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Séries : un engouement jamais vu

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#JamaisSansMaSérie |Les séries télé sont entrées dans une nouvelle ère avec l'avènement des grandes plateformes de streaming : offre démultipliée, binge watching... Pour comprendre ce phénomène, Hashtag a recueilli les témoignages de "sérivores", d'un réalisateur, d'un psy et d'une présidente de festival.

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Photo d'illustration. Crédits : Lionel Vadam - Maxppp

À l'occasion du lancement de la dernière saison de Game of Thrones le 15 avril, Hashtag est allé à la rencontre de tous ceux qui vivent de près ou de loin le bouleversement des séries. Cet objet culturel n'est pas nouveau mais l'arrivée des grandes plateformes - type Netflix et consorts - a bouleversé la donne : les pratiques ont changé, l'offre a explosé et aujourd'hui, chacun ou presque a sa série (et souvent plusieurs). Pour appréhender le phénomène, Hashtag vous a donné la parole sur les réseaux sociaux et en dehors : avec des fans rencontrés dans un bar geek, un réalisateur d'une série d'un nouveau format, la directrice du plus grand festival dans le domaine et un psychologue spécialiste des pratiques addictives.

"Mon record de binge-watching ? Dix ou onze épisodes d'une heure un dimanche !"

Marc-Antoine, Juliette, Benjamin et Logan : quatre adeptes de séries. Ici assis sur une réplique du trône de fer au sous sol du "dernier bar avant la fin du monde" à Paris.
Marc-Antoine, Juliette, Benjamin et Logan : quatre adeptes de séries. Ici assis sur une réplique du trône de fer au sous sol du "dernier bar avant la fin du monde" à Paris. Crédits : Maxime Tellier - Radio France

Marc-Antoine, Juliette, Benjamin et Logan sont de gros consommateurs de séries. On les retrouve au dernier bar avant la fin du monde à Paris, un établissement conçu pour les adeptes des cultures geek et de l'imaginaire. Ils sont respectivement barman, directrice, manager et client et partagent tous une même passion. "En ce moment, je regarde Sabrina", explique Juliette, "les autres, je ne sais plus, on regarde tellement de séries en même temps".

Logan est fan absolu de Game of Thrones : "je me suis levé à 3 heures du matin pour regarder le premier épisode de la saison 8 en direct", explique le jeune homme. Juliette a aimé les livres mais pas la série. Tous les quatre sont abonnés à Netflix, certains à OCS, d'autres à Amazon Prime. "Les séries me prennent une grande partie de mon temps libre et je n'arrive plus à lire", regrette Benjamin, "je ne suis pas d'accord", répond Juliette, qui continue les livres, le cinéma, les sorties. "Mais contrairement à ce que certains pensent, les séries sont un loisir qui se partage, chaque lundi, on peut débriefer sur les épisodes qu'on a vus, on peut les regarder ensemble ; ce partage est plus difficile avec les livres".

Il n'empêche, certaines pratiques associées aux séries peuvent faire peur : le binge-watching par exemple, qui signifie boulimie de visionnage (dérivé de l'anglais binge drinking, "beuverie"). Cette possibilité n'existait pas auparavant mais Netflix l'a inauguré en rendant accessibles des séries d'un seul coup, avec House of Cards notamment. "Mon record, c'est dix ou onze épisodes en un dimanche, avec ma copine, on est resté au plumard", explique Marc-Antoine, 25 ans. "A la fin, j'avais mal au cou parce que l'écran était un peu sur le côté, et les yeux qui piquent", lance le jeune homme dans un grand éclat de rires, "mais je ne vois pas où est le problème !"

Aucun ne considère que leur passion pour les séries est à rapprocher d'une addiction. "Passion triste ou joyeuse ? Joyeuse, partagée, festive, évidemment !"

