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Marceline Loridan-Ivens dans son appartement parisien le 24 janvier 2018.

Marceline Loridan-Ivens : "Je crois que je n'ai jamais quitté Birkenau"

44 min
À retrouver dans l'émission

Marceline Loridan-Ivens est l'invitée de Laure Adler à l'occasion de la sortie de son livre "Ma vie balagan" (Laffont). La réalisatrice raconte sa déportation à Birkenau, la violence des camps, son retour difficile dans une famille décimée puis son désir inconditionnel de faire du cinéma.

Marceline Loridan-Ivens dans son appartement parisien le 24 janvier 2018.
Marceline Loridan-Ivens dans son appartement parisien le 24 janvier 2018. Crédits : Annabelle Marcovici - Getty

Dans "Hors-champs", Marceline Loridan-Ivens commence par expliquer son nom de famille : elle porte le nom de ses deux maris, son nom de naissance est Rozenberg. Elle raconte ensuite son arrestation, le passage par Drancy et l'arrivée à Auschwitz-Birkenau.

J'ai toujours vécu dans la perte cruelle, terrible de mon père. J'ai été déportée en même temps que lui.

On a vécu toute une série de chocs tellement violents, le rasage, le rasage du pubis que personne ne dit pudiquement, le tatouage du numéro sur le bras, la violence, les cris, les chiens. C'était effrayant.

La rescapée des camps se souvient ainsi de l'attente, nue, en groupe devant des hommes : 

C'était la première fois que je voyais des corps nus de femmes. Il y avait une pudeur à l'époque même dans les familles très grandes, je n'avais jamais vu le corps de ma mère. Et la vue de tous ces corps fait que même aujourd'hui cette violation de l'intime a été tellement terrifiante que je ne peux pas aller dans un hammam ou à la plage où dans des lieux où il y a des corps nus en masse. Je ne peux pas.

Brièvement, elle relate sa rencontre avec Simone Veil déportée en même temps et dont elle a vu la mère mourir de typhus au camps de Bergen-Belsen.

"Les vrais témoins sont les absents", a écrit Primo Levi et c'est aussi l'avis de Marceline Loridan-Ivens.

Je pense que nous ne sommes que des messagers, messagers de la souffrance, de la violence, de l'humiliation la plus terrible, mais eux, les morts, ont cette expérience de la chambre à gaz.

Marceline Loridan-Ivens évoque la "nostalgie" de ses copines mortes dans les camps. Elle explique que dans les camps, elles vivaient "en couple", elles partageaient le peu ce qu'elles avaient. "J'ai tant été aimée dans le camps", affirme-t-elle dans un souffle de voix.

De son retour à Paris, de son arrivée à l'hôtel Lutetia où personne ne l'attend, elle se souvient surtout de sa "dureté sauvage" à l'égard des familles en attente de nouvelles.

L'entretien se poursuit sur les documentaires tournés par Marceline Loridan-Ivens avec son mari Joris Ivens, notamment sur la Chine de Mao.

Ces films on les a tournés pour établir un pont entre l'Orient et l'Occident. On pensait que peut-être le monde allait changer, on avait des rêves, pour dire la vérité. En même temps, c'était aussi pour casser cette image des "fourmis bleues". Parce qu'à l'époque on ne parlait pas des Chinois, on parlait des "fourmis bleues" que tout le monde pensait pareil, que tout le monde était en bleu, etc. Mais sous le vêtement bleu il y avait des couleurs quand même ! On a voulu essayer d'ouvrir, quoi !

A la toute fin de l'émission, Marceline Loridan-Ivens revient sur son expérience des camps de concentration.

Je crois que je n'ai jamais quitté Birkenau. Tous les gens qui ont vécu ce que j'ai vécu ont toujours un camps dans la tête. L'horreur a été tellement insupportable, l'humiliation aussi, ça a déterminé toute ma vie. Ça a sûrement déterminé mon rapport aussi avec les hommes, avec la sexualité. Mais il ne faut pas croire, pour les Allemands c'était interdit de coucher avec une juive, donc ce n'est pas dans ce sens. Mais je pense que ce rapport à la nudité, ce rapport à l'intime qui a été tellement violé. C'est inoubliable, ça m'a pénétré profondément... Je suis étonnée d'avoir pu quand même faire ce que je voulais dans la vie. J'ai toujours fait ce que je voulais, et je continue d'ailleurs !

  • "Hors-champs"
  • Première diffusion le 21/09/2009
  • Producteur : Laure Adler
  • Réalisation : Brigitte Bouvier
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France

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