LE DIRECT
Extrait de l'album "Un auteur en trop" de Daniel Blancou aux éditions Sarbacane

"Si tu veux faire de la BD, il faut être bien né ou faire un bon mariage"

4 min
À retrouver dans l'émission

#MaBD |Le marché de la bande-dessinée ne s'est jamais aussi bien porté. Pourtant, la grande majorité des auteurs et autrices vivent mal de leur art. Cette 47e édition du Festival d'Angoulême est l'occasion pour eux de dire leur colère et de demander une reconfiguration de leur statut.

Extrait de l'album "Un auteur en trop" de Daniel Blancou aux éditions Sarbacane
Extrait de l'album "Un auteur en trop" de Daniel Blancou aux éditions Sarbacane Crédits : "Un auteur en trop" de Daniel Blancou

2020, année de la BD. Le coup d’envoi vient d'être donné par le ministère de la Culture avec le lancement de la 47e édition du Festival International de bande-dessinée d’Angoulême. Cette mise à l’honneur du 9e Art ne convainc pas les auteurs qui appellent à poser le crayon ce vendredi. Le marché de la BD ne s'est jamais aussi bien porté et pourtant les créateurs vivent mal. Ils dénoncent la précarisation grandissante de leur métier et attendent la mise en application du rapport Racine sur leur statut d’artiste-auteur. Les syndicats ont déjà repris à leur compte les préconisations les plus urgentes selon eux. Créer un statut d'artiste-auteur, la transparence sur les droits d'auteur et les ventes, doter les auteurs d'organisations représentatives. Les éditeurs font l'objet de beaucoup de reproches de la part des auteurs. Certains n'hésitent pas à tenter l'aventure de l'auto-édition, parfois avec beaucoup de succès. Le ministre de la Culture Franck Riester a eu droit à un accueil agité dans les rues d'Angoulême jeudi après-midi. 

L'heure de gloire du 9e Art 

La France aime le 9e Art” signe Franck Riester dans une tribune. Les lecteurs de bande-dessinée sont en effet de plus en plus nombreux à en croire les dernières enquêtes menées par l’Observatoire de la libraire. Les ventes de BD ont augmenté de 7,4% en 2019. C’est la plus forte progression dans le secteur du livre : les libraires enregistrent une hausse de leur chiffre d’affaires de 2,3% tous secteurs confondus. Un chiffre d'autant plus significatif que le marché de la BD représente 14% du chiffre d’affaires des libraires (derrière la littérature générale, les livres pour la jeunesse et les sciences humaines). 

“Le public de la bande-dessinée s’est élargi,” constate Anaïs Massola, libraire au “Rideau rouge” dans le 18e arrondissement de Paris. “Un public de plus en plus _sachant, féminin et de tous les âges_,” précise-t-elle. “Les lecteurs, lectrices sont à l’image de notre société : ils veulent des textes courts et des images.” La bande-dessinée n’a rien de vieillot, elle colle parfaitement aux usages des jeunes générations et des adultes, à leur consommation de la culture. 

Le marché de la BD se porte bien surtout grâce à une poignée d’albums “stars,” très attendus par le grand public. “La sortie d’un nouvel Astérix et celle des Indes Fourbes (deux albums qui se classent dans les dix meilleures ventes de livres 2019), la progression positive des Comics et des Mangas,” énumère Laurent Parez, libraire au Comics Strips Café à Antibes (Alpes-Maritimes). 

Le top 20 des meilleurs ventes d'albums de bande-dessinée en 2019
Le top 20 des meilleurs ventes d'albums de bande-dessinée en 2019 Crédits : Syndicat de la librairie française

“Si tu veux faire de la BD, il faut être bien né ou faire un bon mariage”

“Astérix et la fille de Vercingétorix” aux Éditions Albert René s’est écoulé à 600 000 exemplaires en seulement quatre jours de vente. Une exception dans le paysage de la bande-dessinée qui ne se limite pas aux aventures des Gaulois. En réalité, le métier d’auteur de BD est précaire. 53% d’entre eux vivent avec moins que le Smic, plus d'un tiers vivent sous le seuil de pauvreté. Les femmes sont encore plus mal loties : 50% des autrices vivent sous le seuil de pauvreté. L'accès des auteurs aux droits sociaux n'est pas toujours garanti. 