David Hourrègue, réalisateur de Skam, une série diffusée sur les réseaux sociaux, en streaming et France 4

Un exemple de série addictive : Skam, diffusée sur France TV Slash, une plateforme gratuite destinée aux jeunes. Skam raconte le quotidien de lycéens et lycéennes de la seconde à la fin de leur première : "leurs émois, leurs doutes et leurs hontes intimes", explique David Hourrègue, le réalisateur. "L'originalité de Skam, c'est son format de diffusion : des séquences quotidiennes de une à trois minutes, publiées à l'heure où l'action se déroule, le matin, la nuit, le soir... Ces clips forment en fin de semaine un épisode complet, avec une séquence finale qui clôture l'épisode".

Les horaires de diffusion des séquences est aléatoire et il faut activer les notifications sur son smartphone pour les visionner en temps réel. A l'origine, "Skam est une série norvégienne, inspirée elle-même de 'Skins', imaginée et pensée à la suite des attentats d'Oslo et d'Utoya en 2011. La créatrice, Julie Andem voulait parler de la jeunesse de son pays et ne se doutait pas que ce serait adapté dans le monde entier, en France, en Espagne, aux Etats-Unis... Skam signifie 'honte' en norvégien".

Et le succès est au rendez-vous : chaque séquence fait 200 000 ou 300 000 vues sur YouTube et au total, "les saisons 1 et 2 ont fait 11 millions de vues. La saison 3 a atteint 35 millions de vues sur Youtube seulement", précise David Hourrègue.

Publication de Imane sur Instagram à l'occasion de l'incendie de Notre-Dame. Imane est le personnage principal de la saison 4 de Skam mais elle dispose d'un compte comme une vraie personne et réagit à l'actualité.

Chaque saison suit un personnage particulier, les saisons 1 et 2 étaient des remakes de la version norvégienne et les saisons 3 et 4 ont permis à l'équipe de mieux adapter la série à la réalité française. La saison 3 s'intéresse à Lucas, qui s'interroge sur sa sexualité avec l'arrivée d'Elliot. La saison 4 suit Imane, une jeune femme noire et voilée. 

Et la série est extrêmement suivie, à tel point qu'elle a un impact dans la vraie vie. "Quand Lucas fait son coming-out dans la saison 3, nous avons eu des milliers de jeunes spectateurs qui ont fait leur coming-out aussi", explique le réalisateur, "ils le disaient en commentaire sur Instagram et Twitter, ils l'ont dit à leurs amis, à leur famille, à leurs proches. On a été là pour répondre aux messages privés qui nous étaient adressés, ceux pour qui ça se passait bien mais aussi ceux pour qui c'était compliqué".

La série, diffusée depuis 2018, devrait durer jusqu'en 2020, l'année où la génération d'élèves suivie quittera la terminale.

Laurence Herszberg, directrice du plus grand festival français de séries

La directrice générale de Séries Mania, Laurence Herszberg. La 10e édition du festival a eu lieu à Lille du 22 au 30 mars 2019 et réuni plus de 70 000 visiteurs.
La directrice générale de Séries Mania, Laurence Herszberg. La 10e édition du festival a eu lieu à Lille du 22 au 30 mars 2019 et réuni plus de 70 000 visiteurs. Crédits : Barbara Grossmann

Autre illustration du succès des séries : le genre dispose désormais d’un grand festival international, “Séries Mania”, dont la 10e édition a eu lieu à Lille en mars dernier. “Présenter au public et aux professionnels le meilleur des séries à venir sur un plan international, c’est le but de Séries Mania”, explique Laurence Herszberg, la directrice générale. 

