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Ces dernières semaines, notamment après l'attaque à la préfecture de police de Paris et l'incendie de l'usine Lubrizol, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a concentré une défiance accrue. Photo, le 8 octobre 2019

Représentants politiques : les raisons d'une crise de confiance

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#ConfianceEtPolitiques |La fracture de confiance entre citoyens et politiques s'est encore révélée avec l'incendie de l'usine Lubrizol, à Rouen. Pourquoi cette défiance : scandales, mensonges, déconnexion, institution ? Tentative de réponse à cette problématique multiple.

Ces dernières semaines, notamment après l'attaque à la préfecture de police de Paris et l'incendie de l'usine Lubrizol, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a concentré une défiance accrue. Photo, le 8 octobre 2019
Ces dernières semaines, notamment après l'attaque à la préfecture de police de Paris et l'incendie de l'usine Lubrizol, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a concentré une défiance accrue. Photo, le 8 octobre 2019 Crédits : Ludovic Marin - AFP

"Lubrizol est un nouvel exemple d'incompétence et de mensonge... c'est seulement le dernier évènement de la pile." "Ils ne représentent plus le peuple." "Nos politiciens sont simplement incompétents." Vous avez été nombreux à répondre à notre question sur nos réseaux sociaux. Nombreux à valider le constat d'une fracture de confiance entre citoyen et parole politique. Et la liste des raisons invoquées par les citoyens, les élus ou les journalistes, est longue.

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La France leader de la défiance en Europe

Ce constat d'une fracture de confiance est confirmé par Martial Foucault, chercheur en sciences politiques au CEVIPOF. Selon le baromètre sur la confiance publié en janvier dernier par son centre de recherche, "la France est le pays européen dans lequel les citoyens ont le moins confiance en leurs représentants politiques" explique Martial Foucault. Deux facteurs sont mis en évidence par ce baromètre : "Les Français ont un niveau très faible de confiance en l'autre, quel qu'il soit : voisin, collègue, famille... Si vous ajoutez à cela la succession de scandales politiques et de promesses non tenues [...] cela crée une présomption de mensonge vis-à-vis de la parole publique" continue-t-il. 

Et le baromètre du CEVIPOF va plus loin : "On a posé une question ayant un rapport avec la production d'informations publiques : données de chômage de l'INSEE, données sur les émissions de CO2... Et on s'est rendus compte que _les Français sont très méfiants vis-à-vis de toute forme de production d'information publique_. Dès qu'une information est rattachée à une autorité publique, il y a une forme de suspicion. Nous sommes entrés dans une période de post-vérité" conclut-il en reprenant les mots utilisés par Steve Tesich dès 1992

Il y a plus d'approximations et d'erreurs que de véritables "fake news"

Jonathan Parienté est un des fondateurs des Décodeurs du Monde. En 2009, c'est un des premiers blogs traqueurs de "fake news", et le premier article traite d'un discours de Nicolas Sarkozy. Celui-ci affirme qu'il était à Berlin pour la chute du mur. "Mais il s'avère qu'il y est arrivé plusieurs jours après" raconte Jonathan Parienté. Malgré ce constat de départ, il préfère nuancer la présence de mensonges dans le discours politique : "On parle à tort et à travers de fake news, mais dans le terme anglais il y a la notion d’intentionnalité, de volonté de tromper. Or aujourd’hui en France, on parle beaucoup de fake news pour parler d'erreur, d'approximation ou de choses avec lesquelles on est pas d'accord. Alors que de véritables fake news, pour tromper des gens et en ramener dans son champ politique, il y en a finalement très peu" explique-t-il. 

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Jonathan Parienté : "La vraie fake news est finalement assez rare. On en parle à tort et à travers"

Et de regretter la prise de parole continue induite par les nouveaux canaux d'information (réseaux sociaux et web en particulier) : "_Les responsables politiques et les journalistes ne savent plus dire "je ne sais pas". Il n'y a plus la sagesse de dire qu'on ignore, quitte à dire une énormité ou quelque chose de peu rigoureux_" relève Jonathan Parienté. 

Temps politique vs Temps médiatique

Une tendance à l'imprécision qu'explique Marie-Ève Malouines, éditorialiste à LCI et ancienne directrice de LCP. "Nous avons des temporalités qui se contredisent. Le temps politique - par exemple l'adoption d'une loi - qui est long, le temps de l'annonce qui est court, et le temps médiatique qui est dans l'immédiateté. C'est cela qui crée des hiatus, des incompréhensions, des sentiments de connivence et de surdité vis-à-vis de ce que pensent les citoyens" estime-t-elle. Marie-Ève Malouines blâme également l'omniprésence de la communication, "qui amène quatre ministres à se rendre à Rouen pour Lubrizol, alors qu'ils n'ont rien à dire. Mais s'ils n'y vont pas, on va les critiquer et dire qu'ils ne s'y intéressent pas et ne sont pas investis" explique-t-elle. 

La défiance vient de la méconnaissance

La rigueur, la complexité des dossiers, du vocable... Une des principales frontières entre politiques et citoyens aujourd'hui pour le "Youtubeur" Jean Massiet, fondateur d'Accropolis. Ancien collaborateur de cabinet et juriste de formation, il a décidé en 2015 de lancer sa chaîne Youtube de vulgarisation sous une forme originale : le commentaire en direct des Questions au gouvernement. 

