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Bintou Dembélé

Bintou Dembélé : « J'ai peur de ne plus pouvoir respirer »

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec la danseuse et chorégraphe Bintou Dembélé

Bintou Dembélé
Bintou Dembélé Crédits : © Choupas

La danseuse et chorégraphe Bintou Dembélé fut une des pionnières du hip-hop en France. Très active dans le monde de la danse depuis près de 25 ans, elle a récemment marqué de son empreinte l'opéra-ballet Les Indes galantes à l'Opéra de Paris au début de cette saison, en signant la chorégraphie de cette production mise en scène par Clément Cogitore. « Un spectacle comme une traversée », selon les mots de notre invitée, qui est également artiste associée aux Ateliers Médicis. Aussi, la deuxième émission de Palabre, présentée par Bintou Dembélé, a été mise en ligne hier sur le site des Ateliers Médicis ; Bintou Dembélé reçoit Vinii Revlon, danseur de voguing, pour échanger autour de cette danse urbaine née dans les années soixante-dix dans des clubs LGBT new-yorkais.

A quoi pensez-vous ?

En ce moment, je pense au chaos actuel qui m'a contaminée, et qui a malheureusement réveillé une colère qui sommeillait en moi.

Quelle colère ?

Je pense que ça me renvoie à mon enfance et aux premiers modes de sociabilité que j'ai eus, qui étaient malheureusement d'être confrontée au racisme, celui des manouches de la cité, des skins. Je parle des années 80, j'avais 10 ans. Je suis née en région parisienne, à Brétigny-sur-Orge, et effectivement les premières interactions n'étaient pas simples. Il y avait vraiment, déjà là, une interaction plutôt tendue du fait de ma couleur de peau.

Qu’attendez-vous des autres ?

J'attends qu'ils habitent leur colère. Je pense qu'il peut manquer la possibilité de traduire ce qui peut être leur colère, leur peur de l'inconnu, peut-être des choses qu'on connaît moins. En tout cas, j'essaie de traduire cette colère que j'ai, j'essaie de la tordre, j'essaie d'en jouer. J'essaie de ruser avec elle, mais pas de la laisser comme elle l'est parce que sinon, effectivement, ça peut être toxique.

Est-ce qu'il y a des choses que vous décidé de ne plus faire ?

Oui, j'ai décidé de sortir du silence. J'ai décidé effectivement de vraiment habiter cette colère et que ce silence puisse m'autoriser à me raconter, à raconter d'où je parle, d'où je viens. Même s'il peut me manquer des éléments de compréhension de la trajectoire de mes parents, de mes grands-parents et du rapport au Sénégal, j'essaie de m'apaiser de ça, de le réinventer, de me réinventer une forme d'être, d'habiter mon geste qui est aussi héritier de celui de mes parents et d'une manière d'être au Sénégal, qui est différente de moi aujourd'hui qui vit en région parisienne , et d'essayer de dire qu'il y a du beau dans tout ça. Il n'y a pas que de la tension, il n'y a pas que des choses qui sont incompréhensibles, il y a peut-être une manière de recomposer et de tourner la page pour essayer de se dire que d'autres peuvent avoir la parole et une forme de palabre, en fait.

Est-ce que cette crise, ce moment, va changer vos propres créations ?

Tout à fait. J'aime à dire que les danses, comme j'ai pu les convoquer dans l'opéra-ballet Les Indes galantes, sont nées de contextes politiques, économiques et culturels plutôt tendus. Je pense aux voguing qui a émané des émeutes après des violences policières dans les années 70, et c'est alors plutôt la communauté LGBT qui revendiquait son droit à l'espace public, à l'existence et à la fierté, et ça a donné la Marche des Fiertés. Je pense aux révoltes urbaines des années 90, suite au tabassage de Rodney King, qui a donné naissance au krump. Je pense à nous, ici, où il y a eu la Marche pour l'Egalité dans les années 80, qui a permis que le hip-hop puisse prendre l'espace et être visible sur les scènes contemporaines et à travers les radios libres. Donc, pour moi, c'est une manière de pouvoir transformer ça et d'en faire des cultures de résistance et de résilience.

Ces cultures peuvent-elles apporter des choses différentes à un monde qui est quand même différent aujourd'hui ?

Elles peuvent apporter énormément. Je pense que c'est une manière de traduire l'inconscient collectif. C'est une manière de sortir du déni, et c'est une possibilité d'avoir un autre récit que celui du vainqueur, d'aller vers celui du vaincu, et de s'autoriser à se dire qu'il y a peut-être eu des erreurs du passé qui peuvent aujourd'hui s'apaiser si on prend le temps de l'écoute. Peut-être qu'il y a une page qui va se tourner et un renouveau qui pourra se déployer.

Cette crise, que l'on traverse toujours, a-t-elle changé votre propre rapport au temps ?

J'ai toujours eu l'impression d'être à contretemps, à contre-courant. Là où j'ai toujours eu l'impression que tout allait très vite, j'avais tendance à être plutôt dans une dynamique intérieure très lente. Suite à la pandémie, j'ai eu l'impression que tout a ralenti, énormément ralenti, et que j'ai plutôt été dans une cadence assez speed.

De quoi avez-vous peur aujourd'hui ?

J'ai peur de ne plus pouvoir respirer. Chacun le voit à son endroit, il y en a qui dénoncent le fait de ne plus pouvoir respirer à cause des violences policières. Moi je pense que je peux avoir la peur de ne plus respirer parce que là, en ce moment, il y a des problèmes de pollution qui font que, à un moment donné, on va vraiment avoir des difficultés. C'est assez difficile pour moi d'être avec un masque dans le métro, par exemple. Mais vraiment, cette notion de respiration, elle me vient aussi parce que je me dis que la montée des eaux aussi va avoir ses conséquences. L'idée de respirer pour moi, et donc du vivant, a son importance en termes de traduction de ce qui se passe en ce moment.

Et enfin, qu'est-ce que vous avez envie de partager ?

J'ai envie de partager mon plaisir d'aller vers l'inconnu. Mon plaisir de prendre des risques, mon plaisir du déséquilibre, du jeu de déséquilibre. J'aime à essayer de jongler d'un pied à l'autre, d'un tempo à l'autre, d'une culture à l'autre, d'un continent à un autre. Il y a à y gagner comme il y a à y perdre, mais c'est tout l’intérêt d'apprendre, de désapprendre et de réapprendre. Je crois que j'ai envie de partager ça avec les gens. 

Bintou Dembélé, le vendredi 12 juin 2020

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