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Jean Starobinski en 2004.

Jean Starobinski (2/2)

43 min
À retrouver dans l'émission

Laure Adler poursuit son entretien avec Jean Starobinski, théoricien de la littérature. Il raconte comment, après ses travaux universitaires sur Jean-Jacques Rousseau, il passe une thèse de médecine axée sur la mélancolie.

Jean Starobinski en 2004.
Jean Starobinski en 2004. Crédits : CC BY-SA 4.0

Dans ce deuxième temps, Laure Adler poursuit son entretien avec le théoricien de la littérature Jean Starobinski : 

Le livre "L'Encre de la mélancolie" développe des études sur la mélancolie mais se présente avec ma thèse de médecine qui a été consécutive à une année d'internat dans un hôpital psychiatrique. J'ai vu de près ce qu'était la mélancolie et chacun de nous peut sentir en soi l'ébauche de ce que pourrait être une mélancolie plus marquée. C'était l'époque où les nouveaux médicaments apparaissaient et où les effets de ces nouveaux médicaments étaient étudiés. Il y avait lieu de faire un retour en arrière, d'évaluer le chemin parcouru, de voir de plus près ce qu'était encore le problème de la dépression, maladie atroce pour laquelle les nouveaux médicaments rivalisent parfois avec les approches psychologiques. Mais il n'est pas sûr que les psychanalystes se portent candidats à traiter les dépressions les plus profondes. Je crois que la sagesse du psychanalyste c'est d'éviter de s'y plonger de trop près. Car le succès n'est pas garanti quand la dépression devient stuporeuse. Il n'y a plus de parole qui peut s'échanger. Tout cela était à dire. 

Comment Starobinski accompagne-t-il les auteurs sur lesquels il travaille ? 

Il s'agit de trouver le degré d'intimité qui à la fois respecte et permet néanmoins la parole différente. Il s'agit de ne pas emboîter le pas, de ne pas imiter le ton de l'écrivain dont on parle et d'explorer ses sources quand il ne les livre pas. Mais aussi de le considérer comme un interlocuteur à qui il faut donner réponse tout en parlant de lui. Bien sûr, une bonne façon de donner réponse c'est d'être créateur à son tour. Et tant de créateurs sont implicitement, sans le dire, des contradicteurs dans le prédécesseur. Pour ce qui me concerne, à l'âge qui est le mien, j'irai plutôt voir du côté des retouches à donner à certains de mes travaux, ou de découvertes qui s'attacheraient à un texte bref, un poème, une page, pour voir comment s'organise, comment souffle le vent qui fait avancer le texte, le poème, en prêtant attention à tous ses aspects matériels. Le son, le rythme, le sens, les échos, les contrecoups d'une affirmation, ce qui s'oppose en s'unissant, ce qui s'oppose massivement, et bien sûr il faut savoir discerner les bons textes et ceux qui sont simplement négligeables. 

Je reviens à Baudelaire et il me semble que je le lis un peu différemment de mes lectures de jeunesse. Et je me sens encore en dette avec Baudelaire. Car au fond je n'ai jamais écrit vraiment un texte sur Baudelaire, malgré sa participation à "Portrait de l'artiste en saltimbanque". Il y a tant de choses qui pour moi restent à dire que je vais peut-être laisser tout de côté et passer une saison rien qu'avec Baudelaire... 

Son avis sur le structuralisme : 

Je crois que du structuralisme j'ai tenté de prendre ce qui pouvait se laisser prendre. Sur certains champs d'applications il y avait lieu de travailler, de fonctionner de la sorte. Mais ce champ d'application pour moi n'était pas généralisable. Le structuralisme doit chercher des structures cachées là où elles sont réelles mais cachées. Sinon le structuralisme devient seulement le témoin de l'ingéniosité, quelquefois merveilleuse, du concepteur. 

Jean Starobinski a inventé une forme de critique, mais a-t-il le sentiment d'être un des derniers penseurs de la littérature ? 

Je suis un liseur, et j'ai un grand plaisir à regarder des images. Donc peut-être l'objet livre est-il en train de décliner dans l'utilisation qui en est faite dans le domaine esthétique, de la création, mais les images, elles foisonnent maintenant. Je ne crois pas que l'esprit d'invention rétrocédera, à moins d'être entraîné dans la répétition facile. Le monde visuel qui se déploie autour de nous s'y prête et les stéréotypes risquent de foisonner. Dans la culture encore un peu aristocratique, qui était celle de la grande bourgeoisie des siècles modernes, les stéréotypes existaient mais ils ne dominaient pas. J'ai l'impression que malgré le désir d'innovation qui se donne carrière dans le système de l'image qui se développe aujourd’hui, les stéréotypes tendent à foisonner. C'est un péril, car ça mécanise en quelque sorte les rapports humains. 

Intervenants
  • Ecrivain, philosophe et professeur d'histoire des idées à l'Université de Genève (1920-2019)
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