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Critiqués par de nombreux citoyens, les sondages restent des outils utiles à la sphère politique

Sondages : la fabrique d'une arme politique

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Les sondages politiques suscitent toujours autant de méfiance, mais à l'approche des élections européennes, ils s'accumulent. Certains partis se mettent d'ailleurs à les concevoir eux-mêmes. Mais ces enquêtes d'opinion ont-elles toujours autant d'influence ?

Critiqués par de nombreux citoyens, les sondages restent des outils utiles à la sphère politique
Critiqués par de nombreux citoyens, les sondages restent des outils utiles à la sphère politique Crédits : Kiyoshi Hijiki - Getty

Alors que le scrutin européen de fin mai n'est plus très loin et maintenant que toutes les têtes de liste sont connues, les enquêtes d'opinion politiques se font de plus en plus nombreuses. Elles sont, dans le même temps, très critiquées. Le parti La France Insoumise (que nous avons sollicité plusieurs fois sans succès) les juge tellement peu fiables qu'il a décidé de produire ses propres sondages. Car même si ces enquêtes sont pointées du doigt de toute part et suscitent une certaine défiance des citoyens, elles restent très utiles à la sphère politique.

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La notion de sondage est définie par la loi du 19 juillet 1977, modifiée par celle du 25 avril 2016. D'après ce texte, "un sondage est une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d’une population par l’interrogation d’un échantillon". Cette même loi fait en sorte d'empêcher que la publication de sondages électoraux ne vienne influencer les électeurs : à cette fin notamment, "la publication, la diffusion ou le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour de chaque tour de scrutin sont interdits". Une disposition mise à mal par le phénomène Radio Londres sur Twitter.

Marco, musicien, sceptique par rapport aux sondages depuis qu'il a été sondé

Marco, jeune musicien et technicien du son, s'est retrouvé sondé en fin d'année 2018. Il en garde un souvenir mitigé. Questionné par un institut connu sur Emmanuel Macron et sa politique pendant une vingtaine de minutes, il se souvient de questions sur le prélèvement à la source, la suppression de la taxe d'habitation ou encore l'impôt sur la fortune. A chaque fois, il avait quatre choix de réponse : "satisfait", "plutôt satisfait", "plutôt pas satisfait", "pas satisfait du tout".   

Je me suis senti plus d'une fois bloqué, à devoir choisir quelque chose qui n'était pas exactement ce que je voulais répondre. Entre 'plutôt satisfait' et 'plutôt pas satisfait', il aurait pu y avoir quelque chose comme 'moyen'. C'est ce que j'aurais voulu répondre plusieurs fois, mais ça n'était pas possible. Cela me forçait à arrondir ma réponse soit au-dessus, soit en dessous. J'ai parfois eu l'impression de répondre à côté parce que je ne pouvais pas caser mon avis dans les réponses possibles. 

Depuis cet entretien, sa lecture des sondages a un peu changé. "J'ai davantage conscience qu'auparavant que ces sondages peuvent être orientés, en tout cas c'est mon impression", explique Marco. Un sentiment partagé par Mbarek Belkacem qui écrit sur la page Facebook de Hashtag que "c'est là le défaut et le "jeu" du sondage : pas ou très peu de place à la nuance et l'argumentation !"

"Il est parfois tentant d'intervenir" reconnaît Matthieu Cesari, ancien enquêteur pour la Sofres

Aujourd'hui commercial de 40 ans installé à Lyon, Matthieu Cesari a travaillé il y a près d'une vingtaine d'années pour l'institut de sondages qui s'appelait à l'époque la Sofres, comme l'indique son profil sur LinkedIn. Contacté via ce réseau social puis joint par téléphone, il raconte avoir mené deux types d'enquêtes téléphoniques : des enquêtes d'actualité et des enquêtes politiques. 

Le déroulé de l'enquête affiché sur l'écran d'ordinateur, l'enquêteur se devait à l'époque de poser toutes les questions dans leur intégralité, et tous les choix devaient être proposés à chaque fois, même s'ils étaient semblables d'une question à l'autre. S'il a trouvé ce travail très enrichissant sur un plan personnel, il reconnaît s'être souvent posé la question de l'effet de la lassitude de l'interlocuteur sur ses réponses. 

Je me demandais toujours si, à un moment donné, ce n'était pas lassant pour l'interlocuteur et si la lassitude ne créait pas des réponses réflexes. 

