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RELIRE (2/5) : Maylis de Kerangal

44 min
À retrouver dans l'émission

Maylis de Kerangal est une grande amoureuse des livres. Auteure - citons Tangente vers l'est , Réparer les vivants ou A ce stade de la nuit pour ne citer que les plus récents -, elle a aussi travaillé dans l'édition, fondant les Éditions du Baron Perché, spécialisées dans la jeunesse. Mais c'est la lectrice que nous recevons ce soir, pour évoquer ses amours littéraires...

Maylis de Kerangal : "La voix de Sebald, pour moi, c’est l’effet de la longue portée."
Maylis de Kerangal : "La voix de Sebald, pour moi, c’est l’effet de la longue portée."

« Lire et écrire sont comme des vases communicants. » Maylis de Kerangal conserve des souvenirs très précis de lecture. « Plus je lis, ou plus je croise la route de livres qui m’inspirent, plus j’écris et mieux j’écris. J’écris à travers les livres. » Quand elle écrit, elle amasse une « collection » de livres qu’elle garde autour d’elle. « C’est un ensemble de livres que j’instaure et qui porte l’intuition de ce que je vais écrire. C’est être dans le désir de ce qui vient. »

« Je lis beaucoup dans l’endroit au je travaille. Mais je ne travaille pas où je vis. » Maylis de Kerangal s’est construit un espace totalement lié à l’écriture, « un espace mental qui est une chambre d’écho » . Dans cette « chambre à soi », il y a les livres dont elle ne peut pas se passer, qui sont toujours à portée de main. « Pour écrire, je vais relire. » Chez l’auteure, la relecture est totalement articulée à la pratique de l’écriture.

« Mais je ne vais pas relire des textes dont je ne me souviens pas. Je relis toujours des textes dont je me souviens de manière plus ou moins précise mais dont l’expérience de lecture m’a assez marquée pour me dire qu’il y a quelque chose à y retrouver » , avec l’idée de revivre une expérience qui a trait au langage. Elle ne relit jamais pour l’histoire. « Relire, c’est aussi beaucoup pour écrire. Il y a une façon de relancer mon propre travail, de me mettre dans des climats. »

Maylis de Kerangal
Maylis de Kerangal Crédits : Corinne Amar - Radio France

La relecture peut aussi nous faire changer d’avis sur un texte. Lorsqu’elle était adolescente, Maylis de Kerangal a lu Claude Simon pour l’école et en a eu une mauvaise expérience. « Je trouvais ça très lent, très difficile » . Mais la relecture fut une lecture totalement différente de Claude Simon. « J’ai eu le sentiment d’incorporer son rythme, sa phrase, d’être beaucoup moins dans un effort constant. Ça a été merveilleux de le relire. » Au contraire, certains livres l’ont marquée quand elle était jeune et l’ont déçue à la relecture, notamment des histoires autour de la passion amoureuse. « Belle du seigneur m’avait éblouie quand j’étais adolescente, mais quand je l’ai relu, j’ai trouvé ça plus sombre, moins intéressant sur la passion amoureuse. Je ne l’ai plus aimé. »

Parmi les livres qu’elle aime, citons Mrs Dalloway de Virginia Woolf : « il y a des cavités dans ce texte, comme des alvéoles de fiction Woolf creuse. Elle creuse des grottes pour ses personnages. L’idée qu’il y ait des galeries dans l’écriture m’intéresse beaucoup. » Elle l’a déjà relu trois fois alors qu’elle ne l’a découvert que depuis peu. « Dans ce livre, il y a des moments qui m’ont semblé tellement mystérieux que j’y revenais pour voir comment elle instaurait ce moment magique et retrouver une forme de vérité du texte. »

Autre texte fétiche : Les Emigrants de W. G. Sebald. « C’est un auteur tellement important pour moi. Je le relis d’abord parce qu’il y a cette voix qui est traversée par le rapport aux autres langues » . Cela lui permet, explique Maylis de Kerangal, d’instaurer une voix inégalée et originale qui lui a permis de faire un livre sur la Shoah sans jamais nommer l’événement « et en travaillant uniquement sur la longueur d’ondes des voix. Sa voix porte si loin, elle est porteuse de toute son histoire. »

L’effet de la relecture est différent pour les livres de la petite enfance, estime Maylis de Kerangal, notamment cette collection mythique : les albums du Père Castor. Ce sont des livres qu’elle a beaucoup lus petite fille, qu’elle a ensuite lus à ses enfants, créant ainsi une forme ritualisation de la relecture. « Relire c’est transmettre certains rituels de lecture, l’idée de ritournelle, l’aspect vertigineux de ces petits textes dont on se souvient encore par cœur adulte. Je pourrais les relire comme on retourne à des sources. Quand je les vois, ils me rappellent les premiers vertiges de lecture... »

Extrait sonore :

W. G. Sebald dans Cosmopolitaine de Paula Jacques, 4 juin 2000, France Inter

Quelques lignes à (re)lire...
« Et quelle matinée, pensa Clarissa Dalloway : toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage. La bouffée de plaisir ! le plongeon ! C'est l'impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu'elle entendait encore, elle ouvrait d'un coup les portes-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l'air du dehors. Que l'air était frais, qu'il était calme, plus immobile qu'aujourd'hui, bien sûr, en début de matinée ; comme une vague qui claque ; comme le baiser d'une vague ; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu'elle était alors) solennel, pour elle qui avait le sentiment, debout devant la porte-fenêtre grande ouverte, que quelque chose de terrible était sur le point de survenir ; elle qui regardait les fleurs, les arbres avec la fumée qui s'en dégageait en spirale, et les corneilles qui s'élevaient, qui retombaient »

Virginia Woolf, Mrs Dalloway , 1925, Folio, 1994 (traduction de l’anglais de Marie-Claire Pasquier)

Hors-Champs - RELIRE
/1 : Laure Murat

/2 : Maylis de Kerangal

/3 : Joël Pommerat

/4 : Philippe Sollers

/5 : Marianne Alphant

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