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Etoiles, smileys, chiffres... Les formats de la note se multiplient.

Une société obsédée par les notes

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#TousNotés |Les chauffeurs de VTC, les restaurants, les produits alimentaires, les locations de vacances, les élus, les professeurs, leurs élèves… Les notes sont partout dans notre société : bonne nouvelle ou abus ? Focus sur trois secteurs : la restauration, la politique et l'éducation.

Etoiles, smileys, chiffres... Les formats de la note se multiplient.
Etoiles, smileys, chiffres... Les formats de la note se multiplient. Crédits : Kiyoshi Hijiki - Getty

Vous pouvez noter la qualité d’un chauffeur VTC sur une application, laisser un commentaire à propos d'un hôtel sur une autre, donner votre avis sur votre supermarché via une borne au milieu du magasin, et après chaque appel de votre opérateur téléphonique, un SMS vous demandera votre niveau de satisfaction. 

Sur les réseaux sociaux, lorsque nous vous avons demandé votre avis sur les notes, deux exemples revenaient souvent : le crédit social mis en place par la Chine (un système de notation des comportements sociaux qui donne ou enlève des droits aux citoyens selon leur score) et “Nosedive”, un épisode de la série Netflix Black Mirror (une dystopie où chacun passe son temps à évaluer ses voisins, collègues, amis via une application). Deux exemples qui vous inquiètent. La note, comme outil de mesure, angoisse. Prend-t-elle trop de place dans notre société ? 

Des étoiles du Michelin aux étoiles des applications

En cuisine, les notes sont rarement sous forme de chiffres : il s’agit généralement d’étoiles. Et leur attribution est une source immense de tensions dans le secteur gastronomique.

Mardi 31 décembre, nouvelle déception pour le chef Marc Veyrat qui perd son procès contre le Michelin, le guide gastronomique qui référence les meilleurs restaurants du monde. 

Après la perte de la troisième étoile de l’un de ses restaurants en janvier, le cuisinier avait intenté un procès. Son but : obtenir des explications sur les critères qui ont mené à sa rétrogradation, et demander un euro symbolique en réparation du préjudice subi. 

Le chef dénonce notamment une évaluation arbitraire, sur des plats qui ne sont pas ceux qu’il aurait servi aux critiques gastronomiques. Au tribunal de Nanterre, sa demande est déboutée. Lui est dégoûté. Face à un système de notation qu’il ne comprend plus, le chef Marc Veyrat préfère maintenant en sortir complètement : il demande à ne plus être recensé au Guide Michelin. 

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Marc Veyrat : "On n'a pas besoin du Guide Michelin"

C’est la première fois au monde où un restaurant à trois étoiles est déclassé l’année d’après. Le système des étoiles est tronqué car il n’est pas légitime, quoi. Les critiques ont un pouvoir immense : ce sont des incompétents. J’avais fait un foie de lotte, qu’ils ont confondu avec une coquille Saint-Jacques. Ils ont dit que le reblochon, c’était du cheddar : ils devraient connaître le terroir quand même. On me dit : ‘Marc Veyrat, vous avez perdu votre étoile, vous n’êtes pas bon’, je suis prêt à l’accepter. Mais quand on manœuvre sur des plats qui n’existent pas, c’est une horreur. Ils se disent transparents, mais ils ne sont pas transparents. Je ne regrette rien : ce que je veux simplement, c’est de ne plus paraître au Guide Michelin. Ses auteurs sont des affabulateurs, ce ne sont pas des gens biens. On n’a pas besoin d’eux. De toute façon, le guide est mort, il est mort avec Internet : les clients regardent tous Internet, ils viennent chez nous grâce à Internet. D’ailleurs, on a fait 7% d’augmentation cette année [ndlr : année commencée par la perte de la troisième étoile] !”

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Internet, nouveau faiseur de rois de la cuisine ? La thèse de Marc Veyrat est partagée par Hubert Jan, le président de la branche restauration de l’Umih, l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie. Depuis plusieurs années, les applications qui recensent les notes des clients se multiplient : sur Yelp, TripAdvisor, La Fourchette, les internautes sont invités à évaluer leur repas.

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Hubert Jan : "C’est un système extrêmement pervers"

80% de la clientèle vient au restaurant par notoriété : elle se construisait auparavant sur un territoire par la prestation, le bouche-à-oreille, la qualité de la cuisine. Et aujourd’hui, avec les acteurs du numérique, les choses ont particulièrement changé. Le restaurateur n’est plus tout à fait maître de son métier, avec des avis d'internautes pas toujours à la hauteur des prestations assurées… Vous pouvez créer un restaurant de toute-pièce, un restaurant fictif qui va gagner une notoriété terrible, alors qu’il n’existe même pas ! C’est un système extrêmement pervers. Et on a parfois des restaurants qui sont mis en difficulté. Les rapports entre restaurateurs et clients ont changé. Parfois, juste un échange entre eux permettait de régler bien des soucis : maintenant, il y a beaucoup de perversion et la fiabilité des avis n’est pas toujours évidente.”

