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Chloé Delaume

Chloé Delaume : "On se lève et on se casse, mais on va où maintenant ?"

6 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec l'autrice Chloé Delaume.

Chloé Delaume
Chloé Delaume Crédits : Sophie Couronne

Autrice, mais également performeuse, musicienne, chanteuse, Chloé Delaume a reçu le prix Décembre 2001 pour son deuxième roman, Le cri du sablier. Elle a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2011-2012. Son nouveau livre, Le cœur synthétique, paraîtra pour la rentrée littéraire aux Éditions du Seuil.

A quoi pensez-vous ?

Je pense aux femmes. Je pense aux femmes qui ont traversé la crise en première ligne, aux soignantes, aux caissières. Je pense aussi aux mères qui ont subi la charge éducative, la charge domestique, la charge mentale. Je pense aux femmes seules aussi, qui ont traversé tout ça dans un état de lutte, et j'ai très peur qu'on rétropédale un peu sur la cause féministe avec cette espèce de temps en suspens. Juste avant la crise, on en était à « on se lève et on se casse » et puis, avec la crise, d'un seul coup, on s'est rappelé qu'on se casse, mais on va où ? Je crois que ce rappel au réel a été extrêmement violent donc c'est un peu ça qui me trotte dans la tête en ce moment.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

J'ai décidé de ne plus prévoir. J'ai décidé de cesser de contrôler, je m'en remets aux événements et surtout, grande surprise de 2020 : j'accepte l'incertitude.

Qu'attendez-vous des autres ?

J'attends et j'attendais de la sororité, de la solidarité, et ce qui a été assez joli dans ce moment épouvantable c'est qu'il y en a eu plein. Il y a eu une sorte de cordon sanitaire de personnes qui ont été autour de moi dans l'attention, la bienveillance, le soutien, et j'ai constaté qu'il y avait plein de petits îlots qui s'étaient créés, des « bébés cordons sanitaires » assez salvateurs, et ça m'a plutôt fait du bien de me dire que c'était possible.

Est-ce que cette crise qu'on a traversé, qu'on traverse toujours, a changé votre rapport au temps ?

Pour moi le rapport au temps a toujours été un peu bizarre parce que, dans la réalité, je vis relativement confinée en temps normal. Ce qui a changé, c'est dans la reprise. On était hors du temps, je l'étais un peu comme d'habitude, mais depuis cette reprise bizarre on a la sensation d'être cloué comme si on était dans un effet centrifugeuse. Tout se remet en place à une vitesse folle et on a l'impression que si on ne saute pas dans le bain, on va rester sur le carreau. C'est une reprise très brutale et un rapport un peu effrayant quand même qui est en train de se profiler.

Est-ce que vous pensez que l'art, la création vont vivre des temps différents ?

Je pense qu'il va falloir apprendre à créer d'autres formes, pas les changer, mais il va falloir trouver des solutions qui sont en non-présentielles, comme c'est la mode de le dire. Il va falloir peut-être réinvestir des choses sonores, des formes vidéo, peut-être des plateformes. Je pense qu'il va falloir trouver des alternatives, créer des nouvelles formes. C'est vrai que la période a été davantage, d'un point de vue littéraire et créatif, sur des formes liées à la narration et, souvent, à la fiction. Peut-être que maintenant il va falloir revenir à des formes plus avant-gardistes, déconstruites sur la forme, pour essayer de proposer autre chose. Je ne sais pas. Je reste dans des formes de pratiques assez traditionnelles finalement, puisque c'est le roman ou le scénario. Je serais très ennuyée dans ma chair si j'étais dans les arts de la scène actuellement, je serais perdue je crois.

Mais il y a un projet musical qui arrive, et puis il y a quand même aussi des présences parfois scéniques de Chloé Delaume. Est-ce que ça fait partie des choses que vous avez envie de partager ?

Oui, ça c'est quelque chose qui est important pour moi la lecture de textes. Comme j'ai un texte qui sort en septembre, j'espère qu'il n'y aura pas de deuxième vague et que je pourrais effectivement partager le texte avec le public. Et puis je travaille sur un album pour l'automne, où il y aura aussi une performance avec des petites chansons, donc j'espère que tout ça pourra avoir lieu.

De quoi avez-vous peur ?

J'ai peur d'assister à la fin du monde, en vérité. J'ai peur d'assister à cette apocalypse avec laquelle je jouais beaucoup dans le concept, pour en avoir traversé un certain nombre d'individuels. Là, je ne suis pas en pleine collapsologie, faut pas pousser non plus, mais disons que le coup de la pandémie, on ne l'a pas vu venir, ça fait relativiser plein de choses, et on a basculé dans une forme de dystopie. Il faut le dire. Donc, l'acclimatation à cette dystopie me perturbe pas mal, et fait que j'ai très peur d'une surprise de l'univers, d'un petit rebondissement. Donc, en vérité, je suis dans un état de terreur absolue, il faut bien le dire.

On aurait pu penser que vous, avec l'œuvre qui est la vôtre, auriez pu être mieux préparée que pas mal de gens. Ce serait l'inverse ?

J'étais préparée intellectuellement, mais je crois que je n'étais physiologiquement pas préparée au choc. Je n'étais pas préparée à une pandémie mondiale. Quelle drôle de blague du destin que cela tout de même ! Donc je m'attendais presque plus à une fin avec des zombies, quelque chose d'un peu moins tordu qu'une pandémie.

Chloé Delaume, le mardi 16 juin 2020

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