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Bernard Meunier, le greeter d'Aubervilliers

Viens visiter ma banlieue !

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Tout n'est pas noir en banlieue. Avant même le rapport Borloo, qui préconise un plan à 10 milliards d'euros par an pour réconcilier avec la République ces quartiers où vivent 6 millions de personnes, dans bien des lieux, les habitants se mobilisent pour montrer une autre image de leur ville.

Bernard Meunier, le greeter d'Aubervilliers
Bernard Meunier, le greeter d'Aubervilliers Crédits : T.S. - Radio France

La banlieue, ce ne sont pas que 1 500 quartiers, estampillés "politique de la ville", qui se débattent avec un chômage trois fois supérieur à la moyenne nationale. Ce ne sont pas que 400 projets de rénovation urbaine tombés en panne, qu'il faut relancer d'urgence. Ni seulement "un risque d'apartheid" et de "repli communautaire", relevés par Jean-Louis Borloo dans son rapport remis la semaine dernière au Premier ministre. Rapport très ambitieux, présenté comme le plan "de la dernière chance" qui préconise de débloquer 10 milliards d'euros chaque année pour réduire enfin les inégalités dans les quartiers.  

Faire des Mureaux une ville pilote pour le plein emploi par le tourisme

Ce sont aussi des habitants qui bougent et veulent donner une image différente des cités dans lesquelles ils grandissent et qu'ils aiment. Ainsi, la ville des Mureaux, dans les Yvelines, a lancé une vaste initiative pour attirer des touristes sur ses bords de Seine. L'idée émane d'un collectif d'associations, d'entreprises, de citoyens, qui a su convaincre la mairie et le département des Yvelines qu'il fallait créer un "Pôle Territorial de coopération économique", baptisé "Vivre les Mureaux", pour dynamiser la cité. Les PTCE ont été créés par Benoît Hamon en 2014 pour aider les zones rurales et les quartiers prioritaires de la politique de la ville à se développer. 

Pourtant, attirer des touristes aux Mureaux n'a rien d'une évidence. Lorsque l'on traverse la ville, on y voit encore de grandes tours de 17 étages et des quartiers où se croisent 100 nationalités. Le chômage frappe 20% de la population. C'est justement pour combattre ce fléau qu'est né le projet "Vivre les Mureaux", comme le raconte son fondateur Jean-Marc Sémoulin, entouré de la directrice Anne-Denise Daho et de Charles Casalis, chargé d'animer la communauté des bénévoles. Jean-Marc Sémoulin s'est inspiré de l'association de réinsertion sociale La Gerbe, qu'il dirige dans la commune voisine d'Ecquevilly, pour lancer son initiative aux Mureaux. 

Une ville qui a une image dégradée, dont les habitants eux-mêmes ne sont pas fiers, une ville que les gens autour essayent d'éviter, eh bien on s'est dit : si on travaillait sur cette image là, en partant des atouts de la ville, en essayant de les valoriser, très certainement on pourrait y arriver. Ce ne sera pas en six, sept mois, mais plutôt en six, sept ans. Et on a lancé ce défi fou de dire : en sept ans, la ville des Mureaux sera pilote du plein emploi en France, par le tourisme.

Le regard des habitants sur leur quartier commence à changer

Le projet "Vivre les Mureaux" propose donc de s'appuyer sur les forces de ce territoire et de les faire découvrir aux touristes comme aux Muriautins : l'aérodrome local et sa piste en herbe de 2 000 mètres, l'une des plus longues d'Europe. Le parc Molière où tous les dimanches des artistes viennent rencontrer le public en participant à "l'Art prend l'Air". Le musée virtuel Microfolies, qui permet aux enfants notamment de naviguer entre 250 oeuvres réunies sur un écran géant. Les repas chez l'habitant où l'on peut découvrir la cuisine algérienne, italienne, indienne ou ivoirienne. Et les commerçants qui n'ont rien à envier à leurs homologues de Paris ou La Défense. Le regard des habitants sur leur quartier commence donc à changer, assure Abdoulaye Bocar-Lome, étudiant en Master à l'Université Paris Diderot, et qui travaille en alternance depuis un an au sein du Pôle territorial "Vivre les Mureaux" : 

Je suis au contact des habitants, des associations, des commerçants et au début ils nous disaient "ça ne sert à rien, c'est peine perdue". Il y avait un réel pessimisme chez ces personnes là. Mais le fait de revenir leur parler de notre objectif crée une sorte de dynamisme. Par exemple, nous avons mis en place un site internet pour cartographier tous les commerces qui existent en centre-ville. Nous leur expliquons que nous venons simplement mettre en valeur ce qu'ils font. Mais ce discours là n'est pas audible dès le premier abord. 