Une salle de restaurant dominée par le logo de TripAdvisor. Photo du 24 octobre 2015
Une salle de restaurant dominée par le logo de TripAdvisor. Photo du 24 octobre 2015 Crédits : Philippe Bruchot / Le Bien public - Maxppp

Le secteur de la restauration est loin d’être le seul concerné par cette inflation des notes liée au numérique. Les services de livraison, les chauffeurs VTC, les opérateurs téléphoniques… Dans de plus en plus de secteurs d’activités, l’usager est invité à chiffrer sa satisfaction. Les algorithmes en font une note : le score final décide parfois du maintien en poste ou du licenciement d’un travailleur. 

A la recherche d’une formule magique en politique ?

En septembre dernier, Le Figaro et BFM révèlent qu’Emmanuel Macron disposerait d’une application pour suivre et évaluer le travail de ses ministres. Le logiciel, destiné à un usage purement interne, permet de surveiller l’avancement d’une réforme et les actions concrètes des membres du gouvernement, sous la forme notamment de pourcentages.

Si le recours à une application pour téléphone est original, cet outil n’est pas une première dans l’histoire de la Ve République : en 2008, François Fillon, alors Premier ministre de Nicolas Sarkozy, rendait aux membres de son équipe gouvernementale une sorte de bulletin de notes de leur action.

Mais tenter de synthétiser l’action d’un membre de la classe politique sous la forme d’une note, et surtout de manière individuelle, est une aberration pour Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS et membre du Cevipof. 

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Luc Rouban : "Sur quelle base asseoir l'évaluation d'un ministre ?"

En matière de décision publique, d’action publique, il y a une sorte de mythologie qui est celle de l’imputation personnelle. C’est un très vieux débat qui court depuis la IIIe République : c’est l’idée qu’on va pouvoir imputer à une personne isolée, seule, l’échec ou le succès d’une politique publique. Ce qui est totalement illusoire ! Car même si vous êtes un ministre important, comme celui des finances, vous n’êtes pas tout seul : chaque décision est prise à la suite de très nombreux arbitrages, de commissions, de compromis, de négociations, de toute une diplomatie interne et externe ! Donc en matière publique, d’une part vous n’êtes pas seul, et deuxièmement les critères d’évaluation sont fortement contestables. Sur quelle base asseoir l’évaluation de l’individu-ministre ou secrétaire d’Etat ? On ne sait pas, ça revient au fond à la note de gueule."

Alors si la note présente des limites en politique, comment évaluer et surveiller l’action des élus ? Car c’est l’un des enjeux de la démocratie participative et de l’”open government”, la gouvernance ouverte en français : une doctrine qui vise à inclure le citoyen dans le contrôle et la supervision de la prise de décision. Des mouvements qui montent, face à la défiance croissante de la société envers la classe politique.

Plusieurs initiatives se sont lancées, au cours des dernières années, pour faire de la veille sur le travail du personnel politique. Parmi elles, l’association Regards Citoyens : ses membres compilent des données publiques mais souvent peu lisibles, par exemple sur le travail des députés ou le processus de création des lois. Ensuite, elle les publie sur le web sous une forme qui se veut accessible, claire, et les données sont mises en accès libre. David Gayou est l’un des administrateurs du groupe : son travail a parfois donné l’impression aux élus d’être notés. Il s’en défend.

Notre philosophie est qu’il ne peut pas y avoir de vote démocratique si les citoyens ne sont informés pour le faire. Et on va essayer de rendre ça possible avec une approche scientifique. Nous avons par exemple créé Nosdéputés.fr, Nossénateurs.fr. On va récupérer des informations publiques qui sont publiées par différentes institutions, et on va proposer un récapitulatif sur ces choses-là. Par exemple, un citoyen qui veut en savoir plus sur le député pour qui il a voté à la dernière élection, qu’est-ce qu’il a fait pendant son mandat, quels étaient ses sujets de prédilection, quelles modes d’actions il a mis en place : l’internaute va pouvoir consulter quelques indicateurs qui vont permettre de voir son implication, le nombre d’amendements qu’il a pu déposer, ses prises de parole, les différents thèmes sur lesquels il est intervenu. Est-ce qu’il existe en revanche une formule mathématique magique qui va, si on appuie sur un bouton, nous donner un chiffre qui va nous permettre de dire si une personne fait bien son travail ? Ça ne marche pas plus pour un ministre que pour n’importe quel travail !

Dans l’éducation, les notes en question

Sur les réseaux sociaux, vous êtes plusieurs à avoir réagi à notre hashtag en évoquant l’école, car après tout, c’est souvent dans le système éducatif que l’on se confronte à des notations. Alors finalement, pour comprendre le rapport paradoxal de notre société aux notes, peut-être faut-il revenir à l’école.

Pour certains d’entre vous, les notes étaient un moteur pour progresser. Pour d’autres, il s’agissait d’une source de souffrance. Et régulièrement, dans les réformes de l’éducation nationale, la question se pose : faut-il revoir la place que l’on y accorde dans le système éducatif français ? 

