauche) et Paola (à droite), 18 ans, en première année de sciences politiques à l'université d'Assas à Paris. Crédits : Anne Lamotte - Radio France

Et les deux copines de citer aussi bien Olympe de Gouje, auteure des droits de la Femme et de la Citoyenne en 1791, que Virginie Despentes, auteure de la fameuse Tribune publiée dans Libération après les César "Désormais, on se lève et on se barre". 

Mais attention, elles le disent et le répètent : elles ne se lèvent pas pour écraser ou dominer les hommes. "S'il vous plaît", conseille Elise, "cherchez dans le dictionnaire les mots "féminisme" et "misandrie". Ce n'est pas la même chose. Les gens ne veulent pas faire la démarche pourtant c'est la première démarche à faire que de savoir définir ce qu'est un mouvement ! Ce mouvement féministe c'est l'égalité des femmes et des hommes. La misandrie c'est un autre délire, c'est entre certaines femmes qui veulent la supériorité des femmes mais ce n'est pas ce que nous voulons en tant que féministes. Nous on veut une société juste".

Michèle Idels, 70 ans : "C'est l'aboutissement de ce que nous avons initié il y a 50 ans"

Un discours qui ne peut que faire sourire Michèle Idels. A 70 ans, l'avocate est une militante de la première heure, engagée au MLF, le Mouvement de Libération des Femmes, dès 1971 et co-directrice aujourd'hui des Editions des Femmes. Cela fait quelques années qu'elle note des cortèges féministes de plus en plus fournis, notamment de jeunes femmes : "On voit aujourd'hui se réaliser l’aboutissement de ce que l'on a mis au jour il y a 50 ans " s'enthousiasme-t-elle. Elle n'oublie pas les Femen qui manifestent seins nus, slogans à même la peau, depuis une dizaine d'années : "C'est vrai qu'elles ont représenté un premier retour sur la scène publique de la question des femmes qui était assez refoulé. Nous, tous ce qu'on faisait, ça se transmettait de génération en génération mais souvent de manière souterraine, c'est comme ça qu'on peut analyser le mouvement #MeToo justement". 

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"On vit un moment crucial" du féminisme

Un mouvement qui n'a donc jamais cessé de vivre pour Michèle Idels, qui le compare à la mer et sa houle, ses vagues successives, plus ou moins grosses. Elle cite, pour appuyer son propos une figure historique du MLF, Antoinette Fouque : " elle disait que le mouvement de libération des femmes était irréversible. Que c'était aussi la plus longue des révolution et qu'il fallait s'attendre à la plus violente des répressions. Tout se vérifie, c'est en effet une avancée permanente. Aujourd'hui, même les Femen disent qu'elles se sentent vieilles à côté de celles de 15 ans qui sont déjà sur le terrain et très mobilisées ! Donc oui c'est sûr qu'il y a une accélération de la prise de conscience. Et nous on est enchantées parce que ça légitime absolument tout ce qu'on a fait depuis 50 ans et c'est merveilleux".

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