"Les touristes américains ont kiffé"

Grâce à ces actions, les quartiers sensibles des Mureaux deviennent plus calmes, vient d'affirmer Charles Casalis, qui cite la police municipale. Il est vrai que la ville est plus connue pour ses faits divers que pour ses initiatives touristiques. Pourtant, il existe beaucoup de projets locaux qui sont nés dans les quartiers. A l'exemple de l'association LMD - Les Mureaux Debout - fondée par Saber et Félix, deux figures du quartier des Musiciens. En octobre 2016, un bailleur social a incité ces jeunes à piloter un grand local au rez-de-chaussée d'un immeuble rue Louis Blériot. L'association vient en aide aux locataires et accueille aussi des personnes étrangères au quartier, qui profitent de la cantine, du salon de coiffure, de la laverie solidaire, du studio photo. Autant d'opportunités offertes à des prix très compétitifs. 

Saber dans les locaux de l'association "Les Mureaux Debout"
Saber dans les locaux de l'association "Les Mureaux Debout" Crédits : TS - Radio France

Les touristes sont aussi incités à venir visiter les lieux. Saber a accueilli des Américains tout récemment et des Espagnols. Il nous reçoit d'abord dans la cantine, qui sert un délicieux mafé pour 5 euros seulement : 

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"On essaye de rendre la vie un peu plus paisible dans le quartier "

Il y a beaucoup de monde : cinq grandes tours de 16 étages et tout le reste, c'est des tours de 4 à 7 étages. Ici, chaque jour, en cantine, on fait des plats différents, des plats traditionnels sénégalais. Tout le monde vient manger, vous ! et jusqu'au gars du chantier. Et puis nous avons un salon de coiffure avec un coiffeur haïtien très marrant, qui met sa musique. Et ici on a un studio photo véritable qu'on peut même réserver toute une journée. En ce moment, on a un gros projet où on valorise les filles de la ville, qui ont un meilleur palmarès que les garçons et qu'on ne voit pourtant pas. Alors, on fait des reportages sur elles.

L'association de Saber et Félix oeuvre aussi pour améliorer la vie quotidienne des habitants. Aux Mureaux, le taux de pauvreté atteint 27%, le double de la moyenne nationale. Les jeunes ont donc envie de montrer qu'ils sont capables d'agir et de réussir. Les touristes américains venus visiter "Les Mureaux Debout" il y a quelques mois ont "kiffé" cette expérience raconte Saber. 

On veut montrer qu'on a une plus grande ouverture sociale, qu'on peut aller plus loin que ce qu'on veut nous faire croire. Nos parents sont venus ici pour qu'on s'en sorte, ils ont travaillé à la chaîne dans des usines et avec des boulots dont personne ne voulait. Aujourd'hui, on voit que nous c'est pareil, rien n'a été fait : trente ans après, c'est la même chose. On parle d' "amélioration des banlieues", mais c'est faux. Alors nous, on en a marre de gueuler, on va agir. Mais agir pacifiquement. 

Des guides ambassadeurs de leurs quartiers à Aubervilliers

Avant d'énumérer les atouts touristiques des Mureaux, petit détour par une autre commune, Aubervilliers, dans le 93. Ici, quelques habitants ont décidé de devenir des "Greeter". L'idée a germé à l'étranger et a été importée à Paris avant de franchir le périphérique.  Les "Greeter" sont des sortes d'ambassadeurs bénévoles qui font visiter leur quartier gratuitement. Ils ont essaimé en Seine-Saint-Denis, comme Bernard Meunier - qui accueille ce jour là quatre  touristes venues de Guyancourt. Ballade :  

Bernard, "greeter", fait visiter son quartier à Aubervilliers
Bernard, "greeter", fait visiter son quartier à Aubervilliers Crédits : Tara Schlegel - Radio France
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"Je suis toujours ébloui que des gens décident de visiter un quartier qui n'a pas une belle réputation."

