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L'avocate Gisèle Halimi venue dans les studios de Cognacq Jay pour l'émission "Aujourd'hui madame".

Gisèle Halimi : "Je crois que l'engagement, pas seulement féministe mais l'engagement à part entière, permet de durer"

45 min
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Laure Adler s'entretient avec Gisèle Halimi, avocate, militante féministe et politique.

L'avocate Gisèle Halimi venue dans les studios de Cognacq Jay pour l'émission "Aujourd'hui madame".
L'avocate Gisèle Halimi venue dans les studios de Cognacq Jay pour l'émission "Aujourd'hui madame". Crédits : Roger Picard / Ina - AFP

Au micro de Laure Adler, Gisèle Halimi revient sur sa vie, de son enfance à ses combats en tant qu'avocate et militante des droits des femmes, en passant par sa carrière politique :  

Mon milieu était un milieu inculte, pauvre. Et comme [souvent] dans ces milieux incultes et pauvres, on se rabat sur la religion qui, toujours, asservit les femmes. La tradition, tout cela, faisait que les filles étaient là pour servir les garçons. Et comme nous étions deux garçons et deux filles à la maison et bien, ma sœur et moi nous étions censés nous occuper de notre père, ce que nous faisions avec bonheur parce que nous l'aimions beaucoup.  Il était drôle, il était enjoué, et il était amoureux de ses filles. Et [nous occuper] de nos frères, ce que nous aimions beaucoup moins. D'autant que très vite, les filles ont pris un avantage à l'école, au lycée, où elles ont été les premières. Mon frère aîné était un vrai cancre. Alors on ne voyait pas très bien la raison d'être au service, nous les filles qui allions plutôt bien sur nos chemins, d'être au service de ces garçons. 

Face à cette situation, Gisèle Halimi, alors âgée de 13 ans, entame une grève de la faim pour refuser de faire le lit de ses frères : 

Pendant plus de huit jours, je ne mangeais rien. Je défaillais et ils ont eu très peur. Ma mère a fait venir ma grand mère, qui était pour moi une icône, la tendresse. J'étais une inconditionnelle de ce qu'elle pouvait dire et conseiller. Et malgré cela, j'avais résisté. Alors ils ont cédé. Et je me souviens que ce soir là, dans un petit cahier que j'appelais mon journal, j'avais mis : "J'ai gagné mon premier morceau de liberté". 

Gisèle Halimi se dirige, "assez banalement" précise-t-elle, vers une carrière d'avocate : 

J'étais moi même une victime de l'injustice. Alors, évidemment, il y a plusieurs. Il y a l'attitude qui consiste à se résigner, ce que me prônait ma mère du matin au soir : "tu es une fille, c'est comme ça"... Bon. Et il y l'attitude d'être complètement marginalisée, de dire cette société qui ne veut pas de moi, qui m'infériorise, n'est pas la mienne. Et puis il y a la troisième attitude, c'est de dire - et mon père me disait que je n'avais que ce mot à la bouche - "ce n'est pas juste", "c'est injuste"... Et le "c'est injuste" m'a conduit finalement, alors je disais assez banalement d'abord à me battre pour moi même, et puis, à avoir un regard plus large quand même sur ce qui m'entourait, sur les facteurs de cette discrimination, de cette infériorisation. C'était ça le mot, nous étions "inférieures", nous les femmes. 

Alors encore jeune dans la profession, elle devient l'avocate de Habib Bourguiba, alors en exil, qu'elle influencera avant qu'il ne devienne président de la république tunisienne : 

J'étais une toute jeune avocate en Tunisie à l'époque. Et ses avocats parisiens, comme Bourguiba était exilé au nord de la Tunisie m'ont demandé si je voulais leur servir de Cicérone, les guider un peu. Et c'est comme ça que j'ai rendu visite à Bourguiba en exil et que je suis devenue son avocate. [...] On peut reprocher beaucoup de faits d'atteintes aux libertés [à Bourguiba]. Mais pour les femmes, il a toujours été tellement en avance que par moments, il n'a pas été compris. Et c'était une chance je trouve pour la Tunisie, car il ne faut pas oublier que le statut personnel des femmes, on le lui doit et ça a été le le statut - je n'aime pas le mot statut - mais disons la législation la plus avancée pour les femmes dans le monde arabe. [...] C'était finalement un statut égalitaire, occidentalisée, je dirais. 