A 51 ans, Gilles Rochier a le sentiment d’être toujours considéré comme un débutant. Il a toujours dessiné et consacre la totalité de son temps à la bande-dessinée depuis plus de dix ans. Il a publié plusieurs ouvrages qui ont résonné dans le monde de la BD et qui lui ont permis de décrocher la reconnaissance de ses pairs. “TMLP” reçoit un prix au Festival d’Angoulême en 2012. Mais tout ce travail ne lui suffit pas pour vivre. “Si je vends 2 500 exemplaires d’un ouvrage, je peux sortir le champagne,” confie-t-il. Chaque mois, il gagne environ 500 euros grâce à ses droits d’auteur.Pour faire de la BD, il faut être bien né ou faire un bon mariage,”  ironise-t-il. Gilles Rochier est à Angoulême pour présenter son dernier livre “Solo” , l’histoire d’un homme qui souffle dans une trompette du matin au soir au lendemain des attentats de Paris en novembre 2015 pour ne pas entendre la tristesse et la colère du monde. 

Reconfiguration de la profession vers un statut “artiste-auteur” 

Cela fait six ans que les auteurs se mobilisent contre la précarisation de leur profession. Avec des manifestations fréquentes. La publication du Rapport Racine le 22 janvier dernier redonne aux auteurs de BD et à leur syndicat l’espoir d’être entendu. Dans ce rapport de 140 pages, l'ancien président du Centre Pompidou et de la Bibliothèque nationale de France, Bruno Racine, dresse une série de 23 recommandations en vue d'améliorer la situation des artistes-auteurs. Les plus significatives : 

  • Créer un statut “artiste-auteur” 
  • Répondre à la demande de statut en définissant la professionnalité des artistes-auteurs. Cela leur permettrait de bénéficier d’une prise en charge de leurs surcotisations par les commissions d’action sociale. 
  • Ouvrir le droit de vote à des élections professionnelles à tous les artistes-auteurs remplissant la condition de revenus. Leur profession est en effet mal représentée et n’a pas de moyen financier ni juridique pour se défendre. 
  • Le rapport souligne d’ailleurs la nécessité d’organiser rapidement des élections professionnelles. 
  • Créer un Conseil national composé de représentants des artistes-auteurs, des organismes de gestion collective, des représentants des producteurs, éditeurs et diffuseurs. 
  • Déterminer un taux de référence de rémunération proportionnelle selon les secteurs. 
  • Obtenir la transparence accrue sur les résultats d’exploitation de leurs œuvres et notamment sur le suivi de leurs ventes. Beaucoup d’auteurs ne savent pas, en effet, combien d’ouvrages ils ont vendu. 
  • Introduire dans le code de la propriété intellectuelle un contrat de commande rémunérant en droits d’auteur le temps de travail lié à l’activité créatrice. C’est une des mesures les plus réclamées par les syndicats. 

Une définition imprécise du métier “artiste-auteur,” les difficultés administratives, une mauvaise prise en charge sociale, la défiance croissante vis à vis des éditeurs, le temps long de la création non-rémunéré, la concurrence sur le marché de la BD avec l’arrivée de nouveaux auteurs… L’ensemble de ces facteurs est à l’origine de l’érosion des revenus des auteurs. 

Agir maintenant

La Ligue des Auteurs Professionnels, un jeune syndicat de bande-dessinée parle du “meilleur rapport jamais rédigé” sur le sujet. Samantha Bailly est autrice et vice-présidente de la LAP et de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Son organisation maintient le débrayage organisé ce vendredi à Angoulême car “les préconisations sont novatrices mais nos vies demeurent inchangées,” affirme-t-elle.

Écouter
8 min
Samantha Bailly, Ligue des Auteurs Professionnels "Beaucoup d'argent circule au nom du droit d'auteur mais il faudrait un fléchage direct auprès des auteurs"

Le rapport Racine était très attendu par la dessinatrice Marion Montaigne, fer de lance de la colère des auteurs et autrice de l’album “Dans la combi de Thomas Pesquet.” Elle demandait la parution urgente du rapport Racine. Marion Montaigne milite pour que les auteurs obtiennent une transparence sur le nombre d’exemplaires qu’ils vendent et pour qu’ils soient rémunérés tout au long de l’acte de création. 