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"Quand on ne sait pas comment ça marche, quels sont les rôles, les postures, on a l'impression que tout ça est pourri et que ça nous cache des choses. La défiance vient de la méconnaissance évidemment", c'est en tout cas son constat. Alors il commente en direct pour une majorité de 15-35 ans, qui réagissent pendant la session : 

Les gens qui regardent se rendent comptent rapidement qu'il y a des députés très différents les uns des autres, avec chacun leurs parcours de vies et leurs sujets de prédilection. Cela remet en cause le "Tous pourris" et donc le "Tous pareils". Et une fois que les jeunes qui nous suivent ont les clés, ils trouvent souvent les séances intéressantes. 

L'exercice n'est pas toujours facile pour lui, notamment "les moments très techniques comme en ce moment le projet de loi de finance. Et également les moments spectaculaires, les grands esclandres. Ce n'est pas toujours évident d'expliquer que derrière le côté théâtre il y a des questions de politique profonde" conclut Jean Massiet, ravi de s'adresser à "des jeunes qui n'ont fait ni droit ni Sciences Po, qui sont un peu largués mais curieux."  

Il faut de la transparence au moment de la décision politique

"Pour relancer la confiance et le débat public, _la transparence est très importante_." C'est l'avis de l'association Regards Citoyens, qui a lancé en 2009 une plateforme qui permet notamment à tout administré d'avoir accès à l'activité de son parlementaire (présence dans l'hémicycle, vote, travail en commission). "La transparence permet au citoyen d'être sur un pied d'égalité informationnel. Sans informations, les citoyens sont dans le flou, ils ne savent plus qui croire" explique une des membres de l'association, Suzanne Vergnole. Elle admet des efforts de la part de l'Assemblée nationale et du Sénat, mais peu du gouvernement. Pourtant, selon elle, "il faut de la transparence au cours de la prise de décision, pas après, ou pendant les élections. Pour renouer avec la confiance, il faut inclure davantage le citoyen dans la prise de décision."

De la crise de confiance à la crise constitutionnelle ?

Même enjeu, autre dimension pour Etienne Chouard, principal porteur du RIC - Référendum d'initiative citoyenne - auprès des "gilets jaunes". "Les causes de la défiance face aux politiciens, c'est le sentiment pour les citoyens d'être trahis par ceux qui devraient les défendre. Puis on réfléchit plus loin, et on tombe sur les institutions" explique-t-il. Il a senti chez les "gilets jaunes" un manque de confiance dans les institutions plutôt que dans les représentants. Pour lui, il ne faut pas changer les hommes, mais la Constitution : "Ce qui est nouveau dans ce mouvement des "gilets jaunes", c'est de s'être concentré sur le RIC, qui n'est pas une revendication législative, mais constituante. On ne demande pas une loi - pour augmenter les salaires par exemple - mais de participer à l'écriture des lois. Cela commence par le RIC, et après vous remettez en cause les règles de la représentation, et donc la Constitution, car ce n'est pas aux hommes qui ont le pouvoir d'écrire les règles du pouvoir". 

Cette volonté de "rendre le pouvoir aux citoyens" est en partie partagée par Alexandre Jardin, romancier et fondateur du mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre. Pour lui, "le pays est imbibé dans une culture de la défiance, du coup quand une usine explose, personne ne croît personne". D'ailleurs, le refus des "gilets jaunes" de s'organiser politiquement est une preuve que nombreux sont ceux "qui ont un désir de démocratie sans acte de confiance". Seul rempart à la grande explosion sociale qu'il annonce : le niveau local, "dont les initiatives sont les seules à fonctionner" selon lui, face à une centralisation du pouvoir qui déconnecte toujours plus le pouvoir des citoyens.  

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Alexandre Jardin, fondateur du mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre

Les maires épargnés par la crise de confiance

"Il y a une vraie différence entre les représentants nationaux et supranationaux, et les représentants locaux. Les maires sont plutôt préservés dans cet océan de défiance vis-à-vis des décideurs publics et de ce qu'ils représentent" confirme Martial Foucault du CEVIPOF. Le maire PS de Guéret, Michel Vergnier, abonde : "Il nous reste une sorte de proximité, le maire est toujours à portée d'engueulade ! Les gens ne nous ménagent pas, ils nous donnent de plus en plus leurs exigences et c'est une bonne chose !" Cet ancien député regrette la centralisation et la fin du cumul des mandats, "qui fait des députés complètement hors-sol", mais aussi les scandales politico-financiers. "Je suis socialiste mais Cahuzac je l'ai encore en travers de la gorge" explique-t-il.  Et de conclure : "Quelqu'un m'a dit hier : un bon élu est quelqu'un de gentil et d'honnête. Eh bien, c'est très simple en fait cette affaire !"  

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Pour Michel Vergnier, le maire de Guéret : "Les maires sont à portée d'engueulade. On sent à la fois une surveillance presque au quotidien de ce qu'on fait et une confiance, même une sorte d'amitié."

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