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Bernard Blistène

Bernard Blistène : "Les sots parlent beaucoup du passé, les sages du présent et les fous de l'avenir"

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec Bernard Blistène, directeur du Musée national d'art moderne.

Bernard Blistène
Bernard Blistène Crédits : thomas Coex - AFP

Diplômé de l’École du Louvre et de l'Institut d'art et d'archéologie, Bernard Blistène est recruté par Dominique Bozo au Centre Pompidou en 1983, où il organise les premières expositions rétrospectives de Christian Boltanski, François Morellet, Ed Ruscha ou Daniel Buren.
En 1990, il devient directeur des Musées de Marseille, puis retour à Beaubourg comme Directeur adjoint du Musée national d'art moderne à partir de 1996.
Après un passage au Ministère de la Culture en tant qu’Inspecteur général de la création artistique à la Délégation aux arts plastiques, il revient au Centre Pompidou en 2009, dont il devient le directeur en 2014.  Le Centre Pompidou rouvrira ses portes le 1er juillet.

A quoi pensez-vous ?

Bernard Blistène. C'est difficile à dire. D'abord, sait-on jamais à quoi l'on pense ? Je suis un peu comme le personnage décrit par Edouard Dujardin, dont a parlé Larbaud dans ce livre formidable Les lauriers sont coupés : "J'ai plein de choses dans la tête qui se mêlent et qui s'entremêlent". En fait, je crois que je pense beaucoup trop et donc je pense mal. Mais ça devrait me satisfaire parce que je déteste les bien-pensants et il y en a plein en ce moment, comme vous l'aurez remarqué, qui pensent sur tout et qui ont une réponse à tout, ce que je n'aurais pas. Mais en fait, si je n'esquive pas votre question, je pense à des choses immédiates : rouvrir le Centre Pompidou le 1er juillet. Je pense aussi à finir un texte en rade où j'expliquerai pourquoi nous avons dû repousser l'empaquetage de l'Arc de Triomphe, que Christo ne verra pas, non pas à cause de la Covid 19, comme dit l'Académie Française, mais à cause des faucons crécerelles qui nichent au mois de mai. Et puis, je pense beaucoup à des choses que je ne vous dirai pas, même à vous.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Absolument rien. Je veux dire non pas ne rien faire, mais je n'ai rien décidé de la sorte. Je pense à la belle phrase de Karl Krauss "Je ne domine que le langage des autres, et le mien fait de moi ce qu'il veut". Alors vous voyez, moi, je laisse faire, je ne décide pas de ne plus faire.

Est-ce que vous avez des attentes envers les autres ?

Des autres, de tous les autres ? Rien, rien ! De quelques-uns, j'attends beaucoup par contre. J'attends qu'ils m'apprennent des choses, j'attends qu'ils m'amusent, j'attends qu'ils m'étonnent. J'attends sans doute aussi qu'ils ne me jugent pas, qu'ils ne fassent pas de morale, j'attends sans doute qu'ils soient loyaux. Et puis de certains, pas nombreux, j'attends quelque chose comme de l'amitié. Je pense que vous connaissez sans doute l'adage de Jules Renard : "Il n'y a pas d'amis, il n'y a que des moments d'amitié". J'attends des moments.

A propos de moment, est-ce que cette crise, que nous sommes toujours en train de traverser, a changé votre rapport au temps ?

A vrai dire, pas du tout. Je crois que j'ai une relation irrationnelle et discontinue au temps. Il y a une phrase de Mme du Deffand que j'aime beaucoup : "Les sots parlent beaucoup du passé, les sages du présent et les fous de l'avenir".

L'art et la culture peuvent-ils apporter des choses sensiblement différentes dans cette époque différente ?

Pourquoi diriez-vous que le monde d'aujourd'hui serait différent du monde d'hier ? Vous savez, je crois que Michel Houellebecq n'a pas eu tort lorsqu'il a écrit que le monde d'après serait le même que celui d'aujourd'hui en un peu pire. J'adore le "un peu", c'est un peu comme l'intrusion des adverbes dans les adages de Marcel Duchamp, ça vous fait réfléchir et puis, et je crois que c'est fondamental, ça préserve l'humour. C'est important l'humour dans les temps que nous vivons, comme vous dites. Mais pour dire vrai, ou presque, je ne sais pas ce que l'art et la culture peuvent apporter. D'ailleurs, je distingue l'art et la culture. J'aime bien ce que dit Godard quand il dit "la culture c'est la règle, et l'art c'est l'exception". Je crois que je préfère l'exception.

De quoi avez-vous peur ?

De moi sans doute ! Même si je crois qu'il faut savoir rester avec ses troubles et donc je m'évertue à rester avec mes troubles. J'ai peur de moi, mais j'ai peur de l'opinion. J'ai peur de la haine. Je crois que j'ai peur aussi du racisme sous toutes ses formes, et puis sans doute de la bêtise. J'adore l'aphorisme de Jules Renard : "Il n'y a que les hommes qui sont bêtes". Et ça, ça fait vraiment peur, vous ne trouvez pas ?

Qu’est-ce que vous avez envie de partager ?

Pendant le confinement, j'ai relu un entretien que Jacques Derrida avait donné au Monde alors qu'il était déjà malade, et je me souviens qu'il y parlait d'hospitalité, qui était le grand sujet d'un livre qu'il avait fait avec Anne Dufourmantelle. Il écrivait cette phrase absolument magnifique, je cite de mémoire, pardon peut-être de l'écorcher : "Nous sommes irréductiblement exposés à la venue de l'autre". Voilà ce que j'ai envie de partager : l'hospitalité, l'hospitalité pure, qui ne relève pas de la morale et qui relève de la culture en tant qu'elle implique une manière d'être chez soi et avec les autres. Ce que j'aime, c'est que l'hospitalité c'est un style, et moi, j'ai peut-être tort, j'aime les êtres qui ont du style.

Bernard Blistène, lundi 15 juin 2020.

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