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Manifestation en Guyane lors de la grève générale. AVril 2017

"Tous les voyants sont au rouge"

4 min
À retrouver dans l'émission

Alors que la grève générale en Guyane se poursuit, les autres territoires français d'Outre-mer font face à des difficultés socio-économiques plus ou moins importantes. Un sentiment d'abandon et de colère se propage dans ces départements. Témoignages recueillis par Abdelhak el Idrissi.

Manifestation en Guyane lors de la grève générale. AVril 2017
Manifestation en Guyane lors de la grève générale. AVril 2017 Crédits : Jody Amiet - AFP

Le conflit en Guyane risque de se durcir. Après le rejet du plan d'un milliard d'euros proposé par le gouvernement, le collectif "Pou La Gwiyann dékolé" ("Pour que la Guyane décolle") promet une montée en puissance de la contestation. La population, elle, semble divisée sur la stratégie à adopter.

"N'importe quel pays se serait soulevé face à de telles inégalités"

Ce n'est pas la première fois que la Guyane est en ébullition face à une situation socio-économique désastreuse. En 1996, pendant plus d'un mois des centaines de lycéens vont manifester contre le manque de moyens alloués à l'école. 3.000 enfants ne sont pas scolarisés faute de places. De plus, la Guyane dépend du rectorat de la Martinique à 2.000 kilomètres de là.

Jean-Claude Cabéria était l'un de ces nombreux lycéens en colère. A l'époque, le gouvernement avait annoncé des moyens et la création d'un rectorat en Guyane, après un mois de manifestations et d'affrontements avec les forces de l'ordre.

Aujourd'hui, Jean-Claude Cabéria travaille. Il est également rappeur. "Il manque énormément d'infrastructures dans le département. Ça concerne la santé, l'éducation, la culture" déplore-t-il. Selon lui, plus de 20 ans après la grève des lycéens, rien n'a changé en Guyane.

Je peux vous jurer que lorsque vous venez en Guyane, vous avez l'impression d'être, limite, dans un département en voie de développement. Il y a des endroits où le téléphone ne passe pas, où il n'y a pas d'eau potable, pas d'électricité.

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Au-delà du constat sur les nombreuses difficultés, c'est un sentiment d'amertume que ressent Jean-Claude Cabéria :

La France est constamment venue nous promettre des choses, mais les promesses n'ont pas été tenues. Nous voulions que ça s'arrange, que la situation se débloque, nous voulions encore croire en la mère patrie, mais il faut que la mère patrie sache que sa fille, qui s'appelle Guyane, va très mal.

Mayotte : "une île de pauvreté dans un océan de misère"

A plusieurs milliers de kilomètres, dans l'Océan indien, la situation est similaire. Voire pire. Mayotte est le 101e département français. Le plus pauvre également. Selon les chiffres de l'INSEE, c'est à Mayotte qu'on trouve le taux de chômage français le plus élevé : 27,1%. Soit trois fois plus que dans l'Hexagone. Les jeunes sont particulièrement touchés puisque près d'un sur deux (49,5%) ne travaille pas. Autre particularité de ce département : c'est le plus jeune de France. Un Mahorais sur deux à moins de 18 ans. D'où l'importance d'avoir un service public de l'éducation à la hauteur. Ce qui est loin d'être le cas.

"En France, il y a en moyenne 470 élèves dans les collèges. A Mayotte, c'est 1400 élèves en moyenne par collège. Dont certains montent à 2000 élèves" déplore Quentin Sedes, secrétaire départemental de la CGT Education. Le représentant dénonce aussi l'état des établissements :

C'est mal entretenu, il y a des rats parfois, il manque des chaises et des tables.

Les établissements scolaires ne sont pas adaptés pour faire face à une telle population. L'afflux démographique en provenance des îles voisines des Comores a déstabilisé le système scolaire. C'est donc toute l'institution qui est ébranlée :

Ça génère de la souffrance au travail pour les personnels mais surtout de la souffrance chez les élèves, de la violence scolaire et de l'échec.

Selon Quentin Sedes, "à l'arrivée au collège, un élève sur deux ne maîtrise pas la lecture et l'écriture. Parfois même au lycée". Et le classement des écoles et collèges de l'île en Réseau Education Prioritaire (REP) il y a trois ans ne semble n'avoir rien changé à la situation.

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Mayotte a connu plusieurs crises sociales ces dernières années. La dernière remonte à 2016 : blocages, tensions sociales importantes, violences… Le gouvernement a pris une série d'engagements, notamment à l'égard des fonctionnaires. L'île avait également connu plus de 40 jours de grève en 2011.

Les poussées de fièvre sociale et de violences se succèdent, sans que la situation ne semble s'améliorer. Au contraire. La proximité avec les trois îles "sœurs" des Comores fait de Mayotte "un îlot de pauvreté au milieu d'un océan de misère" selon l'expression Sedes, pour qui l'amélioration de la situation à Mayotte ne pourra passer que par un plan de développement économique à l'échelle de l'archipel.

En Guadeloupe, "les engagements n'ont pas été tenus"

44 jours de grève générale. En 2009, la Guadeloupe fait la Une des journaux. Toute l'île est paralysée par un mouvement de protestation contre la vie chère.