La question se pose d’autant plus, selon Marie Duru-Bellat, que la note renforce souvent des inégalités sociales. Elle est sociologue, spécialiste des questions d’éducation et professeur émérite à Sciences-Po Paris :

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Marie Duru-Bellat : "La notation en elle-même va rajouter des inégalités"

Les apprentissages sont inégaux, parce que les enfants grandissent dans des familles qui sont inégalement dotées de capitaux de tout genre, donc les enfants se présentent à l’école avec des niveaux de langage et des outils cognitifs très inégaux. Le problème, c’est que l’école ne corrige pas ça ! Donc quand on va mesurer les acquis des élèves, on va voir des inégalités entre les enfants, dès les premières évaluations. Ce que l’on sait aussi, c’est que la notation en elle-même va aussi rajouter des inégalités : les maîtres ont tendance à mieux évaluer les élèves, soit qui leur ressemblent, soit qui leur facilitent le travail… un certain nombre de qualités comportementales qui n’ont rien à voir avec les acquis censés être mesurés. Et ce sont souvent les enfants de milieu plus favorisé qui vont profiter de ce biais social démontré et inconscient. Les notes ont aussi un effet institutionnel : selon la note qu’on a, on passera ou non dans la classe supérieure, on sera pris dans telle ou telle filière à Parcoursup. Et enfin, il y a un effet sous-terrain de la note sur la confiance en soi des élèves : dès le primaire, un élève qui reçoit toute l’année des notes indiquant qu’il n’est pas bon, ça ne va pas l’arranger !”  

Tous les élèves ne sont pas égaux face à la note.
Tous les élèves ne sont pas égaux face à la note. Crédits : FatCamera - Getty

Et pour Valérie Sipahimalani, secrétaire générale adjointe du syndicat d’enseignants Snes-FSU, il faudrait que la notation prenne moins de place dans l’éducation des jeunes.

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Valérie Sipahimalani : "Nous ne pouvons pas passer notre temps à évaluer les élèves"

Parfois, on en vient avec les élèves à se dire que, ce coup-ci, on ne note pas : je mets juste une appréciation ou une note qui compte pour du beurre. Ça a un intérêt pédagogique fort, mais ça ne permet pas de remplir les bulletins scolaires. Alors que là, ce que l’on nous demande, c’est de remplir des bulletins scolaires. Et quand on dit à l’Education nationale d’arrêter de calculer les indicateurs de valeur ajoutée des lycées, des classements des lycées (bientôt il y aura des palmarès des collèges), des évaluations en 6e, en 2nde… on multiplie les évaluations alors que nous-mêmes les enseignants, nous disons qu’il faudrait freiner ! Nous ne pouvons pas passer notre temps à évaluer les élèves, ce n’est pas comme ça que le système devrait fonctionner. Et la réforme du baccalauréat renforce cette dérive..."

Mais elle le reconnaît, il n’existe pas pour l’instant de meilleur outil que la note pour savoir où en est un enfant dans sa progression. Mais elle veut rappeler, à défaut, que la note n’évalue que le travail de l’élève et non toute sa personnalité.

Changer le rapport aux notes, c’est aussi le souhait de Jean-André Larrère, président de la Fédération des Conseils de Parents d’Elèves (FCPE) 75. Face aux dimensions arbitraires et inégalitaires de la note, il espère le développement des pédagogies fondées moins sur la note chiffrée, mais plutôt sur l’acquisition des compétences des élèves.   

La note, elle, pose un problème car elle a un effet stigmatisant. Nous préférons privilégier ce qui relève de l'évaluation de la compétence, et surtout une évaluation qui forme : pas simplement une notation qui informe les parents, les enfants et crée des logiques de classement, puis sélection. Une évaluation qui forme, c'est celle qui va permettre à l'enfant, au parent de savoir où il en est exactement : est-ce que c'est une compétence qu'il maîtrise, qu'il ne maîtrise pas, qu'il ne maîtrise pas du tout. Il y a une dimension qui va aider l'enfant à ne pas lâcher. Car la notation telle qu'on l'entend (qui est malheureusement pour les parents la seule entrée que les parents ont de l'évaluation) quand un enfant est en difficulté, ça va le pousser à lâcher d'autant plus rapidement. La note donne l'impression qu'il n'y a plus d'espoir... D'autant plus quand elle peut déterminer la suite de vos études, donc de votre avenir professionnel et personnel. Alors pourquoi, dans ce cas, la note de 0 à 20, on y est tellement attachés ? Parce que pour des parents, c'est un point de repère très simple."

Les notes à l’école renforcent les inégalités sociales, elles engendrent un manque de confiance en soi, elles sont parfois difficiles à comprendre et elles peuvent être arbitraires… Mais elles sont parfois indispensables pour mesurer, avec toutes leurs limites intrinsèques, le niveau d’un élève et l’aider. Autant de critiques qui recoupent finalement celles sur les autres systèmes de notation de notre société.

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