Aux Mureaux, des baptêmes de l'air à seulement 30 euros 

Retour aux Mureaux, dans le 78 - La ville compte parmi ses principaux atouts touristiques un aérodrome, installé juste à côté du site où ArianeGroup assemble sa fusée. Les résidents de Neuilly, notamment, viennent atterrir sur la piste en herbe qui mesure presque 2 000 mètres de long. Trois aéroclubs se partagent le terrain, dont l'aéroclub Roger Janin qui organise des baptêmes de l'air à un prix très abordable. Jean-Marc Sémoulin et ses partenaires de "Vivre les Mureaux" ont donc décidé de faire la promotion de cette activité et d'attirer grâce à elle de nouveaux touristes. 

Samira et ses enfants Lana et Djibril avant leur baptême de l'air
Samira et ses enfants Lana et Djibril avant leur baptême de l'air Crédits : TS - Radio France

Samira Mcirdi a parcouru 50 km pour se rendre aux Mureaux avec ses deux enfants qui sont en vacances. Elle habite au Blanc-Mesnil, dans le 93. Françoise, l'une des pilotes de l'aéroclub, sera aux commandes pendant ce baptême. Samira n'aurait jamais pensé pouvoir s'offrir un survol de l'Ouest parisien pour 30 euros par personne. 

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"On a le choix entre voler au dessus des châteaux ou du zoo de Thoiry"

Je me suis dit, les Mureaux ville touristique ... bizarre. Mais comme je suis curieuse de nature, je me suis dit aussi pourquoi ne pas venir. Il y a quand même une belle histoire et un beau patrimoine sur le territoire. Alors, au lieu de prendre un billet de train et d'aller vadrouiller très loin, autant découvrir ce qui nous entoure. C'est ce qui nous a amenés ici avec les enfants. 

Des soirées "Poum-Poum"

La richesse d'une ville tient souvent dans son tissu associatif. C'est pour fédérer toutes les énergies locales que le Pôle Territorial "Vivre les Mureaux" organise chaque mois une soirée "Poum-Poum". L'occasion pour les habitants de découvrir des événements à venir. Une heure d'échange - où l'on apprend que des cyclistes alternatifs feront étape aux Mureaux, qu'un Repair Café s'installera en juin, qu'une librairie solidaire vient d'ouvrir, mais aussi que des étrangers, venus de la frontière Suisse - membres de l'association Constellation - passent trois jours ici pour comprendre la nouvelle dynamique de la ville. Extrait : 

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"Notre réseau Constellation travaille dans 60 pays et nous sommes venus voir de nos yeux ce que vous faites ici "

"Cécile m'a invité à venir voir ce qui se passe aux Mureaux. Et elle a eu raison parce que moi, je suis tombé amoureux de votre ville. C'est pour dire que je rêve d'une coopération territoriale entre vous et ma commune. J'en ai parlé au maire de Vauréal pour lui dire que j'avais découvert une ville fantastique. Ce n'est pas la peine d'aller au Canada pour faire des projets de coopération décentralisée !

Kofi habite à Vauréal, une commune du Val d'Oise, à une vingtaine de kilomètres. Il raconte son impression en arrivant aux Mureaux où il organise un Repair Café, un café où des particuliers viennent faire réparer gratuitement leurs objets pour lutter contre l'obsolescence programmée.  

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"Naturellement je me sens muriautin. "

Les Mureaux ont une réputation de ville où il y a beaucoup de troubles, mais j'ai vu les réalisations. Les jardins partagés, la médiathèque. J'ai discuté avec des gens qui ont envie d'aller dans le même sens. Et je me suis dit, c'est ce que j'essaye de construire dans ma ville, à Vauréal. 

Et des dîners chez les habitants

L'autre projet original de la ville est de convier les touristes à dîner chez les habitants. Latifa et sa fille Safia font partie des familles qui ont accepté d'ouvrir leur porte et de se mettre aux fourneaux. Latifa explique pourquoi il est urgent de montrer une image différente de sa cité. 

Latifa (à droite) accepte de recevoir des hôtes à dîner chez elle. Aux côtés d'Anne-Sophie Daho de "Vivre les Mureaux".
Latifa (à droite) accepte de recevoir des hôtes à dîner chez elle. Aux côtés d'Anne-Sophie Daho de "Vivre les Mureaux". Crédits : TS. - Radio France
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"Je côtoie beaucoup de monde, des infirmiers, des médecins qui ont peur des Mureaux "

Les gens ont l'idée que les Mureaux sont des casseurs, voleurs, violeurs. Mais j'ai accepté de faire manger chez moi certaines personnes pour qu'on communique et qu'on casse le mur qu'il y a entre nous. C'est pas une question de couleur ou d'origine des personnes. Il faut que tout le monde se donne la main pour montrer que notre ville n'est pas comme les gens y pensent. 