A cause de ce phénomène de lassitude, Matthieu Cesari reste persuadé d'une chose : si la question est posée en début ou en fin de sondage, "la pertinence de la réponse ne sera pas la même". L'ancien enquêteur reconnaît également le côté "limitant" des réponses imposées.

Ce que dit [Marco] est tout à fait juste. Il faut parfois arrondir son avis et beaucoup d'interlocuteurs que j'avais au téléphone étaient frustrés par cela. Parfois, ils voulaient apporter leur propre réponse, mais ce n'était pas possible, il fallait choisir la réponse qui s'adaptait le mieux. Et là, parfois, la tentation est grande de presque choisir pour la personne, parce qu'on sait qu'on a encore vingt questions à lui poser derrière et on veut garder un certain dynamisme dans le sondage. Il est parfois tentant d'intervenir.

"Le sondage en ligne est la pire méthode, scientifiquement parlant"

Richard Brousse est le directeur de l'Observatoire des sondages, un site internet fondé par le professeur de science politique Alain Garrigou sur lequel des scientifiques exercent "une veille sur les différentes facettes des enquêtes d'opinion". Selon ce sociologue, les échantillons dont se servent les sondeurs ne sont plus adaptés à l'époque. "Il n'y a pas beaucoup de statisticiens qui vous le diront, mais les caractéristiques sociales reproduites dans les échantillons sont relativement rudimentaires, et même s'ils sont redressés par la suite, ces échantillons ne sont plus représentatifs de la diversité de la population française. Les changements n'ont pas été pris en compte", explique-t-il.

Quant au rôle de veille que doit tenir la Commission des sondages (qui n'a pas donné suite à nos appels), Richard Brousse se montre plus que critique. "Elle ne s'occupe que des sondages d'intentions de vote et ce n'est pas la majorité des sondages, loin de là. Mais surtout, pointe le directeur, il n'y a pas de spécialistes à la Commission. Ils ne sont pas compétents, et les quelques personnes qui le sont font ce qu'elles peuvent. La Commission est très accommodante, elle n'a pas envie d’embêter les sondeurs".

Les sondages en ligne, c'est la pire méthode scientifiquement parlant. Comment pouvons-nous nous assurer que celui qui répond est bien celui qui est censé répondre ? On ne peut pas savoir. Certes, les sondeurs vous répondront que cela ne joue pas, ou que cela joue à la marge. Comment peuvent-ils le savoir ?              
Richard Brousse

Autre souci pointé par le directeur de l'Observatoire des sondages : la rémunération de certains sondages en ligne, argument efficace pour "pousser les gens à répondre". Ces récompenses, sous forme de bons d'achat par exemple, Richard Brousse n'hésite pas à les comparer à des "achats d'intentions de vote". D'autant plus que, comme "le fait de répondre conditionne l'obtention des points" permettant de décrocher la récompense, "les non-réponses n'existent plus". Là encore, le sociologue critique la position des sondeurs qui consisterait à dire "ce n'est pas un outil parfait". Pour Richard Brousse, "c'est un peu facile, surtout qu'il y a des moyens pour être moins légers, mais cela coûte plus cher".

A quoi correspondent les marges d'erreur des sondages ?
A quoi correspondent les marges d'erreur des sondages ? Crédits : Visactu - Visactu

Les sondages, une véritable "arme politique" pour l'ancien "Monsieur sondages" du PS

Aujourd'hui conseiller régional d’Île-de-France et membre du bureau national du Parti socialiste, François Kalfon a longtemps été le "Monsieur sondages" du PS. Il l'assure : "Si François Hollande ne s'est pas présenté à sa propre succession, c'est tout simplement parce que les sondages le donnaient battu à la primaire et à la présidentielle. Il y a eu un impeachment politique qui ne vient ni de sa majorité parlementaire ni de son parti, mais des sondages"

Il y avait une forme de nasse que nous avions refermée sur lui [François Hollande] entre la perspective d'une primaire à laquelle il ne pourrait échapper, et la perspective de sondages le donnant battu, ce qui est une forme d'humiliation pour un Président sortant et ce qui l'a conduit à ne pas se représenter.

Est-ce à dire qu'on accorde trop de pouvoir aux sondages ? "Il faut savoir s'en servir" rétorque François Kalfon. Etre le "Monsieur sondages" d'un parti politique, c'est "construire l'offre politique" explique-t-il. Il décrit tout un travail en amont, "un peu invisible", pour essayer de "faire coïncider le programme et les prises de parole du parti avec la demande". L'autre parti du travail consiste à essayer d'être un peu prédictif. "Ce n'est pas non plus de la Madame Irma", ajoute immédiatement le conseiller régional. 

