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Des policiers saluent la flamme du soldat inconnu à Paris, lors d'une manifestation hors-cadre syndical le 26 octobre 2016.

"Nos missions de simples flics ne sont plus remplies"

4 min
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#PoliciersenColère |De manifestants, ils sont devenus frondeurs. Depuis le 17 octobre, des centaines de policiers ont brisé leur devoir de réserve pour défiler partout en France. Ils se disent asyndicaux et apolitiques. Des cortèges dans lesquels s’exprime une parole rare : celle des policiers de terrain.

Des policiers saluent la flamme du soldat inconnu à Paris, lors d'une manifestation hors-cadre syndical le 26 octobre 2016.
Des policiers saluent la flamme du soldat inconnu à Paris, lors d'une manifestation hors-cadre syndical le 26 octobre 2016. Crédits : Hans Lucas - AFP

Le feu couvait depuis plusieurs années… des années de mal-être et de fatigue. L’étincelle a été l’agression de Viry-Châtillon, lorsque deux policiers se sont retrouvés aux urgences après une agression au cocktail molotov. Le choc émotionnel a fait s’envoler la peur de la sanction, décidé plusieurs dizaines de policiers à laisser leur devoir de réserve de côté pour descendre dans la rue pousser un cri d’indignation et de colère.

Rassemblement devant l'Assemblée Nationale le mercredi 26 octobre 2016.
Rassemblement devant l'Assemblée Nationale le mercredi 26 octobre 2016. Crédits : Violette Voldoire - Radio France

"On est en 2016, ça peut péter à tout moment."

Romain*, la trentaine, gardien de la paix dans l'Ouest parisien.

Manifestant à visage découvert, Romain est gardien de la paix depuis huit ans. Pour celui qui a fait ses classes en province, "la situation ne fait que se dégrader. On a des armes de seconde main, des voitures qui roulent à peine." Le regard direct, il décrit un quotidien stressant, plus qu'il ne devrait l'être.

"On a signé, on prend des risques, on le sait. Mais le risque, il doit être calculé. Il faut qu'on puisse, nous aussi, travailler en sécurité. Quand les risques ne sont pas calculés, comme pour les collègues de Viry-Châtillon (...), effectivement on peut dire qu'on n'est pas assez préparés. On a aussi la légitime défense qui est difficile : on a un millième de seconde pour décider si on va en prison le soir, si on meurt ou si on reste vivant."

"Il y a aussi des interventions qui ne se font plus, parce qu'on est pris sur des missions de garde statique, par exemple (...). Ou bien lors des cambriolages, il faut parfois attendre deux ou trois jours avant que l'on vienne faire les relevés des traces et indices."

Syndiqué, Romain ne compte plus sur ses délégués pour porter sa parole. Il aimerait que ce mouvement puisse amener de nouvelle idées, "comme par exemple affecter tous les jeunes qui sortent de l'école de police en Île-de-France. Ils seraient opérationnels bien plus vite."

"Nos missions de simples flics ne sont tout simplement plus remplies."

Jules*, officier de police judiciaire dans un service spécialisé d'Île-de-France.

Dans les cortèges nocturnes, il y a aussi quelques gradés, des enquêteurs, des officiers de police judiciaire. Ceux-là ne dressent pas de PV de circulation ou de stationnement, mais vivent un quotidien tout aussi difficile. Jules, OPJ, se dresse contre la politique du chiffre "qui fait que nos missions de simples flics ne sont tout simplement plus remplies comme elles le devraient." Le regard franc, le jeune homme venu du Sud ne cache ni sa carte d'adhérent au syndicat Unité SGP-FO, ni son aversion pour le Front National. Lui, croit que ce mouvement peut redonner du sens à la vocation qu'il a choisie.

"J'ai été séduit par ce métier parce que je me suis dit que j'avais un rôle à jouer pour faire évoluer les choses dans le bon sens. Car moi le premier, avant de rentrer dans la police j'en étais déçu. (...) Rien n'a changé, et quand on attend des heures pour déposer une plainte, ce n'est pas normal. (...) Mes chefs me disent qu'il faut aller plus vite, qu'on n'est pas là pour approfondir, mais pour traiter des plaintes. C'est de l'abattage."

Pour Jules, comme pour Romain, cette bataille ne passe pas par les syndicats. Dans les manifestations, les mots contre Alliance, UNSA, et Unité SGP-FO sont très durs. "Ils ne nous représentent plus. Ils sont corrompus, trop proches des politiques. Ils veulent nous récupérer." Une contradiction, alors que près de 50% des policiers ont leur carte d'adhérent dans l'un ou l'autre syndicat ? "Pas vraiment, répond Jules. On se syndique souvent en début de carrière parce qu'on sait que sinon, on n'aura peu de chance d'avoir de l'avancement. Mais ça ne change pas grand-chose à notre vie."