Plus de 1 200 auteurs et autrices de BD ont signé une tribune dans Libération jeudi, pour demander à Franck Riester de “joindre le geste aux écrits.” Ils promettent le boycott des manifestations culturelles liées à la bande-dessinée si “le rapport Racine se révèle être aussi mal exploité que le rapport Lungheretti qui l’a précédé.” Mais Franck Riester ne s’est pas exprimé sur le rapport Racine lors de sa visite jeudi au Festival d’Angoulême en compagnie d’Emmanuel Macron. Franck Riester s'exprimera la première quinzaine de février, soit après Angoulême, pour présenter "les mesures qu'il retient, le plan d'action et le calendrier" indique à France Culture le cabinet du ministère de la Culture. 

L'auteur : "maillon faible" de la chaîne du livre, sa défiance vis à vis des éditeurs

L’Etat -avec le rapport Racine- peut certes reconfigurer le statut d’auteur pour lui apporter une protection sociale et juridique mais le problème de la chaîne du livre reste inchangé. Un auteur de bande-dessinée touche 8 à 10% sur la vente d’un livre. En moyenne, le prix de la BD en rayon est autour de 13,60 euros. L’acte de création, c’est à dire, l’année de travail qui précède la parution du livre n’est pas rémunéré. Le rapport Racine préconise justement une rémunération qui serait inscrite dans le contrat de commande entre l’auteur et l’éditeur.  

Bruno Fermier est le directeur du Groupement des Libraires de Bande-Dessinée. Le GLBD regroupe des librairies indépendantes spécialisées en bande-dessinée. Ils ont crée un label “Canal BD.” Un réseau d’échange et d’entraide entre libraires.  “J’avais reçu Franck Riester l’année dernière et je lui avais dit qu’il y avait des maillons essentiels dans la chaîne du livre : les auteurs et les libraires indépendants. Nous sommes des artisans et si un de ces deux maillons périclite c’est toute la chaîne du livre qui va se porter mal. Des décisions doivent être prises pour _aider les auteurs à vivre de leur métier_. Un dessinateur qui fait son album ça va lui prendre entre neuf mois et un an de travail. Les Américains ont trouvé une solution : les auteurs sont presque salariés de leurs maisons d’édition, ils sont même payés pour se présenter dans les festivals, par contre ils ne sont pas propriétaires de leurs personnages.”

Dans le 18e arrondissement de Paris, Anaïs Massola tient la librairie “Le rideau rouge,” un des deux-cents établissements membres de l’Observatoire de la Librairie. Cette passionnée de bande-dessinée “depuis toute petite” dresse un bilan élogieux des ventes d’album. “Je fais 20% du chiffre d’affaire grâce à la BD,” détaille-t-elle.  Elle qui soutient le travail des auteurs issus de grandes maisons d’éditions (Casterman, Dargaud…) comme celui d’auteurs plus “petits” qui travaillent avec Six Pieds sous terre, Sarbacane, reconnaît volontiers que l’auteur doit être revalorisé dans la chaîne du livre. Selon elle, le prix unique du livre entré en vigueur en 1981 doit être maintenu mais il faudrait mettre en place un système de redistribution des richesses. Explications.  

Écouter
8 min
Anaïs Massola, libraire à Paris "il faudrait un pot commun pour répartir les bénéfices entre les plus gros et les plus petits"

Les libraires peinent aussi à vivre de leur travail. La remise sur un ouvrage est à hauteur de 30% voire 40% mais c’est sans compter les charges et les taxes. Un libraire gagne en moyenne le Smic.

Anaïs Massola (à droite) tient la librairie "Le rideau rouge" dans le 18 ème arrondissement de Paris
Anaïs Massola (à droite) tient la librairie "Le rideau rouge" dans le 18 ème arrondissement de Paris Crédits : Pauline Renoir - Radio France

Le rôle des éditeurs dans l'avenir des auteurs 

Si le rapport Racine fait l’objet d’un plan d’action emmené par le ministère de la Culture, les maisons d’édition seront aussi concernées par une réorganisation de leur collaboration avec les auteurs. Notamment si ces derniers peuvent revendiquer une rémunération à partir du premier jour du travail créatif. Une profession mieux encadrée soumettra les éditeurs à accorder plus de confort aux auteurs. “Aujourd’hui, on observe beaucoup de scénarios pas aboutis,” déplore la libraire Anaïs Massola, “parce que les auteurs ont la pression pour rendre leurs planches et être rentables.” Une pression qui se ressent aussi au moment de récupérer l’argent issu des droits d’auteur : “Nous sommes la variable d’ajustement sur laquelle le monde de l’édition rogne chaque année un peu plus pour augmenter ses marges bénéficiaires.” écrivent des auteurs dans la tribune publiée sur le site de Libération.