Des citoyens de plus en plus méfiants vis-à-vis des sondages

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A la question "les sondages vous influencent-ils" ? posée sur les pages Twitter et Facebook de Hashtag, les internautes penchent clairement pour le "non" (voir l'ensemble des réactions en bas de page). Mais certains reconnaissent tout de même que cela a un effet sur leur prise de décision. Antonio Famoso, @kerpatoche sur Twitter, écrit à ce sujet : "Cela joue un rôle dans la motivation à voter selon mes convictions et à convaincre mes proches d'aller voter".  

Sur Facebook, Thibaut Temmerman explique lui qu'en France, avec le système à deux tours, les sondages ne seraient pas susceptibles d'influencer son vote. Mais au Canada, où il vit, les choses semblent différentes. "Je pourrais être tenter de voter utile ou contre en fonction de ce que votent les électeurs de ma circonscription, détaille l'internaute qui précise remplir systématiquement la Boussole électorale proposée par Radio Canada, qui permet de se situer sur le prisme politique québécois et canadien (...) et d'apporter des éclairages sur ce qui constitue un enjeu pour les électeurs et l'opinion que l'on se fait des différents chefs de campagne"

Les sondages ne se trompent pas toujours !
Les sondages ne se trompent pas toujours ! Crédits : Visactu - Visactu

"D'autres façons de sonder les citoyens émergent" confirme la directrice de Décider Ensemble

Marion Roth est directrice du laboratoire d'idées Décider Ensemble qui vise "à diffuser une culture de la participation". Selon elle, le passage aux sondages en ligne a permis de "massifier les sondages et le recours aux sondages. Maintenant tout le monde en fait, ce qui peut décrédibiliser un peu la matière. Néanmoins, sur les grands sondages, on reste sur des méthodes assez fiables." Elle rappelle que le sondage "est juste un outil, pas une prophétie", mais qu'il reste un "outil communicationnel très efficace". Marion Roth reconnaît également que la sphère politique "commence à se servir" de nouvelles formes d'émergence de l'opinion : les pétitions en ligne notamment.

Les pétitions en ligne peuvent être émises par des organismes, mais aussi émaner de citoyens, cela permet de donner une autre vision de ce que pense une partie de la population et de ce qu'elle souhaite mettre à l'ordre du jour du débat. 

Elle précise que d'autres façons de sonder les citoyens existent aussi à l'étranger, comme "des assemblées permanentes composées de citoyens tirés au sort" auxquelles on soumet des sujets et qui se prononcent après avoir entendu des experts. 

Aux Etats-Unis, James Fishkin travaille sur le sondage délibératif depuis trente ans

Aux Etats-Unis, un homme planche depuis des dizaines d'années sur un autre concept de sondages : les sondages délibératifs. Professeur de sciences politiques à l'Université de Stanford, James Fishkin est le penseur de cette nouvelle méthode. "Ce qui m'intéresse, argumente-t-il d'emblée, c'est ce que penseraient les gens s'ils discutaient avec respect avec des personnes d'un avis opposé, et qu'ils avaient de bonnes informations, parce que généralement, ils n'ont pas les bonnes informations".

Pour les sondages délibératifs, des citoyens tirés au sort donnent une première fois leur avis sur un sujet. Ils sont ensuite réunis, puis informés sur ce sujet, ils en débattent en petits groupes, puis en séance plénière avec des experts et des politiques de différents points de vue. Et cela peut durer deux ou trois jours.

"A la fin du processus, les citoyens reprennent le questionnaire du début et y répondent à nouveau. Nous analysons les réponses et nous constatons à quel point les opinions changent. Souvent, elles changent beaucoup !"

Cette méthode permettrait, selon James Fishkin, de savoir "vraiment ce que pensent les gens et pourquoi ils le pensent". C'est d'ailleurs ce qui a inspiré le titre d'un de ses livres : "Democracy when the people are thinking" (La démocratie quand les gens pensent). "Avec le sondage délibératif, tous les points de vue sont mélangés et se parlent de manière respectueuse. Et les gens découvrent qu'il peut y avoir des arguments auxquels ils n'avaient pas pensés. Je pense que la démocratie a besoin de la délibération. Vous ne pouvez pas avoir la volonté du peuple si vous n'avez pas l'occasion de faire réfléchir ce peuple à ce qu'il souhaite vraiment". Ce professeur de sciences politiques a testé sa méthode plus d'une centaine de fois dans 28 pays différents, mais jamais encore en France.

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