La crainte de la reprise en main par les syndicats

Quant à la récupération que critiquent et redoutent ces policiers frondeurs, une histoire est venue confirmer leurs craintes. Des photos prises par les policiers frondeurs se sont retrouvées sur les tracts de deux fédérations départementales d'Alliance (91 et 95) ce lundi 24 octobre. Des tracts qui ont fait hurler sur les réseaux qu'utilisent les policiers pour s'organiser et discuter, puisqu'elles laissent à penser qu'Alliance est un acteur du mouvement. Le syndicat concerné a finalement retiré les tracts incriminés de ses pages Facebook le soir-même.

Capture d'écran du tract du syndicat Alliance, utilisant des images de policiers frondeurs sans leur autorisation.
Capture d'écran du tract du syndicat Alliance, utilisant des images de policiers frondeurs sans leur autorisation. Crédits : Capture d'écran

"Depuis qu'on a commencé à parler, on ne s'arrête plus."

Karine*, policière dans l'Essonne.

Karine ne participe pas aux cortèges nocturnes. Elle préfère les rassemblements de jour "parce qu'avec une vie de famille c'est quand même difficile de venir le soir." Cette grande blonde croit toujours en son "rêve de petite fille" et n'envisage pas d'abandonner son métier. Pour autant, entourée de trois collègues féminines, elle trouve "important que la parole se libère. On ne pensait pas avoir autant de choses à dire, mais depuis qu'on a commencé à parler, on ne s'arrête plus." Pour elle, c'est un mouvement de fond qui s'installe, grâce aux réseaux sociaux.

"Je suis syndiquée, mais je vais rendre mon timbre, puisqu'ils essaient de récupérer le mouvement, alors que ça a été lancé par des collègues en colère, tout simplement. (...) On fait le service minimum, aucun contrôle routier, de contrôle d'alcoolémie ou de vitesse, on ne verbalise plus."

La justice dans le viseur des frondeurs

Une réponse pénale plus ferme, la revendication est portée par l'écrasante majorité des policiers frondeurs. Beaucoup racontent qu'ils recroisent trop souvent les délinquants qu'ils ont contribué à faire interpeller. Un grief repris en chœur par les syndicats Alliance, UNSA et Synergie Officiers lors d'un appel à se rassembler devant les Tribunaux de Grande Instance mardi 25 octobre. Mais sur les réseaux sociaux, les débats ont rapidement dépassé le niveau du reproche à l'institution judiciaire, comme en témoigne cet échange entre @amiraltiti, policier, et @japlumes, juge, sur notre compte Twitter.

Manifestation devant l'Assemblée Nationale, mercredi 26 octobre 2016.
Manifestation devant l'Assemblée Nationale, mercredi 26 octobre 2016. Crédits : Violette Voldoire - Radio France

La problématique relation police-population

"Il y a un discours paradoxal des policiers, qui se posent en victime d'une population qui ne les aime pas."

Jacques de Maillard, politiste.

Une constante revient dans les bouches policières, masquées d'un passe-montagne ou non. La relation avec la population se dégrade, les gens voient aujourd'hui les policiers au mieux comme des fonctionnaires inefficaces, au pire comme les agents d'une violence d'État injustifiable. Jacques de Maillard, professeur de sciences politiques à l'Université de Versailles-Saint-Quentin et spécialiste de la police, voit là l'expression d'un sentiment qui tient à la place des policiers dans la société française.

A écouter : Usual Suspects: les minorités dans le viseur des forces de l'ordre

"Les policiers se vivent comme victimes d'une population qui ne les aime pas, qui ne leur obéirait plus, sans questionner ce que leur pratique peut induire dans cette relation. Pour certaines pratiques discriminatoires comme les contrôles d'identité, il y a toute une série de questions(...)."

Sur les réseaux sociaux, cette relation ambivalente est visible, notamment par la mise en concurrence des hashtags #JamaisAvecLaPolice et #JeSoutiensLaPolice. Stéphane GD, 39 ans, nous expliquait cette semaine sur notre page Facebook pourquoi il se sentait ballotté entre ces deux injonctions.

"La police n'est pas là pour être aimée. Oui, elle a un côté aimable : quand elle est là pour nous aider et nous assister lors de situations de danger. Mais elle est aussi là pour exercer la répression. C'est un corps schizophrène. Un jour elle va à la chasse aux terroristes dans les rues de nos villes et le lendemain elle 'bourrine' les crânes à la matraque dans les manifestations parce qu'on leur a demandé de le faire."

Les policiers sont-ils en train de vivre leur premier grand mouvement social ? "C'est en tout cas la première fois qu'une fronde policière dure aussi longtemps," explique Jacques de Maillard. Les plus impliqués, comme Jules, aimeraient amorcer un changement en profondeur. Mais pour l'instant, au bout de deux semaines de mobilisation, voilà toujours un mouvement sans porte-parole, pris en étau entre une hiérarchie qui veut faire cesser ces manifestations illégales, et des syndicats qui tentent de reprendre la main.

*Les prénoms ont été changés.

Une enquête réalisée par Violette Voldoire.

A écouter :Comment remédier aux suicides dans la ‪police‬ ?

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