Une famille de Versailles découvre la cuisine algérienne aux Mureaux chez Malika. Anne-Sophie, son mari Arnaud et trois de leurs filles - Elise, Noémie et Osanne - viennent déguster un couscous royal. 

Malika (en haut au centre) reçoit chez elle Anne-Sophie et sa famille
Malika (en haut au centre) reçoit chez elle Anne-Sophie et sa famille Crédits : TS - Radio France

Anne-Sophie ne s'attendait pas à recevoir un accueil aussi chaleureux. Elle repart aussi avec un cadeau de la part de son hôtesse. Ambiance festive : 

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"J'ai eu ce soir une très belle famille, très simple, super souriante "

L'image que j'avais des Mureaux était celle d'immeubles et de populations différentes de Versailles, mais on a reçu un accueil fabuleux, vraiment. Malika était très heureuse de nous recevoir, vous étiez très heureuse, non, de nous recevoir Malika ? Et je repars avec un cadeau vraiment charmant !"

L'association "Vivre les Mureaux" a recensé dix familles qui acceptent d'ouvrir leurs portes aux touristes. Un repas chez Malika coûte 15 euros. Anne-Denise Daho, la Présidente de Vivre les Mureaux, est venue tester la cuisine - avant les premiers invités de ce soir. Elle a aussi aidé Malika à gérer les réservations sur internet via le site Eatwith

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"Quand vous allez sur le site des Mureaux, vous pouvez choisir "n'importe quelle famille", soyez rassurés vous passerez des moments comme ça"

Parmi nos familles, on a des familles du Maghreb, et une famille française, une famille italienne, une famille indienne et une famille ivoirienne. On peut découvrir toutes les cuisines du monde aux Mureaux. 

Le maire des Mureaux revient sur l'image de sa ville, sur les stéréotypes qui lui collent à la peau. Il se félicite de voir des citoyens prennent des initiatives pour devenir les ambassadeurs de leur cité, raconter son histoire. François Garay, élu divers gauche, parle d'une ville de contrastes : 

C'est une ville de 150 ans qui a une histoire. On a l'aéronautique, l'automobile, les Jeux Olympiques de 1924, mais on a aussi une relation avec le banditisme. La Bande à Bonnot, Pierrot le fou ... Cette notion de tourisme est importante, parce que l'on ne pense pas que là où l'on dit qu'il y a des lieux difficiles, il puisse y avoir une histoire. Quand on parle de chambres d'hôtes, on pense qu'il n'y a qu'un type de population qui peut faire chambre d'hôtes. 

Un site internet pour tenter des sorties en banlieue

Les initiatives, on le voit ne manquent pas en banlieue. Depuis 2013 un site internet baptisé Enlarge your Paris a été créé par un collectif de journalistes pour recenser toutes les offres culturelles et de loisir qui peuvent exister de l'autre côté du périphérique. Il faut savoir qu'il y a dans le Grand Paris quelques 1 200 lieux de spectacle vivant  dont la grande majorité - 800 ! -  se situent en banlieue (et 300 environ dans la capitale). Mais il n'y a pas que la culture, aux portes de Paris se trouvent aussi quatre grands Parcs naturels régionaux, une ville comme Vitry - devenue une galerie de Street art à ciel ouvert, des musées prestigieux et des centaines de lieux novateurs. Renaud Charles et son complice Vianney Delourme alimentent donc au quotidien le site Enlarge your Paris, pour faire découvrir des porteurs de projets originaux. Ils ont aussi publié un guide - toujours pour générer des rencontres, raconte Renaud Charles : 

Renaud Charles, l'un des fondateurs d'Enlarge your Paris.
Renaud Charles, l'un des fondateurs d'Enlarge your Paris. Crédits : .
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"Il y a de l'autre côté du périphérique, 10 millions d'habitants, c'est plus que la Suisse."

Certes, il y a des problèmes sociaux, économiques, de chômage qu'on ne nie pas. Mais dire à un malade, sans cesse qu'il est malade, ce n'est pas comme ça qu'on guérit de ses maux. Donc on a voulu aussi montrer d'autres visages (...). Si on raconte autre chose de la Seine-Saint-Denis, la Basilique des rois de France va forcément profiter du regain d'intérêt qu'on aura pour ces territoires. Il n'y a pas de voyeurisme dans tout ça."

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