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Anaïs Demoustier

Anaïs Demoustier : "J'ai peur que les gens ne ressentent pas cet appel de la musique, du cinéma, de l'art"

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain |Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec la comédienne Anaïs Demoustier.

Anaïs Demoustier
Anaïs Demoustier Crédits : Yohan Bonnet - AFP

On a découvert Anaïs Demoustier sur grand écran à l'âge de 15 ans, dans Le Temps du loup de Michael Haneke. On l'a vue depuis chez Christophe Honoré, Rebecca Zlotowski, Pascale Ferran, François Ozon, Valérie Donzelli et, par quatre fois déjà, chez Robert Guédiguian. Elle a reçu le 28 février dernier le César de la meilleure actrice pour son rôle dans Alice et le maire, de Nicolas Pariser.

A quoi pensez-vous ?

Je pense nécessairement à la question que vous posez, qui est d'imaginer la culture demain, qui est une question assez vertigineuse, et à laquelle je ne me sens pas du tout prête à répondre. Mais je vais essayer. Il y a une sorte de vrai brouillon dans ma tête, beaucoup d'excitation finalement, à voir le travail revenir. Je vais recommencer à tourner au début du mois d'août, si tout va bien. En fait, comme après toute période de privation, je suis ravie de me dire que le travail va reprendre, avec en même temps les craintes qu'on a tous, à savoir : Est-ce que ça va vraiment avoir lieu ? Est-ce qu'on va pouvoir sortir petit à petit de cette énorme crise ? Comment les films vont trouver leur place à nouveau ? Est-ce que ce sera toujours nécessaire de raconter les mêmes histoires ? Est-ce que le public sera là, surtout ? Et puis, est-ce qu'on va pouvoir faire des films en respectant les gestes barrières et ne pas refaire partir cette machine infernale ?

Pour ne pas refaire certaines choses, est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

A vrai dire, j'ai l'impression que ce confinement, cet arrêt de la frénésie qu'il y a dans nos vies, qu'il y avait dans ma vie comme dans celle de la majorité des gens, cet arrêt-là m'a rendue quand même un peu plus calme. Donc, je crois que je vais essayer de ne plus trop m'agiter dans tous les sens, de profiter basiquement de l'instant présent, des gens qui sont autour de moi, de ne plus trop reporter les choses qui me tiennent à cœur, comme aller écouter de la musique dans des salles de concert. C'est une chose que j'aime énormément, et c'est une des choses qui me manquent beaucoup. Je sais que parfois on a tendance à différer les choses, à se dire "je le ferai plus tard", et bien ça j'aimerais ne plus le faire. J'aimerais ne plus voyager à tort et à travers, dans tous les sens, prendre des avions. J'ai l'impression que ça m'a un peu calmée.

Et en retour, qu'attendez-vous des autres ?

J'attends des autres qu'ils soient créatifs, qu'ils soient inventifs, qu'ils résistent, en fait. J'ai vraiment très peur que le cinéma disparaisse, que les gens n'aillent plus au cinéma et donc, j'attends des autres qu'ils soient autant à fond que moi, qu'ils aient envie de se battre, de continuer à écrire des histoires, de continuer à croire dans le cinéma. Ne pas baisser les bras par rapport à tout ça. J'ai l'impression que ça pourrait nous donner à tous l'occasion de créer de nouvelles formes, d'inventer de nouvelles manières de faire des films, d'être malins, d'être vifs et malins pour qu'on puisse continuer à s'amuser.

Est-ce que cette crise que l'on traverse a changé votre rapport au temps ?

Ah oui ! Elle m'a vraiment permis de ralentir, d'être moins dans l'agitation, dans la frénésie, dans la course. J'ai l'impression qu'il y a un état méditatif dans lequel on a été plongé pendant ce confinement, quand on était chanceux évidemment. Moi je parle de ma place de jeune fille qui n'a pas eu de gros problèmes pendant ce confinement, qui n'a pas perdu de personne proche, qui n'est pas soignante. Je suis une grande privilégiée et j'en ai conscience. Je crois que ça m'a donné un rapport au temps beaucoup plus tranquille. J'en ai parlé avec des amis qui ressentaient un peu la même chose, et quand même, on a tous envie d'être plus au présent, on a tellement peu de possibilités de se projeter qu'on est de fait confronté à l'instant présent, et ça c'est bien, même pour le cinéma. Je pense que quand je vais tourner la prochaine fois, je vais avoir beaucoup plus de plaisir et de désir. Ça a confirmé, en tout cas pour moi, la certitude que la culture est plus que nécessaire, que le cinéma est le métier que je rêve de faire et que je veux continuer à pouvoir faire. Ça a quand même bien inscrit pour moi la nécessité d'être actrice, de faire des films, que les cinéastes puissent écrire des films et qu'on les tourne.

Dans ce présent, de quoi avez-vous peur ?

J'ai peur d'être dans une forme de déni ou d'inconscience et qu'en fait, le voile se lève et que ce soit une catastrophe, que plus personne n'aille au cinéma, que rien ne reparte, qu'il n'y ait pas un nouveau souffle et que la culture ait vraiment pris un immense coup dans la tronche. C'est de ça dont j'ai peur. J'ai peur que les gens ne ressentent pas cet appel de la musique, du cinéma, de l'art. J'ai peur qu'on soit vraiment affaibli, qu'il y ait des problèmes pour financer les films, que surnagent simplement les grosses machines et que les films intéressants ne puissent plus se faire. Mon métier, c'est le cinéma et je me dis toujours qu'a priori, il suffit simplement d'un bon auteur, de bons dialogues et de deux comédiens, puis quelqu'un qui les regarde bien pour faire quelque chose, pour inventer de la fiction, pour faire du cinéma. Donc, on devrait pouvoir le faire quoiqu'il arrive, même s'il arrive un nouveau confinement. Je me souviens, j'avais François Ozon au téléphone pendant le confinement et il me disait "Tu n'as qu'à faire un film avec ton frère et son iPhone". Et en fait, c'est vrai, on pourrait toujours peut-être faire des choses différemment et inventer des histoires.

Anaïs Demoustier, le jeudi 25 juin 2020

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