Le Syndicat national de l’édition (SNE) a rappelé, début janvier, par la voix de son premier représentant, le président Vincent Montagne qu’il n’était pas prêt à céder quoi que ce soit aux auteurs et autrices ni à se faire forcer la main par le gouvernement, sous prétexte d’un risque "d’appauvrissement de la création au détriment du lecteur." France Culture a sollicité le SNE pour une interview avec son président. Nous avons reçu ce communiqué en retour : 

Communiqué du Syndicat national de l’édition  - Paris – 30 janvier 2020

“Le rapport Racine traite d’un sujet qui préoccupe l’ensemble de la filière du livre : l’évolution de la situation économique, sociale et fiscale des auteurs. Nous, éditeurs, acteurs de la création éditoriale, sommes conscients depuis longtemps qu’il faut trouver des réponses aux inquiétudes des auteurs, en tenant compte de la spécificité de chaque secteur éditorial. D’ailleurs, nous sommes engagés dans un dialogue permanent avec leurs représentants au sein du Conseil Permanent des Ecrivains (CPE). Nous sommes favorables à avancer ensemble sur de nombreux sujets comme notamment la question de la transparence, le livre d’occasion, mais aussi la baisse du nombre de lecteurs. Dans ces discussions, il est essentiel de prendre en compte l’ensemble de la filière - l’auteur, l’éditeur, le diffuseur, le libraire et le lecteur – car c’est une chaîne dont tous les maillons sont fragiles et interdépendants. Les conséquences économiques de ce rapport ne font, à ce stade, l’objet d’aucune mesure chiffrée. Une étude d’impact sera donc indispensable. L’enjeu concerne la place et l’avenir du livre dans notre société et son rayonnement en France et à l’International.”

L'auto-édition pour échapper aux contraintes des maisons 

Certains auteurs font le choix de briser la chaîne du livre. Ils écrivent, dessinent, mettent en pages, font leur promotion eux-mêmes. L’éditeur n’est plus un intermédiaire. Ce choix implique d’avoir de l’argent à investir et aussi beaucoup de patience. “On a des exemples d’auteurs comme Laurel et Maliki qui ont fait un pied de nez à l’édition parce qu’ils ont pu lever des centaines de milliers d’euros avec l’aide de cagnottes pour sortir leurs albums,” raconte Samantha Bailly du syndicat LAP. “La difficulté c’est qu’ils ne sont pas reconnus par la sécurité sociale comme des auteurs et autrices, le rapport Racine viendrait changer cela : on n’aurait plus besoin de céder ses droits à un tiers pour exister, l’acte de création se suffirait à lui-même.”

Olivier Jouvray, scénariste à Lyon depuis vingt ans, s’est lancé dans l’aventure de l’auto-édition avec beaucoup de patience et d’abnégation. “Face à la surproduction et la paupérisation galopante je me suis dit qu’il fallait trouver de nouvelles opportunités pour les auteurs de faire leur métier,” confie-t-il. Avec son association “l’épicerie séquentielle” il a crée un mensuel BD “Les rues de Lyon.” Chaque mois, les auteurs mettent à l’honneur un Lyonnais qui a marqué l’histoire. “On fait le travail de l’éditeur mais bénévolement, du coup on se rémunère à un taux supérieur,” détaille-t-il. Le journal est vendu trois euros. Un euro revient à l’association, un autre à l’auteur et un dernier au revendeur (libraires etc..) Le mensuel compte 950 abonnés et il se trouve dans une cinquantaine de points de vente. En cinq ans, l’épicerie séquentielle a vendu 200 000 exemplaires. “C’est _une expérimentation d’auto-édition collective et participative_,” souligne Olivier Jouvray avec fierté. Pas sûr pour autant que ce mode de production puisse devenir un véritable modèle économique pour la bande-dessinée.

Le scénariste Olivier Jouvray dans son atelier à Lyon
Le scénariste Olivier Jouvray dans son atelier à Lyon Crédits : Olivier Jouvray

Vos réactions à #MaBD sur les réseaux sociaux 

Extrait de l'album "un auteur de BD en trop" de Daniel Blancou
Extrait de l'album "un auteur de BD en trop" de Daniel Blancou Crédits : Editions Sarbacane
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Journaliste

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......