Je viens du milieu du cinéma [Laurence Herszberg a été directrice du Forum des images avant de créer ce festival] et la télé a souvent été considérée comme un genre mineur. Ce n’est plus le cas depuis longtemps ! Il y a une très forte créativité dans ce qu’on appelle la série. On ne parle plus de série télé d’ailleurs car lorsque vous voyez l’arrivée de Netflix, Amazon, Disney bientôt, ça ne va plus se passer à la télévision. Il y a une créativité, une poésie... Des artistes, des créateurs qui investissent la série. Ce genre méritait donc un festival international comme tout genre majeur, d’autant plus que cet engouement est partagé par toutes les couches de la société et qu’il est transgénérationnel.       
Laurence Herszberg

D’où vient cet engouement pour les séries ? Objet culturel somme toute ancien. “Il y a eu un renouveau de la créativité dans les années 2000 avec The Wire, les Sopranos. Les scénaristes ont compris qu’il était formidable de pouvoir raconter une histoire sur 10 heures et pas sur une 1h30 comme au cinéma. On retrouve aussi la culture du feuilleton, qui permet de créer plus de personnages, de fouiller leur personnalité, de proposer un suspense afin de faire revenir le lecteur”.

Laurence Herszberg confesse qu’elle ne regardait pas du toute de séries avant de lancer Séries Mania. “Et c’est le cas aussi de Frédéric Lavigne, le directeur artistique, nous venons tous les deux du cinéma - c’est peut-être aussi pour ça que nous savons faire un festival. Nous avons créé Séries Mania parce que nous nous rendions compte qu’il se passait quelque chose dans l’univers des séries. Nous avons fait tous les deux une plongée absolue dans cet univers.”

“On commence à voir des patients qui évoquent une addiction aux séries”

Jean-Pierre Couteron est psychologue clinicien, spécialiste des addictions, ancien président de la Fédération addiction et toujours porte parole de l'association. Que pense-t-il de l’utilisation d’un vocabulaire lié à l’addiction pour parler des fans de séries ? “On commence à voir ce problème dans des entretiens avec des familles, avec des jeunes. Il est abordé sous le mode ‘je n’arrive pas à faire autrement, je n’arrive pas à me contrôler et ça crée de la souffrance, des problèmes, des disputes, des tensions. Ce qui est un des critères de l’addiction”.

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Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien : "On commence à voir des jeunes, des familles qui évoquent le problème que pose la surconsommation de séries".

“Mais en même temps, ce phénomène n’est pas encore mesuré, pas quantifié, pas croisé avec d’autres problèmes”, poursuit Jean-Pierre Couteron. “Des collègues, en Belgique et en France (le psychiatre Laurent Karila notamment), travaillent sur le sujet pour le définir, établir ce qui relève vraiment de la passion ou de l’addiction”.

Concernant le binge watching, c’est une pratique qui a été rendue possible par les progrès technologiques. Quand j’étais jeune, c’était Thierry la Fronde, à heure fixe, en noir et blanc, quelques minutes par jour, donc je ne pouvais pas avoir le même ‘binge watching’ qu’aujourd’hui. En 2019, les séries sont extrêmement bien fabriquées, sont capables de stimuler les différents niveaux de pulsion, d’attraper au niveau cognitif les différents mécanismes de captation de l’attention et sont techniquement disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.    
Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, spécialistes des addictions.

“C’est la thématique de l’hyper connexion, de la limite technique qui est aujourd’hui dépassée. C’est à l’humain de s’arrêter tout seul mais c’est difficile. La première réponse est éducative : il faut permettre à la personne de garder la possibilité d’utiliser l’objet, et le plaisir de l’objet sans en perdre le contrôle. Il est intéressant aussi de recevoir des patients : si la consommation d’une série prend une telle importance chez eux, c’est qu’il y a derrière eux, une souffrance, une inquiétude, une angoisse… Si on s’en occupe, on peut les aider à re consommer de la série de façon plus raisonnable”.

Enfin, Jean-Pierre Couteron confesse qu’il est lui-même adepte du “binge watching” parfois : “Je me suis piégé à en faire avec la série Borgen ! J’ai trouvé Little Big Lies absolument extraordinaire aussi. Comme pour les jeux, si nous sommes ‘pratiquants’, c’est que ça apporte du plaisir, parce que c’est bien fait, cela participe aussi d’un exercice intellectuel qui n’est pas que stupide. Prévenir les dangers ne doit pas mener obligatoirement à diaboliser la technique à chaque fois".

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