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Claude Lévêque à la Biennale de Venise en 2009

Claude Lévêque : "Je pense que l'art est nécessaire pour la dignité humaine"

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain |Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec le plasticien Claude Lévêque

Claude Lévêque à la Biennale de Venise en 2009
Claude Lévêque à la Biennale de Venise en 2009 Crédits : Stéphane Sakutin - AFP

Claude Lévêque est un artiste qui travaille très souvent in situ, comme il l'a fait notamment en 2019 au Palais Garnier à l'Opéra-Bastille, suscitant d’ailleurs la polémique par ses interventions. Il a représenté la France à la Biennale de Venise en 2009, ce qui ne l'a pas empêché de refuser la Légion d'honneur en 2011

A quoi pensez-vous ?

Disons que, par rapport aux circonstances, je me suis concentré sur mon jardin, parce que j'ai eu le privilège de pouvoir venir dans la maison que j'ai dans la Nièvre, au milieu de la forêt. C'était plutôt une situation particulière, le moment de l'épanouissement des plantes, le printemps, les fruits. Ça a été vraiment mon occupation principale de cette période. J'ai mis un peu de côté les projets parce que beaucoup se sont arrêtés, sauf le projet que je fais à l'église Saint-Joseph du Havre, de Perret, mais tout le reste a été reporté d'un an.

Qu’avez-vous décidé de ne plus faire ?

Ça arrive très souvent dans la vie qu’on décide de ne plus faire certaines choses, et d'en privilégier d'autres. Ce que j'ai envie de privilégier c'est le plaisir des choses simples et libératrices. On est dans un carcan, on a vécu une période de peur, d'incertitude, de confusion énorme, avec un danger terrible, donc je crois que tout le monde a envie de réfléchir à ce que la vie soit plus simple.

Qu'attendez-vous des autres ?

Ce que j'attends des autres, c'est peut-être un rapprochement différent, peut-être être moins dans le stress de l'activité, prendre le temps pour des choses simples, voyager dans sa région, dans son quartier, rêver, parler aux gens. J'attends aussi des autres qu'ils fassent un peu attention aux conditions dans lesquelles on vit, à ce qu'on réserve à la planète pour les générations qui arrivent. Ça paraît être un poncif de dire ça, mais c'est vraiment très important de faire attention à ce qu'on consomme, à ce qu'on achète. A la campagne, c'est beaucoup plus simple de favoriser le commerce de proximité, et rien que ça, si tout le monde s'y met le plus possible, ce sera un pas important.

Est-ce que cette crise que l'on traverse a changé votre rapport au temps ?

Obligatoirement. Quand je suis arrivé ici, j'étais vraiment en panique, je me demandais si je n'allais pas être malade. On était dans une sorte d'urgence. Je ne veux pas dire qu'on a des velléités de création, mais l'inquiétude, ça ravage complètement. Donc le rapport au temps, c'est mesurer ce qui nous entoure, c'est percevoir aussi toute la surinformation qu'on a, toutes ces contradictions, tout cet abus de pouvoir des gens qui parlent dans les médias, toute cette mise en spectacle, dans ce que j'appelle de l'information virale, dans un contexte de peur totale. Ce sont des mesures forcées qu'on a été contraint d'avoir, dans cette névrose. Et dans cette névrose, il y a la peur.

Est-ce que vous pensez que l'art et la culture vont vivre des temps différents ?

C'est sûr. Ça va être difficile parce je crains que la culture ne soit pas une priorité par rapport aux énormes problèmes qu'il va y avoir. Les problèmes économiques vont exister, mais la pandémie n'a pas duré trois ans, elle a duré deux mois. C'est sûr que ça a tout coupé, tout arrêté, que ça a ébranlé tout ce qui est fragile. Mais ce que je pense sur l'art, je le pense hors de ce contexte particulier. Je pense que l'art est nécessaire pour la dignité humaine. C'est la question du langage, et ce langage doit se faire sans barrière, sans ségrégation de toute part. En ce moment, l'actualité c'est le déboulonnage - pour de bonnes raisons d'ailleurs - de statues, mais moi je suis absolument contre ça. Je pense qu'il faut laisser les éléments, même s'ils sont témoins de choses terribles, et les expliquer aux gens. Si on déboulonne, si on annule par excès de violence, on n’aura plus de mesure possible pour ce qui est à revoir et à changer.

Qu'avez-vous envie de partager ?

Ce que je peux partager, ce sont quelques fruits de mon jardin qui sont extraordinaires à certaines périodes limitées, et ça, c'est déjà un bon partage du quotidien. Mais j'ai cette notion de partage en art, parce que pour moi l'échange est important. C'est important d'avoir les avis des uns des autres, de communiquer avec le public, d’avoir des réactions. C'est vraiment une dynamique de mon travail.

De quoi avez-vous peur ?

J'ai toujours peur de plein de choses, je suis quelqu'un de très peureux. Ce qui me fait peur, c'est qu'on reparte dans des loisirs. La question de la consommation dans le domaine des loisirs est redoutable. Les gens ne peuvent pas s'empêcher de prendre l'avion, de prendre des paquebots, mais pour aller où ? Je n'en sais rien. Je pense que la majeure partie des gens qui voyagent au bout du monde ne voient pas grand-chose. Pourrir la planète dans ces considérations-là, et en plus de dénaturer les autochtones, ça, ça m’affole complètement. Pleins d'autres choses me font peur : le nucléaire, la déforestation, la surenchère du libéralisme, toute cette hypra accumulation d'argent. Ça, c'est ce qui me fait vraiment peur.

Claude Lévêque, lundi 22 juin 2020

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