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Jonas Mekas

Jonas Mekas : "Mes films peuvent être mis bout-à-bout et ainsi constituer un grand film composé des différents chapitres d’une même vie"

44 min
À retrouver dans l'émission

Le réalisateur expérimental parle dans cet entretien de son enfance lituanienne gâchée par l'arrivée des troupes soviétiques, de son art du "Movie Journal", et de sa volonté de "filmer le bonheur".

Jonas Mekas
Jonas Mekas Crédits : Radio France

Les années d'enfance en Lituanie, et la première photo piétinée

J'ai grandi dans un petit village et je considérais que j'étais au paradis. Si je compare ma vie d'enfant à ce qui a suivi, à savoir l'occupation soviétique, nazie, puis les camps de travail forcé, les déportations.... Mais à l'âge de 27 ans je suis arrivé à New York, mon nouveau paradis. De l'occupation allemande, je me souviens de mon père face à un peloton d'exécution, mais il a survécu. Et moi, j'ai réussi à me cacher dans un champs de patates. Et si je me souviens qu'elles étaient en fleurs, je ne me souviendrai jamais de cette douce senteur des champs de pommes de terre.

Un souvenir lié à l'arrivée des troupes soviétiques : 

Je venais d'acheter mon premier appareil photo, et je voulais prendre ma première image. L'armée soviétique arrivait à ce moment-là en Lituanie, elle a défilé devant ma maison. Donc moi, enfant, je me précipite dehors en disant : "Je vais prendre une photo ! Je vais prendre une photo !". Un soldat soviétique m'a arraché mon appareil photo, l'a jeté à terre, et l'a piétiné. Voilà ma première photo, si je puis dire...

Son arrivée "miraculeuse" à New York, avec son frère

J'ai traversé l'océan avec 2000 autres personnes transférées aux Etats-Unis par les Nations unies. Il faisait nuit. Le navire arrive sur le fleuve Hudson et entre dans le coeur de New York. Et là j'ai vu les lumières, les voitures, la grande roue du côté de New Jersey, illuminée... Je regardais la lune et me disais que c'était peut-être aussi une lumière artificielle ! Incroyable... surtout après quatre ans passés en camp de déportation. Le miracle suivant je l'ai vécu le lendemain matin dans la rue. Je vois un vendeur d'orange et lui en achète une. Je pouvais acheter et déguster une orange ! Le paradis.

Jonas Mekas décide alors de filmer ce qu'il voit et vit : 

J'étais perdu, désemparé, en tant qu'exilé je ne connaissais personne. J'arpentais les rues. Le lieu m'était totalement étranger, je n'avais pas de point de repère, j'étais en exil... Ce n'est qu'aujourd'hui que je comprends la chance que j'ai eue d'avoir été expulsé de force de chez moi ! C'est alors qu'une porte s'est ouverte et que se sont offertes à moi les possibilités de la civilisation occidentale. Je voulais enregistrer le sentiment qu'ont les exilés, déracinés, je voulais filmer ce sentiment. J'avais l'impression que personne ne comprenait cela, que ce soit les cinéastes ou les gens qui avaient écrit sur les immigrés. Me voilà avec tant d'autres, à Brooklyn, nous étions là contre notre gré. 

Il considère son arrivée comme une naissance :

Ma deuxième naissance, je l'ai vécue après la guerre, en Europe, lorsque j'ai eu accès à la culture occidentale. J'ai pu lire Baudelaire, Rimbaud, Rilke, Walt Whitman. Ma troisième naissance c'est quand je suis arrivé à New York. C'est alors que se sont présentés à moi les arts, la culture, de l'Est, de l'Ouest. J'ai dit : "Ma patrie, c'est la culture".

L'art du "Movie Journal"

J'avais ce besoin pressant, cette obsession... je devais enregistrer ce que j'avais sous les yeux. Parfois je m'expliquais les choses en disant "Ma patrie est si loin derrière moi, j'ai perdu tous mes écrits, mes journaux intimes que j'ai enterrés lorsque je suis parti. Et tout cela a pourri, a été mangé par les vers. Donc aujourd'hui il faut que j'enregistre les choses "! Il faut que j'arrive à l'essence des situations, des moments que je vis. C'est la caméra qui saisit tout cela. C'est un instrument. Un violon, ou comme le saxophone d'un jazzman. C'est un outil auquel on s'attache. (...) Chaque journée est faite de 24h et moi je filme une minute, 15 secondes par-ci par-là... Pourquoi celles-là ? Je ne connais pas ces raisons.

