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Damien Bonnard

Damien Bonnard : "J’ai peur qu’on fasse une croix sur l’art"

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À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain |Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec le comédien Damien Bonnard

Damien Bonnard
Damien Bonnard Crédits : Lou Benoist - AFP

Damien Bonnard est devenu en une dizaine d’années une figure marquante du cinéma français. Tout d’abord repéré dans Mercuriales de Virgil Vernier, en 2012, il interprète le rôle principal de Rester vertical, d’Alain Guiraudie, présenté en sélection officielle au Festival de Cannes en 2016. Il a été à l’affiche de six films sortis l'année dernière, parmi lesquels le très beau Seules les bêtes et le très justement césarisé Les Misérables. On le verra bientôt dans The French Dispatch, de Wes Anderson, film figurant dans la sélection officielle de Cannes 2020.

A quoi pensez-vous ?

Je suis très heureux d'avoir ce moment de parole avec vous, et je pense à beaucoup de choses en ce moment. Je pense à ce que j'espère, à ce que je crains, je pense à combien vont garder la tête hors de l'eau, je pense aux mentalités, aux pratiques, aux prises de position qui peuvent changer, se construire par les actions de chacun. Je pense aux luttes sociales essentielles, je pense à ce fameux monde d'après qui semble se dessiner avec une furieuse ressemblance à celui d'avant pour l'instant. Je pense au monde de maintenant, avec ses colères et les choses qui nous menaçaient déjà, et qui nous menacent encore. Je pense aussi beaucoup aux réponses du gouvernement par rapport à l'art et la culture, qui font suite aux lettres qui ont été envoyées et qui, pour l'instant, restent des choses très abstraites. C'est encore très imprécis par rapport aux deux millions de personnes qui travaillent dans tout le domaine de l'art et de la culture. Comment va être mené tout ça ? Il faudrait que ce qui soit valable pour les uns le soit aussi pour les autres. 

Qu'est-ce que vous attendez des autres ?

Ce que j'attends des autres ou du monde, je n'en sais rien mais de moi, déjà, beaucoup. J'attends de sortir des rapports de force, de s'éloigner de ceux qui ont le pouvoir et qui ne le lâche pas, tout ce qui concerne les rapports de domination. Être attentif aussi aux régressions, être attentif à ne pas détourner le regard, être conscient de nos silences, des négligences, de ce que le fait d'être endormi peut produire. Savoir dire non, arrêter de prendre notre pied en fait. Dans le principe de prendre son pied, il y a un truc qui efface un peu tout le reste, donc il faut garder les yeux ouverts et une parole prête.

Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Je suis partagé entre des choses à ne plus faire et des choses à faire. J'ai décidé de ne pas être inattentif, d'écouter et d'entendre toutes les prises de parole, tous les lieux où il y a un déni du réel par moment. De ne pas se dire que tout ce qui est possible est souhaitable automatiquement, de ne pas forcément foncer dans cette chose, de vouloir aller plus vite et trop vite.

Est-ce que cette crise a changé votre propre rapport au temps ?

Oui, ça m'a permis de prendre le temps de penser un peu plus fortement, d'élaborer des réflexions, de savoir ce que je voulais de ma vie et de réfléchir à comment désamorcer certains pièges. Puis, j'ai passé beaucoup de temps à m'informer, à observer, à m'évader aussi, à contempler, à réfléchir, à me nourrir, à me questionner, à me positionner. C'était plutôt quelque chose de positif.

Est-ce que la culture a pour vous aujourd'hui une place différente ?

Non. Enfin, il faut peut-être réitérer son importance parce qu'en fait, ce qu'elle a toujours fait, c'est de ne jamais renoncer à la sincérité, à l'émotion que parfois notre époque peut détourner ou éteindre, de proposer une lecture du monde qui ne soit pas quelque chose de binaire, de partager les questionnements, de grandir. On a besoin de la culture, dans ce qu'elle a de vital, dans ses réflexions, sa philosophie, sa mise en place d'un désordre constructif, et besoin qu’elle continue à participer au réel, à la fiction, puis aux utopies, parce que les utopies sont aussi des critiques du temps présent, et c'est là qu'on construit des choses. Ce n'est pas forcément quelque chose d'irréel. J'ai écouté pas mal de choses de Gilles Deleuze et j'ai beaucoup écouté Michel Piccoli aussi, parce qu'il venait de nous quitter et il y avait plein de paroles de Piccoli qui sont vraiment très intéressantes et très riches. Ou des choses de Michel Serres aussi.

Qu’est-ce que vous avez envie de partager ?

Ce que j'ai envie de partager, c'est l'envie d'un monde où il va falloir continuer à créer et défendre des choses, à dire non, se redresser. Puis essayer de se comporter comme on voudrait que le monde auquel on souhaite participer le permette. Essayer de s'en rapprocher, c'est déjà quelque chose. Se rappeler que la création est un besoin vital dans le monde, et que ça l'est pour tous les arts. C'est ça que j'ai envie de continuer à partager.

De quoi avez-vous peur ?

J'ai peur qu'il n'y ait pas tant de changements que ça, qu'on fasse une croix sur l'art, qu'on occulte peut-être le réel par de la communication et non de l'information, que des droits disparaissent, le droit de se soulever, de s'engager, de critiquer, de manifester, que les écarts de salaires et traitements perdurent, que l'on continue de nier la réalité des paroles et des actes de chacun. J'ai peur que l’on puisse continuer à se comporter dans nos lieux personnels ou professionnels, comme dans des formes de sociétés, de systèmes qu'on voit se dérégler et de les appliquer dans mon propre quotidien. Ça, j'en aurais peur. Mais il y a plein de choses dont je n'ai pas peur, je n'ai pas peur de la beauté. Je n'ai pas peur de plein de choses.

Damien Bonnard, lundi 8 juin 2020

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