"L'origine de la crise sociale et politique est la même", estime le syndicaliste indépendantiste guadeloupéen Elie Domota, à propos des conflits guyanais et guadeloupéen. Figure de la grève générale de 2009, il tient les mêmes propos que ceux tenus par les Guyanais : sentiment d'abandon, de déconsidération, d'une nationalité à deux vitesses entre l'Hexagone et les territoires ultramarins. Mais les mots d'Elie Domota vont bien au-delà, et sont plus radicaux. Pour lui, c'est aussi le poids de l'Histoire de France qui éclaire sur la situation :

Qu'on le veuille ou pas, la Guadeloupe est une colonie, la Guyane est une colonie, et la colonie n'a pas vocation à se développer elle-même. La colonie a vocation à servir les intérêts de la métropole. Ce qui fait que les retards de développement, l'illettrisme, l'analphabétisme, le chômage de masse, le chômage de masse chez les jeunes : tout est fait pour maintenir les peuples colonisés dans l'ignorance et la soumission, justement pour qu'ils n'aient, à aucun moment, l'envie de piloter eux-mêmes le bateau et de le diriger. Les Guadeloupéens n'ont jamais été considérés comme Français.

Concernant les accords signés en 2009 entre les syndicats guadeloupéens et l'Etat, Elie Domota estime qu'ils n'ont "jamais été respectés". Dans les faits, des mesures ont été prises, mais elles sont jugées inefficaces par le syndicaliste. L'accord signé comportait 165 articles, concernant des mesures à court et moyen terme, couvrant de très nombreux aspects, notamment économique.

"Les lois sur la vie chère n'ont rien apporté", rétorque Elie Domota. Pourtant, parmi les mesures, les habitants de la Guadeloupe ont obtenu une augmentation de 200 euros par mois pour les bas salaires, prise en charge par l'Etat, les entreprises et les collectivités locales. Des magasins de l'île ont également diminué les prix des produits alimentaires de base.

Le rattrapage de la Guadeloupe et des Antilles reste pourtant très lent. Avant la grève de 2009, il avait déjà fallu plusieurs décennies – et des conflits parfois sanglants - pour aligner la situation de la Guadeloupe sur celle de la métropole. Ce n'est qu'au milieu des années 90 que le SMIC sur l'île a été aligné sur celui de l'Hexagone.

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Aujourd'hui, la Guadeloupe, comme la Martinique, la Guyane et Mayotte, ont besoin de nouvelles réponses aux défis structurels.

Pour la Guadeloupe, les défis restent nombreux. Économiquement, l'île pâtit de la concurrence de ses voisins - moins-disant socialement - dans les domaines du tourisme, de la main-d'œuvre. Par ailleurs, l'emploi salarié dans le domaine privé est très faible. C'est principalement la fonction publique qui est pourvoyeuse de travail. Elle représente 30% de l'emploi sur l'île.

On retrouve en Guyane des problématiques identiques. En 2008, un emploi sur deux était un emploi public selon un rapport parlementaire de 2014. Par comparaison, dans l'Hexagone, la part de l'emploi public dans l'emploi total est de 20%.

Au début de l'année 2017, un projet de loi a été voté à l'unanimité par le Parlement pour venir en aide à l'outre-mer. Pour la ministre de tutelle, Ericka Bareigts, cette loi "traduit un véritable changement de vision des outre-mer".

Dans le détail, la loi permet, par une série de dispositifs, de prendre en compte les particularités de chaque région selon la ministre :

La diversité des territoires ultramarins est reconnue par les politiques publiques : chaque territoire aura ainsi la liberté, en lien avec l’Etat, de choisir son modèle de développement social, économique et culturel, en valorisant ses atouts, son identité et ses spécificités.

"Peut-être que la seule voie c'est celle de l'indépendance"

En Guyane, comme en Guadeloupe en 2009, les idées autonomistes, voire indépendantistes se répandent. Pensant être déconsidérés et abandonnés, des leaders d'opinion estiment qu'il est temps pour les territoires d'outre-mer de s'émanciper. "Il y a deux France, une France hexagonale et de la Corse, et il y a une France d'Outre-mer qui est composée par les confettis de l'ancien empire colonial français" explique Claudy Siar, homme de radio, militant caribéen et ancien délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français de l'Outre-mer, de 2011 à 2012.

En 2009, on se posait la question : combien coûte l'outre-mer à la France ? Ça veut dire que dans l'imaginaire, dans les esprits, ce n'est pas tout à fait la France.

Le vice-président du CREFOM (Conseil Représentatif des Français d'Outre-Mer) est convaincu que cette situation n'est plus tenable :

"Avec le temps, les originaires d'outre-mer ont décidé que tout ça c'est du passé. C'est terminé. Si vous n'êtes pas capables de faire de nous des Français comme les autres, et bien nos revendications seront plus dures qu'en 2009", prévient-il. "Et nous irons bien au-delà de réclamer juste notre dû. Nous pouvons aller jusqu'à une demande légitime d'autonomie puis d'indépendance. C'est ce qu'on entend aujourd'hui dans le mouvement guyanais, soutenu par les mouvements guadeloupéens et martiniquais".

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Contacté, le ministère des Outre-mer n'a pas été en capacité de nous répondre sur le suivi des engagements pris par le gouvernement lors de la grève générale en Guadeloupe en 2009.

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