Jonas Mekas envisage sa filmographie comme "un grand film composé de différents chapitres" : 

La vie que j’ai menée, la vie de mes amis, est constituée séquence après séquence. Par ailleurs mes films peuvent être mis bout-à-bout et ainsi constituer un grand film composé des différents chapitres d’une même vie. C’est une sorte de récit constitué de nombreuses histoires. Des récits un peu comme des petits poèmes japonais, des haïkus. Et le journal est une forme de récit, c’est le récit d’un quotidien constitué de petites histoires insignifiantes.

Le film Lost, Lost, Lost (1976) et l'amour des arbres

Les toutes premières images que j'ai tournées constituent le début du film. C'était à Brooklyn, à Lorimer Street. il y a un livre qui s'appelle "Un arbre pousse à Brooklyn"... La maison où j'ai vécu n'existe plus, mais l'arbre est encore là. Et du reste, on peut le voir à la galerie du jour. J'ai une trentaine de photos en noir et blanc qui datent de cette époque et dépeignent cet arbre. [...] Un soir en 1967 avec George Maciunas nous sommes partis ensemble. George habitait à Soho et à cette époque là il était interdit d'y planter des arbres. Nous sommes allés en ville, nous avons volé deux petits arbres et nous les avons plantés [...] Le lendemain la police est arrivée [...] J'ai dit : "Non c'est vous qui allez le faire, pendant ce temps là, je prendrai des photos et je vous filmerai. La police a tourné les talons, on ne les a jamais revus. Et ces deux arbres sont encore là !

L'importance de la couleur 

Aujourd’hui je suis un peu déçu par la vidéo, parce que les couleurs de la vidéo ne sont pas aussi éclatantes que celles des pellicules, que ce soit avec le kodachrome ou l’hectachrome. Je vais au musée, essentiellement pour voir des couleurs. Les sujets ne m’intéressent pas du tout. J’ai besoin de couleurs. [ …] J’ai grandi dans une nature pleine de fleurs, bigarrée, pleine de nuances, les couleurs du printemps changent au fil des mois et de nouvelles couleurs apparaissent. […] Aujourd’hui les couleurs manquent, la couleur me manque. 

Une volonté de filmer le bonheur

Je suis un anthropologue. Je m’intéresse aux moments d’humanité de mes congénères, lorsqu’ils sont heureux, lorsqu’ils se réjouissent de la vie, de certains moments, d’amitié. Je m’interdis de filmer les horreurs, la noirceur. Il y a tant d’autres qui le font que je ne ressens pas le besoin de le faire. Une grande partie de l’art contemporain est consacrée à la noirceur, à l’horreur, au négatif, aux manipulations politiques. Moi je m’intéresse aux moments qui sont des moments de bonheur. Le bonheur de l’amitié, de la vie… Je fais de la propagande. Je fais la propagande du bonheur de la vie, quand nous ressentons qu’il est bon d’être en vie. 

Sur le 11 septembre 2001 

Un jour viendra, on se rendra compte que notre siècle, le XXe siècle, était un siècle incroyablement insensé, horrible et cruel. Les gens ne voudront pas croire que cette époque était si horrible. Moi j’ai filmé cela un peu comme un conte irréel. Les événements comme le 11 septembre ou le tsunami au Japon sont d’une telle ampleur qu’on ne peut pas réagir par les émotions, par le mental. On peut réagir lorsqu’une personne ou deux que l’on connait y meurent, là on peut s’identifier. Quand il y a 3000 personnes là on ne peut pas réagir, c’est bien trop abstrait. C’est comme un conte, un conte des frères Grimm j’entends. C’est la même chose pour l’holocauste, c’est trop important, trop incroyable. 

Une image qui coupe l'homme de la nature

Tout a un retentissement, pas seulement le cinéma. Tout. Mais aujourd’hui, nous sommes entourés d’images. La culture, ou la culture contemporaine, nous entoure d’images. On ne connaît pas d’autre réalité, on ne connaît que la réalité par l’intermédiaire des images. Nous perdons le contact avec la nature, et nous essayons de le restaurer. L’être humain est une créature irrationnelle qui ne fait pas son propre bien, à moins d’y être contraint. A mois de se retrouver acculé. Lorsqu’on est dans un cul de sac, il faut pouvoir repartir… j’espère que c’est possible. L’humanité est assez stupide fondamentalement. 

Intervenants
  • réalisateur, pionnier du cinéma expérimental (1922-2019)

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