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Le poète et écrivain Bernard Noël

Bernard Noël : "Je me suis toujours interdit la notion de grâce, de salut. Je ne veux pas qu’il y ait d’issue, je veux me heurter au mur, pour essayer de le franchir"

44 min
À retrouver dans l'émission

Pour Bernard Noël, la mémoire n’offre que du déjà vécu, du déjà su quand l’oubli au contraire révèle de l’inconnu au fond de lui dissimulé. En 2012, au micro de Laure Adler, le poète revenait sur son enfance, sur son œuvre, et sur sa vision de l'exercice de l'écriture "débarrassé d'intentions".

Le poète et écrivain Bernard Noël
Le poète et écrivain Bernard Noël Crédits : © John Foley/P.O.L

Le poète Bernard Noël est mort ce 13 avril 2021 à l'âge de 90 ans. Depuis ses débuts en 1958, il était venu à de nombreuses reprises sur l'antenne de France Culture, comme ici dans une archive de 2012, au micro de Laure Adler.

Je ne crois pas du tout à la mémoire. L’oubli est plus important que la mémoire. Ecrire pour moi c’est se mettre en relation avec l’oubli, qui est un stock de langage infiniment plus grand que la mémoire. Il ne s’agit pas d’inspiration mais d’une tentative de faire surgir des mots, et dans ce travail, l’attente joue un très grand rôle. C’est l’attente des mots qui permet de tamiser cette chose à la fois massive, imprécise, souvent lointaine qui peu à peu monte et se révèle.                            
Bernard Noël

Le temps de l'enfance et le temps du silence

Au cours de cet entretien, Bernard Noël évoque son enfance dans l'Aveyron, ses premières lectures, et ses premiers poèmes.

Adolescent, je lisais surtout Jules Verne, et beaucoup d’écrivains voyageurs, le Capitaine Cook, Bougainville… dans la bibliothèque municipale d’un petit village de l’Aveyron. J’ai commencé à écrire en anglais, je ne sais pas pourquoi, pour éviter la censure peut-être, ou pour trouver une langue particulière, qui me soit moins naturelle peut-être. "Le Journal des voyages" a accepté de publier mon premier poème. Mais quand il a paru je le trouvais déjà fort mauvais. J’étais dans l’impossibilité de ne pas passer par ces formes classiques qui étaient mon seul environnement poétique, l’octosyllabe et l’alexandrin. A 14 ans, j’écrivais à la manière de Victor Hugo. Dans mon collège, Baudelaire et Rimbaud étaient introuvables.

A l'issue de cette première publication d'un poème de jeunesse, et après celle d'Extraits du corps, son premier recueil qui paraît en 1957 alors qu'il a 27 ans, Bernard Noël va rester de longues années sans écrire ni publier. C'est le détour par l'écriture d'articles pour des encyclopédies qui, de façon paradoxale, va lui permettre de renouer avec l'écriture poétique. Un apprentissage dont il confie ici à quel point il a été déterminant pour son travail :

Extraits du corps est la base de ce que je vais faire par la suite. Pourtant, c'est comme si, ayant posé cette base, je m'étais refusé à poser quoi que ce soit dessus. Je me suis retiré de l’écriture pendant une dizaine d’années. Ou plutôt j’ai trouvé un palliatif extraordinaire en écrivant des articles d’encyclopédie, ce qui m’a permis d’écrire sans écrire en quelque sorte. Cette expérience a été déterminante. Parce que leur longueur était fixée d’avance lors de la commande - nombres de signes, de lignes, etc. ces articles étaient un espace. Ainsi, ce travail m’a appris une chose essentielle : qu’avant décrire un poème, j’avais besoin de me construire un espace susceptible d'accueillir l’écriture. J’ai besoin de déterminer la dimension, la direction, le trajet du poème. Sur ce territoire, les mots pourront pleuvoir. Cela ne veut pas dire qu’ils pleuvront. Le mot le plus proche du phénomène de l’écriture pour moi est le mot précipitations. Si la précipitation a lieu, le poème a lieu.

De la guerre d'Algérie à Château de Cène

Les événements qui ont marqué Bernard Noël sont ceux qui ont marqué sa génération : Hiroshima, découverte des camps d’extermination, guerre du Viêt-nam, découverte des crimes de Staline, guerre d’Algérie... Ces événements portaient à croire qu’il n’y aurait plus d’avenir. D’où un long silence de l'écriture sur lequel le poète revient au cours de cet entretien :

La guerre d’Algérie a joué un rôle important dans mon silence. Mais il y a eu aussi dans ce malheur un appel à écrire, même si je n’y ai pas répondu dans l’immédiat. Le fait que les bourreaux, ceux qui torturaient les Algériens, le faisaient dans ma langue, me bouleversait. Cette idée m’était insupportable et me rendait le français coupable. Le Château de Cène, en 1969, a été une sorte d’exorcisme pour moi, même s’il n’y est pas directement question de guerre, c’est à l’arrière-plan. Il a été censuré pour outrage aux bonnes mœurs et paradoxalement cette censure a mis fin à ma propre auto-censure. Depuis 1970 ou 1971, je n’ai plus rien fait d’autre.

Sans doute à cause du retentissement de ce procès sulfureux, Le Château de Cène a souvent été comparé à l'œuvre de Georges Bataille. Si Bernard Noël ne revendique pas ce parallèle, il évoque, d'Antonin Artaud à Pierre-Jean Jouve, la "constellation des poètes" qui l'ont influencé.

J’aimais beaucoup Artaud et Bataille qui ne font pas forcément bon ménage avec le catéchisme surréaliste. J’ai toujours détesté les surréalistes. Aujourd’hui, je considère Pierre-Jean Jouve comme l’un des poètes les plus importants du XXe siècle. Je l’ai découvert avec "Paulina 1880", un roman qui continue de m’intriguer encore aujourd'hui, que je relis régulièrement, parce qu’il semble me promettre d’aller plus loin, et que ce "plus loin" se dérobe au fur et à mesure que j’essaie de m’en approcher.

La révélation du monologue

En 1991, Bernard Noël découvre la forme du monologue. A l’intérieur de laquelle l'écrivain s'impose une contrainte : celle de commencer toutes ses phrases par le même pronom personnel. Une règle que l'écrivain a vécu comme un dispositif libérateur :

Cette contrainte a été comme une espèce de béquille qui me permet de faire un pas de plus. Au fond, toute ma vie, j’ai craint d’être privé de la capacité d’écrire. Mais là, j'ai toujours le premier mot, quand le premier pronom est posé, il est impossible que la suite ne vienne pas. J’ai le sentiment que la première phrase joue le rôle d’appelant, comme si elle constituait la base d’un espace que le récit va occuper lentement. Parfois, je voudrais être capable de saisir à l'avance l’ensemble du parcours mais c’est impossible. L’attrait principal de l’écriture pour moi c’est qu’elle avance toujours dans l’ignorance de ce qu’elle va me révéler. C’est ce mouvement de révélation qui échappe à la maîtrise.

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