Gisèle Halimi raconte également sa défense de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien, dans le journal Le Monde, en compagnie de Simone de Beauvoir, à laquelle est très liée :

J'ai reçu alors que j'étais à Paris une lettre de son frère Jamal, qui était assigné à résidence dans le sud de l'Algérie, et une lettre qui avait bizarrement transité par le Maroc avant de m'arriver, qui était un appel au secours,un S.O.S. : ils vont la tuer, ils l'ont torturée, ma sœur est dans les mains des paras, etc.  J'ai reçu cette lettre parce qu'effectivement je plaidais en Algérie. Aussitôt, j'ai pris l'avion pour la voir et j'ai été expulsée le lendemain, avant d'être présente pour son procès. Alors, aussitôt rentré, j'ai appelé le castor, Simone de Beauvoir. On l'appelait le castor. Je l'ai appelée et tout de suite, de sa voix rêche : "Bon, bah, dites moi ce qu'il faut faire. Qu'est ce qu'on fait?" Je dis faut "Il faut écrire un article, il faut faire connaître ça". Et elle l'a fait. Elle a écrit pour Djamila dans Le Monde.

Je me souviens d'ailleurs d'un épisode amusant parce qu'elle avait mis la vérité, comment elle avait été torturée et violée avec une bouteille. Et le directeur général du Monde de l'époque, qui s'appelait Robert Gautier, est venu me voir en me disant : "Non, on ne peut pas mettre dans notre journal, madame, comprenez-nous, comprenez moi deux hommes, les héritiers du journal Le Temps, nous ne pouvons pas mettre qui lui a mis une bouteille dans le vagin..." Mais c'est pourtant ça. Et Simone de Beauvoir campait sur ses positions : "C'est dans le vagin parce que c'est la vérité". Et Le Monde, disait  "On va mettre 'dans le ventre'". Ce qui n'avait aucun sens, d'ailleurs. Une bouteille dans le ventre, ça n'avait aucun sens. Et finalement, j'ai dû vraiment insister beaucoup et convaincre Simone de Beauvoir d'accepter ce qui était idiot. Mais ce qui était tout de même ce qui lançait l'affaire publiquement : on lui enfonça une bouteille dans le ventre. C'est comme ça que l'article de Simone de Beauvoir est paru. 

En avril 1971, Gisèle Halimi fait partie du manifeste des 343, une pétition dans laquelle elle déclare “Je me suis fait avorter”, ce qui va à l'encontre de la loi à l'époque : 

Les 343, Simone de Beauvoir m'avait appelé le matin en me disant : "Voilà, on fait ça. Essayez de trouver des signature. Vous, évidemment, il n'est pas question que vous le signez puisque vous êtes avocate." On prête serment d'avocat et dans le serment, on respecte la loi. Or, là, on disait le contraire. Et j'ai dit : "Je vais le signer". Et je l'ai signé. Donc, j'ai été la seule avocate à signer et évidemment, j'ai eu des poursuites.

Gisèle Halimi est rendue célèbre en 1972, avec le procès de Bobigny, où elle défend Marie-Claire, une jeune fille de 16 ans qui avait avorté après un viol, qui contribue à faire évoluer les mentalités vers la loi Veil, qui décriminalise l'IVG.

Ca a préparé l'opinion publique. Vous savez, c'était cinq colonnes à la une dans France Soir à l'époque. Nous avons eu un appui à peu près unanime, même de ceux qui, par la tradition, pour la religion, par peur de donner aux femmes toute leur liberté et surtout leur liberté physique, étaient opposés. Tout ça s'est finalement réuni pour faire le procès de Bobigny, qui a été un procès public et [la] démonstration que la femme ne pouvait pas continuer à être esclave de son corps. Indépendamment, j'ai même été assez loin puisque j'ai même plaidé le droit au plaisir des femmes, ce qui ne s'était jamais dit. Donc, le droit au plaisir des femmes, qui exigeait qu'elles soient protégées. Sans que ça puisse nuire à qui que ce soit. 

Pour les femmes [...] je crois que l'engagement non pas seulement féministe, mais l'engagement dans le siècle, dans la société, ne pas se dire c'est terminé, je suis une femme, etc. L'engagement à part entière permet peut-être de durer en meilleur état. 

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